Rédaction journalistique

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Jean-Luc Rogge : « Je suis un révolté, optimiste lucide, donc désespéré »

Jean-Luc Rogge est un écrivain passionné qui se démarque et émerveille par un style fluide qui accapare le lecteur, le retient pour ne plus le lâcher, tant la force de la narration est grande, jonglant entre le récit, le roman, la fiction et la nouvelle avec une dextérité rare qui attire l’admiration.

Jean-Luc Rogge est un écrivain belge. Il a vécu et grandi à Mouscron, cette petite ville enchanteresse francophone de Belgique située en Wallonie picarde, qui touche à la fois la frontière française et la frontière linguistique.

Mouscron est à 110 kilomètres à l’ouest de Bruxelles, à l’ouest de la province de Hainaut depuis le 1er septembre 1963, à la frontière entre la Belgique et la France. Avant cette date, elle faisait partie de la province de Flandre-Occidentale. Les villes françaises de Roubaix et Lille se trouvent respectivement à 9 et 23 km de Mouscron.

Déjà enfant introverti et rêveur, avide d’évasion, il trouve dans la littérature une raison d’être transfigurant les paraitres et les voiles pour appréhender le réel, le vrai, pour échapper aux monde des illusions et des incertitudes pour atteindre un équilibre et une harmonie dans la création, dans l’écriture, en donnant libre cours à une imagination déjà fertile où les idées sont prêtes à germer.

Jean-Luc Rogge a publié sept livres, six recueils de nouvelles, un genre qui lui tient tout particulièrement à cœur qu’il essaie de valoriser, et un roman, une sorte de thriller familial. Mes personnages sont à l’image des gens qui peuplent ce monde, se plaît-il à dire. C’est effectivement vrai, chacun peut se reconnaître dans ces livres tant les protagonistes nous paraissent proches et familiers sous plusieurs angles d’un abord facile, partageant le flot émotionnel immergeant les sens.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un écrivain de talent, vos livres en témoignent, qui est Jean-Luc Rogge ?

Jean-Luc Rogge : Parler de soi est toujours difficile. Comme vous l’avez déjà précisé, je suis Belge mais, comme de nombreux habitants de Mouscron, ancienne cité textile, ville frontière contiguë à Tourcoing, j’ai de la famille tant en Belgique qu’en France. Mais j’aime surtout me définir comme un simple citoyen du monde qui, comme tant d’autres, tente de se frayer le meilleur chemin possible dans ce monde chaotique.

J’aime lire, écrire, épier, observer, comprendre. La lecture et l’écriture ont toujours fait partie de mon quotidien mais ce n’est que lorsque ma carrière professionnelle a touché à sa fin que j’ai enfin trouvé le temps nécessaire pour assouvir pleinement ma passion et que j’ai pu franchir le pas vers l’édition.

Ami des animaux et de la nature, je déteste les simagrées, la perfidie, la turpitude, l’abus de pouvoir, l’extrémisme. Je suis un révolté, optimiste lucide, donc désespéré.

Le Matin d’Algérie : Vous semblez jongler aisément avec les genres littéraires, le récit, le roman, la nouvelle, la fiction, comment arrivez-vous à cette prouesse ?

Jean-Luc Rogge : À l’aise dans le format court, le changement de format ne me pose cependant pas de problème. Tout dépend, en fait, de l’histoire que j’ai à développer. Tantôt celle-ci ne nécessitera que quelques pages, tantôt bien plus. J’essaie, de toute manière, d’éviter tout paragraphe superflu.

Au départ de la plupart de mes histoires, des instantanés de vie qui m’ont interpellé et auxquels j’ai imaginé une suite incertaine. Au gré de mon imagination, je me laisse emporter vers des horizons divers et sans limites par chacun de mes personnages. J’aime alors que ceux-ci arrivent à me surprendre, et donc à surprendre le lecteur.

Pour écrire, j’utilise principalement la technique du récit à la première personne qui est particulièrement immersif et fait vivre les histoires au plus profond de ce que ressentent les personnages. Ceci implique que j’adapte mon écriture et mon vocabulaire au niveau de pensée de ceux-ci, ce qui engendre des récits à la liberté de ton et au franc-parler certain, et dont les protagonistes sont tantôt drôles, tendres et touchants, mais d’autres fois, aussi, pernicieux, diaboliques ou choquants.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les écrivains qui vous influencent ?

Jean-Luc Rogge : Bien que je le sois probablement inconsciemment, j’essaie de ne pas me laisser influencer par quiconque pour ne pas tomber dans une sorte de mauvaise copie de style d’un écrivain. Mais il est évident que des auteurs comme Philippe Djian et Olivier Adam, ou encore la Belge Barbara Abel et l’Américain Raymond Carver pour les nouvelles, sont mes maîtres littéraires pour mon écriture.

Le Matin d’Algérie : Vous aimez les chats, beaucoup d’écrivains, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Colette, Jean Cocteau, Victor Hugo, Émile Zola, Ernest Hemingway, Kipling, Mallarmé, Malraux, Maupassant, Perrault, Poe, Prévert, George Sand, ont eu une grande passion pour les chats. Il est vrai que cet animal totem a une symbolique liée au mystère, à l’inconnu, à ce qui est caché, il peut être une grande source d’inspiration pour les créateurs, pouvez-vous nous en parler ?

Jean-Luc Rogge : Ma relation a toujours été forte avec les chats, ces êtres sauvages, solitaires, curieux, distants parfois, méfiants souvent, mais à la tendresse infinie et à la confiance illimitée dès lors qu’ils vous ont adopté. Mon vieux chat, âgé de 17 ans, m’a signifié l’importance de la conscience de l’instant présent. Chaque fois que je m’installe à ma table d’écriture, il se couche à mes côtés, la tête posée sur mon avant-bras et, par ses ronronnements, par ses demandes de caresse, me détend et m’apaise s’il m’arrive de buter sur un mot, une phrase ou une suite à donner. Pas de doute, pour moi, comme pour de nombreux auteurs, le chat est bien le meilleur ami de l’écrivain, source inépuisable d’inspiration.

Le Matin d’Algérie : La France, le pays des lumières, vient de vivre un moment crucial de son histoire où l’extrême droite a failli prendre le pouvoir. Le monde se refroidit, on s’éloigne du vivre ensemble, quel regard portez-vous en tant qu’écrivain sur la montée de la haine un peu partout dans le monde et particulièrement en Europe ?

Jean-Luc Rogge : La France, l’Europe, le monde est en crise. Face à leur misère croissante, aux inégalités qu’ils subissent, au sentiment d’abandon qui prédomine, et en l’absence de réponses à leurs appels de détresse de la plupart de leurs dirigeants, enfermés dans leurs tours d’ivoire, de nombreux citoyens se tournent, hélas, vers les extrêmes, non seulement sinistres xénophobes et vendeurs d’illusions, mais surtout danger pour toutes les nations.

Personnellement, en tant qu’écrivain, auteur de fiction, je ne puis que, de temps à autre, aborder indirectement ces sujets dans mes livres, mais, tous, comme citoyens, il nous faut tenter de ramener à la raison les égarés.

L’autre n’est pas un danger mais un enrichissement !

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Jean-Luc Rogge : De gros soucis, sur lesquels je ne m’attarderai pas, m’ont empêché de poursuivre normalement mon travail d’écriture ces derniers mois. Mon prochain livre ne devrait donc pas paraître avant l’année prochaine.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Jean-Luc Rogge : Ce fut un réel plaisir de répondre à vos questions. Je vous remercie chaleureusement pour cette interview. Et, surtout, que vive la littérature !

Entretien réalisé par Brahim Saci

jeanlucrogge.com

lematindalgerie.com

Mardi 9 juillet 2024

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Samia Ziriat Bouharati : « Connaître l’histoire pour comprendre le présent »

Samia Ziriat Bouharati était l’invitée de l’écrivain journaliste Youcef Zirem au café littéraire parisien de l’impondérable pour parler de son livre « Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie », de Derradji Bouharati, paru chez les éditions L’Harmattan.

Youcef Zirem a su conduire la discussion avec art et justesse comme à son habitude, Samia Ziriat nous a ému et bouleversé tout au long de l’échange laissant le public au bord des larmes. C’est un livre témoignage qui rassemble une série de lettres envoyées par Derradji Bouharati à sa femme l’amour de sa vie et à ses enfants, des geôles coloniales et des geôles de l’Algérie indépendante où il était emprisonné.

Ces lettres témoignent d’une époque écorchée, d’abord celle coloniale sous le joug des français et celle postcoloniale sous le joug de la dictature installée par l’Algérie indépendante. Samia Ziriat rend ainsi un vibrant hommage à son père en publiant ces lettres d’une force inouïe, poignantes, remplies de larmes et d’espoir.

Ces lettres sont un hymne à l’amour et à la liberté. Page après page, lettre après lettre, on se sent proche de cet homme à l’incroyable destin, on saisit le sens de sa douleur et de sa déchirure en partageant le poids de son sacrifice pour la lutte pour l’indépendance.

En 1962 l’indépendance est là, arrachée, on respire enfin, mais le souffle devient court, en 1963 Derradji Bouharati alors maire d’Hussein Dey, sacrifiant cette fois sa position confortable pour cet idéal de liberté qui ne l’a jamais quitté, rejoint Hocine Ait Ahmed et le Front des forces socialiste, un parti d’opposition qui venait d’être créé pour lutte contre la dictature de Ben Bella et Houari Boumediene.

Derradji Bouharati sera arrêté sur dénonciation en 1964. Le destin s’emmêle une nouvelle fois et c’est à la prison de Berrouaghia qu’il est détenu, là où il a passé six ans dans l’humiliation et la torture à l’époque coloniale, mais cette fois, il est emprisonné par les siens.

L’histoire douloureuse, émouvante de Derradji Bouharati, son combat, ses convictions, son sacrifice, son idéal de liberté, suscite bien des espoirs aujourd’hui.

Le Matin d’Algérie : Votre livre « « Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie », de Derradji Bouharati, est bouleversant, c’est un bel hommage que vous rendez à votre père en publiant ces lettres, qui est Samia Ziriat Bouharati ?

Samia Ziriat Bouharati : Généralement quand on nous demande de nous présenter, on commence par décliner notre identité à travers notre statut social, du genre tels que la fonction ou le métier, qui ne sont qu’une infime facette de notre personnalité.

Pour ma part je dirai, je suis Samia Ziriat Bouharati née à Alger, en 1966, à El Mouradia, dans ces années troubles de l’indépendance, au moment où après cette phénoménale euphorie de liberté, succèdera un climat dont je porte, à travers mon histoire familiale, encore les stigmates.

Le Matin d’Algérie : Il faut du courage pour publier ces lettres très intimes mais si précieuses pour l’histoire, comment avez-vous pu dépasser le poids des tabous, de la tradition et des coutumes ?

Samia Ziriat Bouharati : À aucun moment je n’ai senti avoir transgressé quoi que ce soit, pour me dire que j’allais dévoiler l’histoire intime de ma famille, en publiant des lettres amoureuses de mon père qu’il a adressées à ma mère pendant sa longue incarcération.

Comme vous le soulignez, je n’avais pas conscience de la préciosité de ce que je dévoilais, car sont-ils nombreux ces prisonniers de cette guerre d’Algérie qui ont écrit à leurs femmes, ou compagnes de telles lettres ?

Le Matin d’Algérie : Votre livre est un hymne à l’amour, à la liberté, mais il interroge aussi sur le sens du sacrifice de soi pour un idéal, il offre ainsi plusieurs lectures, qu’en pensez-vous ?

Samia Ziriat Bouharati : Oui tout à fait, ce livre justement permet de prendre conscience d’une chose essentielle, qu’au-delà du sacrifice pour des valeurs suprêmes telle que la liberté, ou la poursuite d’un idéal, le moteur intrinsèque qui fait que l’homme peut dépasser sa peur, braver les pires dangers, subir les pires atrocités, c’est l’amour, l’amour de Dieu, l’amour d’un homme pour une femme ou vice versa, l’amour d’une patrie, l’Amour l’antidote de la peur.

Le Matin d’Algérie : Écrire c’est guérir, quel est votre avis ?

Samia Ziriat Bouharati : Le basculement vers de nouveaux paradigmes, vers ce monde nouveau monde, où on nous impose l’immatérialité, les liens virtuels, ce monde que nous-mêmes, hommes et femmes nous ne choisissons pas, mais que nous subissons comme des consommateurs dociles, risque de nous déshumaniser car nous ne sommes plus en capacité de prendre de recul sur quoi que ce soit, entre autres, pour lire, pour écrire, pour guérir.

Il faut savoir que cet acte simple de l’écriture (aligner des mots, des phrases, exprimer des émotions, des sensations) nous ramène à l’instant présent, et ce que nous sommes en train de perdre, tellement déboussolés par l’avalanche, le tsunami d’une tonne quotidienne d’infos, de faits divers, qui sont là pour nous distraire, nous rendant ainsi incapables de toute pensée structurée, constructive.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre association

Samia Ziriat Bouharati : L’association s’appelle Origin’AL, comme origine algérienne, créée en 2003, à l’occasion de l’année de l’Algérie en France. Elle est basée dans le Val de Marne, à Bonneuil-sur-Marne.

Son but, promouvoir les valeurs de nos origines, pour dépasser les clichés réducteurs, le travail mémoriel, pour une coopération équilibrée franco-algérienne

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

Samia Ziriat Bouharati : Je suis de par ma nature, une optimiste invétérée, on dit qu’il faut connaître l’histoire pour comprendre le présent, mais surtout penser l’avenir et se projeter.

Un pays comme l’Algérie qui a subi l’une des plus cruelles colonisations, pendant une si longue période, minée dans ses profonds soubassements et repères identitaires, a par miracle, enfanté une génération qui a cru en elle pour mettre en échec l’une des plus grandes puissances de ce monde.

La graine de cette génération ne mourra jamais.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Samia Ziriat Bouharati : À titre personnel, j’aimerais continuer à écrire, cette fois-ci une autobiographie, dont le titre est déjà choisi : Adieu Tristesse, je souhaite présenter ce livre lors du prochain salon du livre d’Alger.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Samia Ziriat Bouharati : Je suis très contente d’avoir eu à répondre à cette interview, dont les questions ont fortement résonné en moi, des questions justes et précises, je recommande après l’écriture, la thérapie par l’interview mais de qualité comme celle-ci, je vous remercie.

Entretien réalisé par Brahim Saci

lematindalgerie.com

Vendredi 5 juillet 2024

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Zy Orion : « La poésie est ma source de vie »

Zy Orion est une poétesse qui interpelle le cœur et l’esprit tant sa poésie est profonde. Elle inonde le lecteur par un flot d’émotions qui le transporte hors du temps, l’extrait du réel pour mieux voir jaillir les espoirs.

Les regrets et le chagrin n’ont pas de prise sur Zy Orion, la poétesse sait apprivoiser la douleur et la souffrance pour nourrir la muse dans un élan créateur salvateur qui s’élève et se lève brillant comme un soleil.

Si le passé est présent seul l’instant est vrai, il se dresse fier rafraichissant l’air comme une bouffée d’oxygène allégeant les peines. Les années filent et nous laissent leurs fardeaux, leurs maux, transfigurés en douces brises pour raviver et maintenir la flamme créatrice. La nuit est écartée par l’aube attendant le jour pour célébrer l’amour.

Zy Orion vient de publier un fabuleux recueil de poésie « Le temps n’est qu’illusion, l’instant, la création ». Un titre très évocateur qui pousse la réflexion au-delà de l’élan poétique vers un champ philosophique vaste qui embrase la compréhension où s’entrechoquent les certitudes tordant les doutes et les fausses routes.

Pour Baudelaire, le temps est l’ennemi. « La différence entre passé, présent et futur n’est qu’une illusion », disait Einstein. Le tout est lié et dépend de notre perception, le temps s’écoule mais c’est nous qui passons et l’instant bravant tout est à la création bouleversant la raison.

« Le passé et le futur n’existent qu’en relation avec toi ; tous deux ne sont qu’un, c’est toi qui penses qu’ils sont deux. » disait le poète mystique soufi Djalâl-Al-Dîn Rûmî.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes une poétesse qui bouleverse par un élan poétique tranchant l’air ambiant, qui est Zy Orion ?

Zy Orion : Je tenais à vous remercier pour cette amorce littéraire assez évocatrice à mon propos car si je bouleverse poétiquement de cette manière l’air ambiant, je vois les joues de Zy Orion roser de pudeur.

Je suis une rêveuse, une passionnée, une créatrice sans limite qui aime jongler avec les mots, jouer avec les paradoxes et troubler les esprits.

Je suis une hyper-sensible qui colore sa vie de beauté, qui aime s’émerveiller dès l’aube un café à la main, la tête dans les étoiles et l’âme dans l’univers.

Le Matin d’Algérie : Vous écrivez sous un pseudonyme, est-ce pour garder une certaine distance par rapport au réel ?

Zy Orion : Zy Orion est un pseudonyme que j’ai créé avec une amie il y a 8 ans sans savoir que cela deviendrait mon nom de poétesse.

Ce n’est pas un moyen de m’échapper du réel ; c’est le nom d’auteure qui me colle à la peau, une constellation d’émotions.

Le Matin d’Algérie : « Le temps n’est qu’illusion, l’instant, la création » est le titre de votre recueil, c’est une vision philosophique qui bouscule la réflexion et la perception, pouvez-vous nous en parler ?

Zy Orion : Ce titre m’est venu dans l’esprit instantanément ; j’ai ressenti comme une évidence en l’écrivant, une sorte de vérité qui résonnait en moi.

Le temps est une croyance imposée dans les mémoires ; il n’est donc qu’illusion, à partir de là, ce qui compte selon moi c’est la création et l’instant présent.

L’humanité, poussée par la vitesse excessive du rythme effréné du système actuel, en a oublié sa créativité.

Il m’a donc semblé naturel d’écrire cette pensée. Chaque être est né du divin, la création est en chacun.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les poètes qui vous influencent ?

Zy Orion : Pour être complètement franche, je n’ai pas eu d’influence particulière; un soir en 2018 j’ai écrit quelques vers, et je ne me suis plus jamais arrêtée.

J’ai évidemment lu et appris des poésies à l’école, les recueils de Rimbaud, Andrée Chedid, Pablo Neruda, Apollinaire, Ana Akhmatova me parlent beaucoup mais c’est Paul Éluard que j’aime tout particulièrement.

Le Matin d’Algérie : Vous parlez surtout d’amour et du temps qui passe. « Passent les jours et passent les semaines, ni temps passé, ni les amours reviennent. » disait Guillaume Apollinaire, qu’en pensez-vous ?

Zy Orion : Apollinaire évoque une dualité entre le temps qui s’écoule comme la Seine et ses souvenirs amoureux qui persistent, comme beaucoup le pensent dans ces moment-là.

À contrario, ma pensée sur le temps est son antithèse : et si le temps n’était qu’un leurre, des minutes qui ne défilent pas, qui se mutent en des secondes qui n’existent pas, une illusion du temps qui nous effraie.

Aucune dualité dans ce cas où l’amour demeure une éternité ; une fenêtre ouverte sur le ciel.

Le Matin d’Algérie : Vos poèmes sont illustrés par de beaux tableaux d’artistes auxquels vous rendez également hommage en parlant d’eux, ce qui accentue le flot d’amour jaillissant de votre livre, pouvez-vous nous dire comment c’est fait la rencontre avec ces artistes ?

Zy Orion : Ma poésie est inspirée par l’image, la majeure partie du temps ; l’évidence m’a donc amenée à cette envie de libérer les mots uniquement sur des œuvres d’artistes à qui j’ai demandé de cocréer avec moi, contrairement à mes quatre premiers ouvrages.

Treize artistes peintres, dessinateurs et sculpteurs, que je salue avec toute ma gratitude, m’ont suivi dans ce projet ; certains sont partis de mes poèmes pour créer, je me suis noyée poétiquement, visuellement dans leurs œuvres.

Je crois que la cocréation est la source originelle ; j’aime profondément le partage de tous les sens, cela génère les plus belles émotions à mon avis.

Nous avons travaillé six mois à distance et je tiens tout particulièrement à remercier Daphné Marlière, écrivain biographe, rédactrice Web SEO sans qui ce projet n’aurait pas vu le jour.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Zy Orion : En effet oui, les projets affluent ces derniers temps à ma plus grande joie.

Je prépare l’arrivée de mon sixième recueil ; un projet de contes pour enfants est en chemin également, des ateliers d’écriture et d’autres idées que j’ai d’ores et déjà en tête vont émerger par la suite.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Zy Orion : La poésie est ma source de vie, je la respire au quotidien, c’est le plus beau cadeau qui m’est offert.

J’espère juste qu’à travers elle, je transmets ce qui me tient le plus à cœur, la beauté de la vie.

Entretien réalisé par Brahim Saci

lematindalgerie.com

Mercredi 3 juillet 2024

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Abdelmadjid Adda : « L’Étranger de Camus a été le moteur de mon inspiration »

Abdelmadjid Adda est natif de ce beau village, Ighil Ali chez les Ath-Abbès, situé au cœur du massif montagneux des Bibans, dans la wilaya de Bgayet (Bejaïa), Ighil Ali est un nom qui résonne tant il est porteur d’histoire, un village magnifiquement préservé grâce à la pugnacité de ses enfants. Chaque ruelle de ce village recèle un pan d’histoire.

La commune d’Ighil Ali fut le centre du royaume kabyle des Ath-Abbès, (Avec la Kalâa des Ath-Abbès) qui régna en Kabylie aux côtés du royaume de Koukou à Aït Yahia (actuelle commune de Aït Yahia, dans la wilaya de Tizi-Ouzou). Ighil Ali est donc un joyau architectural qui témoigne d’un riche passé, la casbah ressemble de très près à celle de Constantine ou d’Alger. Quand on évoque Ighil Ali on ne peut s’empêcher de penser à l’illustre famille Amrouche, notamment, Taos et El Mouhoub.

Abdelmadjid Adda, invité de l’écrivain Youcef Zirem au café littéraire parisien de l’Impondérable, a évoqué avec émotion Taos et Jean El Mouhoub Amrouche, pendant les questions du public, un monsieur natif du même village a même évoqué le grand père Amrouche qu’il a connu.

Abdelmadjid Adda a fait des études de droit à l’Université Panthéon Assas Paris II, il a publié un livre étonnant, émouvant, « Le téléphone piégé » où il raconte une histoire vraie, la sienne.

Ce livre est bouleversant, Abdelmadjid Adda se livre avec une dextérité rare. Dans un souci de préservation des traditions l’auteur se retrouve piégé dans les filets d’une histoire conjugale sans égale dans le déchaînement de haine et de violence.

« Le téléphone piégé » est un livre qui interpelle le cœur et l’esprit, pour un avenir réfléchi, apaisé et serein.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes natif d’un village, Ighil Ali des Ath-Abbès, prestigieux, aussi bien par l’art, la culture et l’histoire, vous venez d’ajouter votre pierre à cet enrichissement, en publiant un livre bouleversant, qui est Abdelmadjid Adda?

Abdelmadjid Adda : Père de trois enfants, je suis né au village Ighil Ali, quartier Thazayarth, où j’ai passé mon enfance, c’était la belle époque et la meilleure période de ma vie. À mon arrivée en France j’ai entamé des études de droit à la prestigieuse Université Paris II Assas car mon objectif était de travailler dans la fonction publique mais par la force des choses je me suis retrouvé dans le domaine des affaires.

Le Matin d’Algérie : Vous avez commencé des études de droit à l’Université Panthéon Assas Paris II, mais c’est la littérature qui vous passionne, comment est venue l’idée d’écrire ?

Abdelmadjid Adda : Depuis mon jeune âge j’aimais beaucoup lire et écrire des petites histoires, plusieurs années après j’avais envie de raconter mon histoire tragique mais l’inspiration n’était pas au rendez-vous, un jour je suis tombé sur le livre du grand écrivain Albert Camus, L’Étranger, quand j’ai commencé à lire ce livre, je me suis dit « pourquoi pas moi ? », j’ai trouvé finalement que c’était une histoire simple et que mon histoire pourrait aussi intéresser beaucoup de lecteurs. Je considère, L’Étranger, de Camus comme le moteur de mon inspiration.

Le Matin d’Algérie : « Le téléphone piégé », comment s’est fait le choix du titre ?

Abdelmadjid Adda : franchement Brahim c’est une bonne question, en fait le choix s’est imposé, car c’est ma mère qui s’est fait piéger au téléphone.

Le Matin d’Algérie : On peut dire que vous avez l’art de raconter, mais on sort de votre livre écorché, c’est une histoire déchirante, romanesque, mais vous éclairez quelques ombres de nos traditions, pouvez-vous nous en parler ?

Abdelmadjid Adda : Dans cette histoire je voulais passer plusieurs messages pour que les lecteurs ne tombent pas dans le même piège et j’ai aussi pensé que les gens qui me connaissent ont le droit de connaître la vérité.

Vous savez Brahim, les hommes comme les femmes peuvent être victimes des mariages arrangés, la première cause est liée à nos traditions, mais normalement même si on respecte nos traditions et nos parents, rien n’empêche de réfléchir et de prendre son temps pour prendre ses décisions. Mais les temps ont malheureusement changé, le matérialismes prime sur les valeurs morales.

Je suis content aujourd’hui car j’ai beaucoup de témoignages de lectrices et lecteurs qui se retrouvent dans cette histoire et ça fait vraiment un grand plaisir.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les écrivains qui vous influencent ?

Abdelmadjid Adda : Plusieurs écrivains kabyles, El Mouhouv Amrouche, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, ils ont écrit des livres qui ont une grande influence sur notre société et on se réfère souvent à eux, même s’ils ne sont plus de ce monde.

Dans ce Roman je me suis aussi inspiré de l’écrivain journaliste Youcef Zirem dans son roman, Les portes de la Mer.

Le Matin d’Algérie : Concernant l’écriture, avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Abdelmadjid Adda : J’ai terminé le premier jet d’un roman avec ma fille Lylia, j’espère trouver le temps de continuer, pour l’avenir j’ai beaucoup de projets notamment une biographie de mon frère disparu.

Livres publiés :

– Le téléphone piégé, Independently published

– Chambre contre services, Independently published

Entretien réalisé par Brahim Saci

lematindalgerie.com

jeudi 27 juin 2024

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Kamel Mezani : « La chanson kabyle manque de création »

Il y a des chanteurs qui forcent l’admiration et qui impressionnent par leur modestie, leur humilité et leur discrétion. Kamel Mezani appartient à cette génération de chanteurs talentueux qui créent et composent sans chercher comme tant d’autres une quelconque gloire.

Kamel Mezani est originaire de Tibecharine de la commune Mizrana, village situé entre Tigzirt et les Aït Ouaguenoun, cette célèbre confédération qui regroupe les tribus kabyles du versant nord du Sébaou, délimité au Nord par la mer Méditerranée, au nord-est par la confédération des Iflissen lebhar à l’est par celles des Aït Djennad et au sud-ouest par les Amraouas et l’Oued Sebaou.

Mais Kamel Mezani a grandi à El Maâchra dans le village de ces grands-parents maternels, dans la commune de Makouda dans l’Aarch Attouche, situé dans la wilaya de Tizi Ouzou, à mi-chemin entre Tizi Ouzou et Tigzirt.

El Maâchra est également le village de Rabah Djaouti connu sous le nom de Rabah Boudjaoud, paix à son âme, un autre grand artiste talentueux reconnu dans la chanson, la comédie et le théâtre parti hélas trop tôt. Rabah Boudjaoud avait une forme d’humour bien particulière qui décrivait si bien la société et l’esprit kabyle.

Kamel Mezani a côtoyé de grands noms de la chanson kabyle, Hamidouche, Rahim, Matoub Lounès paix à leur âme, qu’il interprète brillamment. « Leur absence laisse un énorme vide artistique » me confie-t-il.

Kamel Mezani fût très proche de Rahim et de Hamidouche avec qui il a partagé l’amitié et l’amour de l’art, il n’oublie d’ailleurs jamais de leur rendre hommage dans ses concerts en interprétant leurs chansons.

Chanteur-auteur-compositeur animé par la passion et le souci de bien faire, il excelle dans l’art de la composition et du chant, il a un grand sens du rythme, si ses chansons invitent à la danse, elles invitent aussi à la réflexion par un verbe tranchant élevé et recherché interpelant le cœur et l’esprit dans une langue kabyle magnifiée dans un élan poétique et musical envoutant.

Kamel Mezani n’est pas seulement un artiste de talent, il est aussi un homme d’une générosité rare, il connaît et vit dans l’harmonie des valeurs kabyles.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un chanteur talentueux, vous avez le sens du rythme, vous excellez dans la composition, vous émerveillez votre public, depuis maintenant de longues années, qui est Kamel Mezani ?

Kamel Mezani : Je vous remercie, mais en réalité je ne suis qu’un poète, qui chante et compose depuis de longues années pour en premier lieu écarter l’ennui, l’exil et la solitude, aller au-delà des mots, pour saisir des sens et des couleurs que seuls la poésie, la musique et le chant permettent une approche pour espérer appréhender l’insaisissable pour ciseler à travers le chant un chemin vers un jardin de floraison d’équilibres et d’harmonies, vers un idéal commun, l’espoir.

J’essaie d’apporter un renouveau dans le regard, pour accepter le soi afin de s’améliorer pour un avenir prometteur où cesseront les injustices, c’est un cri qui résonne dans mes chansons.

J’ai sorti ma première cassette en 1996 à Paris dans le 18ème arrondissement chez Diane Music (Denise Laborie), une cassette sortie aussi en Algérie, l’accueil du public fut chaleureux, puis ce fut un long silence jusqu’à l’enregistrement d’autres albums, 2002, 2006, 2010 et 2016.

J’ai travaillé avec beaucoup de chanteurs kabyles qui sont aussi mes amis, dont Rahim paix à son âme, Ali Ferhati, Moh Oubelaid, Ahmed Amzal et d’autres.

Et je contenue depuis, tant bien que mal ce chemin de la chanson remplis d’embuches et d’obstacles.

Le Matin d’Algérie : Racontez-nous vos débuts dans la chanson ?

Kamel Mezani : C’est une longue histoire, en fait mon grand frère Slimane chantait depuis les années soixante-dix, lui-même a commencé très jeune la chanson, il n’a pas enregistré mais il animait des fêtes, il a tout de même composé quelques chansons qu’il chantait avec des jeunes du village. Il chantait avec des jeunes de l’époque, de sa génération, comme Amrous Ahmed qui a aussi beaucoup chanté. Il y a aussi Youcef Hadid, Yidir Saadoune, Moh Ourezki Saadoune, qui chantaient et animaient des fêtes.

Je me souviens de la venue de Belkhir Mohand-Akli paix à son âme, au village, il a invité sur scène Moh Ourezki Saadoune qui avait d’ailleurs le look de Louis Aït-Menguellet avec les moustaches. J’étais donc dans un environnement propice à la création artistique, la passion pour la musique et le chant était née.

Le Matin d’Algérie : Il y a eu l’immense artiste Ahcène Mezani paix à son âme, est-ce que le fait de s’appeler Kamel Mezani vous a aidé ?

Kamel Mezani : Oui certainement, c’est ce qu’on me dit souvent et c’est ce que je crois aussi. C’est évidemment un honneur de porter le même nom de famille. Ahcène Mezani paix à son âme a laissé une empreinte éternelle dans la chanson kabyle, il nous a laissé des chansons de toute beauté. J’essaie à mon tour d’être à la hauteur en privilégiant la qualité sur la quantité.

Quand j’ai commencé à enregistrer, le chanteur Moh Bouchiba, m’a conseillé de m’appeler Kamel Rawes en hommage au chanteur Arezki Rawes de son vrai nom Arezki Chabli originaire de Agouni Hemiche (Tala Bouzrou)

Arezki Rawes décède à l’âge de 25 ans le 29 octobre 1987, avec trois de ses amis dans un accident de voiture, à la sortie de Tizi Ouzou, laissant derrière lui trois cassettes.

Selon Moh Bouchiba le nom de « Kamel Rawes » m’aurait permis de mieux me faire connaître, je raconte le conseil de Moh Bouchiba juste pour l’anecdote, car le rapprochement avec le chanteur Ahcène Mezani était déjà un honneur, j’ai alors décidé d’être juste moi-même.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes très connu, pourtant on vous voit très peu sur les grandes scènes, pourquoi à votre avis ?

Kamel Mezani : Il me semble malheureusement qu’il n’y a qu’un seul cercle apparent, ce sont toujours les mêmes qui tournent mais cela incombe aux organisateurs de spectacles qui n’essaient pas d’élargir leur vision afin de donner la chance à d’autres.

On a ainsi même habitué le public à n’écouter qu’un seul son. Il y a aussi une certaine forme d’égoïsme, on se connait tous, mais celui qui a accès à une scène il veut la garder pour lui, comme une chasse gardée. Cette façon de faire appauvrit notre culture et n’agrandit pas ceux qui se comportent ainsi. L’histoire se souvient de tout.

Le Matin d’Algérie : Quel est votre regard sur la chanson kabyle d’aujourd’hui ?

Kamel Mezani : Il y a beaucoup d’espoir. Il y a une jeunesse rayonnante qui excelle dans le chant ou la musique, il y a de belles voix. Il y a juste un manque de créations, la chanson kabyle manque de création.

Il faudrait travailler les voix et arrêter avec les « effets robotiques », cela dénature la musique et la création artistique. On ne peut pas éternellement tricher. La chanson demande des efforts, dans la musique, dans la voix et le texte, nous avons des bons musiciens, de bons compositeurs, de bons paroliers et poètes ; tous les ingrédients sont là pour insuffler de belles créations.

Nous souffrons aussi d’un manque de fraternité, maintenant chacun tire la couverture à lui, chacun veut devenir une star.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Kamel Mezani : Les projets foisonnent, je prépare actuellement un CD de dix nouvelles chansons, cela fait un moment que je travaille dessus, j’espère avoir la force cet été pour mener à bout ce projet enregistré chez Irath Music en Algérie.

C’est un projet de longue haleine car j’aime beaucoup l’acoustique et il faut pour cela réunir les meilleurs musiciens, je suis optimiste quant à la qualité de ce CD une pléthore de jeunes musiciens et arrangeurs de talents qui sont capables et aptes à comprendre et à saisir la moindre nuance pour en augmenter les couleurs et la portée émotionnelle. Je tiens à préciser que ces chansons sortiront sous forme de clips, car il faut savoir s’adapter aux exigences de l’époque et ses moyens modernes pour répondre aux différentes plateformes de diffusions.

Les thèmes abordés sont variés, il y a évidemment l’amour, la société avec sa vision politique et humaine et la joie sans qui tout paraîtrait fade et amer.

Il y a aussi une chanson sur la JSK, cette équipe quasi légendaire et mythique qui symbolise l’union autour du combat identitaire berbère, d’où jaillissent des bonheurs, des pleurs et des espoirs.

J’ai également plusieurs dates de concerts cet été, des fêtes, des rencontres en Algérie comme chaque année.

Pour la suite, d’autres projets attendent pour se concrétiser car je continue à créer et à composer.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Kamel Mezani : Merci pour m’avoir donné l’occasion de m’exprimer, mon souhait le plus profond, qui me tient le plus à cœur et celui de la fraternité entre nous. Ce dresse un triste constat de la réalité actuelle, un individualisme grandissant semble séduire la plupart, chacun tire les choses vers soi, le froid de l’hiver envahit les cœurs et les esprits. J’espère que les prisonniers d’opinion retrouveront la liberté pour retrouver leurs familles et leurs proches pour que revienne la vie avec ses espoirs retrouvés. Il est temps que prenne fin les injustices pour que la joie retrouve sa place dans chaque cœur.

Entretien réalisé par Brahim Saci

lematindalgerie.com

Jeudi 20 juin 2024

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Crédit photo : Kada

Elisa Biagi : « Le village est fondamental »

Le 17 mai 2024 à 19h, il pleuvait à Paris, le métro était bondé, j’ai dû me résoudre à prendre un taxi pour arriver à l’heure, je suis arrivé en avance, il y avait déjà beaucoup de monde qui attendait, impatient, l’ouverture des portes.

J’ai ainsi retrouvé devant le théâtre Pixel l’ami Kada, berbère chaoui grand militant de la cause berbère, excellent photographe et le grand artiste peintre Abderrahmane Ould Mohand, nous avons pu échanger quelques réflexions sur l’art.

J’ai enfin pu voir la célèbre pièce de théâtre écrite et interprétée par la talentueuse Elisa Biagi, Le fil rouge, un accueil très chaleureux me fut réservé. Il restait encore une date pour les prolongations, le 24 mai 2024 à 19h.

Le « Fil rouge » est ce fil reliant les générations, si le rouge évoque la couleur du sang, c’est aussi la couleur du crépuscule et de l’aube ouvrant le champ à tant d’espoirs.

Une heure de pur bonheur, un merveilleux voyage où l’émotion est élevée à son paroxysme, nous avions tous les yeux brillants par les larmes retenues, Elisa Biagi, la petite-fille du valeureux si Lhafidh, Abdelhafidh Yaha, paix à sa belle âme, était remarquable par son jeu bouleversant, si vrai, si puissant. On a pu remarquer sa belle voix, envoûtante, puissante, quand elle entonne un chant lyrique en kabyle.

Cette pièce force l’admiration, tout était magique, le jeu, l’interprétation d’Elisa Biagi, la musique de Laurie-Anne Polo, la mise en scène d’Anaïs Caroff.

Elisa Biagi raconte un pan douloureux de l’histoire de la guerre d’Algérie, l’histoire émouvante de sa grand-mère Nouara Yaha qu’aucune épreuve n’a pu briser, cette femme courageuse, connaissant le prix de l’honneur et de la dignité, suivant les pas de son mari le célèbre Abdelhafidh Yaha combattant résistant.

C’est aussi un hommage à la femme, à ses luttes, à son courage, à son sacrifice durant la guerre, c’est également un hommage à l’illustre famille révolutionnaire Yaha, qui a combattu pour faire tomber le joug du colonialisme français.

Nous étions attentifs et bouche bée devant ce monologue captivant, les sens en alerte pour ne rien rater, ni un souffle, ni une respiration, ni un son, ni un mouvement.

« Il y avait un autre peuple qui vivait là, mais il ne nous côtoyait pas… »

Cette phrase a résonné déchirant l’air comme la lame du glaive, tranchant le cauchemar, arrachant le rêve pour qu’un jour le soleil se lève.

Si Lbachir, l’arrière-grand-père, fut gazé par l’armée française, dans une grotte où il s’est réfugié plusieurs jours résistant avec son seul fusil de chasse. La maison de la famille Yaha fut brûlée, Abdelhafid, le grand-père est au maquis, la famille recherchée, tente de se réfugier chez des amis dans d’autres villages, rattrapée elle subit la torture.

Feu Abdelhafid Yaha est ce brave homme valeureux révolutionnaire, d’une gentillesse, d’une générosité inouïe, que j’ai eu la chance de croiser à Paris, il a laissé deux livres d’une importance majeure pour la recherche, la mémoire et la vérité historique, coécrits avec le journaliste Hamid Arab, « Guerre d’Algérie 1954-1962 » chez les éditions, ‎Riveneuve, et, FFS contre dictature, de la Résistance armée à l’opposition politique, chez les éditions Koukou.

Elisa Biagi rend hommage à sa grand-mère maternelle, à la famille Yaha, aux femmes combattantes gardiennes des traditions et des libertés, dans un cri, un écrit époustouflant, d’une justesse et d’une vérité inouïes, laissant le public dans l’admiration, l’émerveillement et les larmes, tant l’émotion est grande et les messages véhiculés résonnent à travers le temps pour garder la réflexion et le cœur en éveil par-delà les épreuves.

La petite-fille et sa grand-mère se retrouvent reliées par un fil rouge, s’écoulent alors la transmission et l’héritage défiant les orages pour un ciel sans nuages.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes une comédienne et une écrivaine de génie, musicienne, on a eu un aperçu de votre talent de conteuse, de chanteuse, qui est Elisa Biagi ?

Elisa Biagi : J’ai commencé le théâtre à huit ans, mes parents pensaient qu’il s’agissait d’un simple passe-temps mais au fur et à mesure que les années passaient je continuais à vouloir en apprendre plus. J’ai donc aussi pris des cours de chant, de piano, fait des stages à l’étranger dès mon plus jeune âge.

Après un an d’école de cinéma à Rome, où j’ai grandi, j’ai été prise au Cours Florent à Paris où j’ai été formé pendant trois ans au théâtre français et anglais avec une double formation.

Le Matin d’Algérie : Le fil rouge est l’histoire de votre grand-mère maternelle, c’est un cri, un écrit puissant, douloureux, écorché mais en même temps rempli de vie et d’espoir, racontez-nous ?

Elisa Biagi : Quand je suis arrivée en France, il y a quatre ans, j’ai eu l’énorme chance de pouvoir passer énormément de temps avec ma grand-mère. J’ai été élevée dans une famille où l’on a toujours beaucoup parlé de politique.

Ma grand-mère est une femme incroyablement forte qui a toujours parlé de politique et a été un soutien immense pour mon grand-père.

Il m’était nécessaire de raconter son point de vue. À travers elle, je raconte non seulement ses souffrances, mais aussi celles de toutes les femmes algériennes pendant cette période. Bien évidemment ce spectacle parle de toutes les femmes, en toute guerre, d’hier, d’aujourd’hui et malheureusement de demain. C’est à nous, en racontant leur histoire, d’essayer d’interrompre le cercle de la haine.

Le Matin d’Algérie : Votre grand-père Abdelhafidh Yaha, dit Si Lhafidh, fut l’un des fondateurs du Front des forces socialistes avec Hocine Aït Ahmed. Il était officier de l’Armée de libération nationale (ALN) et un symbole de la lutte révolutionnaire. Il a toujours défendu et souligné le rôle déterminant et le sacrifice des femmes pendant la guerre d’indépendance, que l’histoire en général et les hommes en particulier tendent à oublier ou à minimiser. Vous, vous rendez hommage à toutes ces femmes, est-ce pour leur rendre justice ?

Elisa Biagi : On connait tous les noms des grands hommes de la Révolution, ceux-là même qui ont donné leur vie dans la lutte pour la Libération. Mais même si certaines femmes ont été reconnues pour leur lutte, beaucoup d’autres, sont restées dans l’ombre, et en quelque sorte censurées, effacées.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes Italo-Algérienne, vous êtes née à Rome, vous rendez hommage à votre grand-mère italienne musicienne et à votre grand-mère algérienne kabyle, poétesse conteuse, à votre village Takhlijt Ath Atsou, où Fadhma N’soumer, l’héroïne de la résistance contre l’occupant français, a livré sa dernière bataille, est-ce important pour vous le village ?

Elisa Biagi : Le village est fondamental. Comme je dis dans le spectacle, j’ai eu la chance de passer mes étés entre deux villages : Pianaccio, en Italie, village des Partigiani (résistants pendant la Seconde Guerre mondiale) et Takhlijt Ath Atsou où Fathma n’Soumer et l’ensemble des femmes du village sont arrêtées en 1857.

Mon enfance a été marquée par les fêtes du village, les énormes figuiers sur lesquels je grimpais pour cueillir les fruits, ma grand-mère qui nous attendait à notre arrivée et notre grand-père qui nous amenait nous promener là où quelques années auparavant, ils avaient affronté l’armée française. Ce village, perdu dans les montagnes, et avec lui toutes ces femmes et tous ces hommes qui y vivent, sont pour moi ma maison et ma force.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur la musicienne Laurie-Anne Polo et la metteure en scène Anaïs Caroff qui vous accompagnent

Elisa Biagi : J’ai eu l’immense honneur de pouvoir travailler avec deux femmes incroyables. J’ai rencontré Anaïs en première année des Cours Florent. On a fait notre première scène ensemble et on ne s’est plus quittée depuis.

Quand j’ai écrit le texte, choisir Anaïs à la mise en scène était évident. On a opté pour une mise en scène très épurée. Le rôle d’un metteur en scène est aussi de diriger un acteur et elle a été capable de me diriger tout en restant à l’écoute de ce que je voulais raconter, et cela, sans déformer, ou modifier mon récit.

Ça a été un travail de symbiose.

Laurie-Anne est rentrée dans le projet quelques mois avant la première (le 1er octobre 2023). Au début on ne savait pas si on voulait une musique live ou pas, après quelques conversations ça a été évident.

En principe, elle ne devait jouer que de la flûte traversière (instrument qu’elle a appris en deux semaines). Ensuite, quand elle est devenue partie intégrante du projet elle a commencé à travailler sur un véritable habillage sonore, en rajoutant la batterie et la kalimba et en travaillant un bruitage live. Son travail est extraordinaire. Je suis très chanceuse de pouvoir partager cette expérience avec toutes les deux.

Le Matin d’Algérie : Quelles sont les personnalités du monde du théâtre français, italien et algérien qui vous influencent ?

Elisa Biagi : En ayant baigné dans les trois cultures, depuis toute petite, je pense qu’au début, je ne faisais même pas de distinction sur ce que j’écoutais à la maison, c’était normal de passer de Matoub à Lucio Dalla et à Aznavour.

Je pense m’être inspirée beaucoup plus du cinéma dans cette pièce, même si des auteurs comme Mouawad, Kateb Yacine et la mise en scène de Massimo Popolizio ont été très importants dans mon travail.

Wajdi Mouawad, a joué un rôle fondamental dans ma pièce. Quand je suis arrivée en France, j’ai essayé de récupérer tous les auteurs contemporains qu’on mentionnait en cours. Mouawad était une de ces références. Son écriture m’a fascinée, après avoir lu tous ses livres et avoir vu sa pièce « Mère » au Théâtre de la Colline, je me suis sentie comprise. Cette bi-nationalité dont je parle dans la pièce, le thème de la guerre, de la famille, de la quête identitaire (comme dans sa pièce « incendies ») … tous ces thèmes me parlaient énormément, et c’était tout ce dont je parlais dans mon spectacle. J’adorerais pouvoir travailler avec lui un jour.

Comment ne pas parler de Kateb Yacine c’est évident que ses créations, renvoient à la même matrice, même si l’exécution est totalement différente. Je citerais « Nedjma » et le recueil des trois œuvres « Le cercle des représailles ».

L’Italie, tout comme la France, a une histoire théâtrale ancestrale, je pense que cette culture est ancrée en moi. Je ne saurais pas dire quels auteurs m’ont inspiré le plus, l’écriture directe et réaliste de Verga, les intrigues de Pirandello, le social de Moravia et l’Histoire d’Elsa Morante.

Tout inspire, tout crée un lien « Le fil rouge » est aussi ce mélange culturel.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Elisa Biagi : Je pense que « Le fil rouge » ne va pas s’arrêter là, nous sommes en attente de réponses que ce soit en France, mais surtout en Algérie ou je rêverais de jouer la pièce, je suis aussi en train d’écrire la version italienne du texte, ce n’est pas une traduction, mais vraiment une réécriture. J’ai récemment joué dans le dernier film de Rachid Benhadj, un metteur en scène que j’estime énormément, dans le film « Belouizdad » produit par l’ENTV.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Elisa Biagi : J’aimerais remercier toutes les personnes qui ont travaillé avec nous et qui ont rendu ce spectacle possible. J’aimerais aussi remercier les personnes qui sont venus nous voir au Théâtre Pixel (plus de 300 personnes), ma famille qui m’a soutenu depuis le début et qui me soutient encore maintenant. Mais surtout je remercie encore et encore ma grand-mère qui nous permet de raconter son histoire afin que la lutte de ces femmes ne tombe pas dans l’oubli.

J’aimerais laisser aussi les derniers mots à ma metteuse en scène Anaïs Caroff :

« Il est des histoires qui non seulement méritent d’être racontées mais surtout d’être entendues. Car il n’y a qu’en se mettant à la place de ceux qui ont vécus l’Histoire, celle des humains, celle de la chair, celle qui n’est pas écrite, celle qui n’est pas dite; qu’on peut se comprendre. Se comprendre entre nous et soi-même.

Qu’on le veuille ou non, nous sommes la somme de nos ancêtres, nous portons leurs horreurs, leurs joies, leurs victoires, leurs défaites, leurs lâchetés et leurs courages. Il n’y a qu’en parlant et surtout en écoutant qu’on peut soigner l’humanité. Car les blessures d’hier qui n’ont pas été pansées deviennent les haines de demain et toutes les trajectoires de vie sont des parallèles. »

Entretien réalisé par Brahim Saci

Vendredi 31 mai 2024

lematindalgerie.com

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Emmanuelle Vanwinsberghe : «L’artiste a un devoir de beauté envers le monde »

Emmanuelle Vanwinsberghe est une artiste peintre poète qui porte dans les yeux le ciel, la terre, le soleil et l’univers, tant son regard est bienveillant irradiant ce qui l’entoure de lumière, celle rare des arts où la couleur prédomine.

Emmanuelle Vanwinsberghe est d’une famille où l’art se transmet de génération en génération, son père et sa mère sont de célèbres artistes peintres, Jacques Winsberg et Angele Gage. Mais l’héritage familiale ne suffit pas, c’est comme le don si l’on ne le cultive pas.

Emmanuelle Vanwinsberghe n’a jamais cessé d’apprendre et de s’améliorer pour atteindre les cimes afin de mieux percevoir et saisir le cacher et l’apparent dans un élan transcendant la réalité vers la vérité.

Une force quasi-spirituelle qui élève le génie créateur d’Emmanuelle Vanwinsberghe se dégage de ses tableaux, où les couleurs se mêlent et s’emmêlent comme pour tordre et bousculer la pensée et les certitudes tout en écartant le doute de chaque route pour accéder à l’union, le tout dans l’un, vers la voie, le chemin.

Emmanuelle Vanwinsberghe est une artiste vraie qui sait combien le souffle est fragile, elle sourit au jour naissant sans se soucier du temps, son regard rempli des arts sait saisir l’essentiel de l’instant, peuvent bien souffler tous les vents.

Le Matin d’Algérie : Vos créations sont de toutes beauté, qui est Emmanuelle Vanwinsberghe ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : Il est très complexe de répondre à cette question ! (Rires…). Faut-il obligatoirement se définir au travers de ce que nous faisons de ce que nous produisons même artistiquement parlant ? Des fois la vie nous enfante au travers de rencontres humaines aussi bien que lors de rendez-vous divins. Ce sont des éclats de beauté semés çà et là sur notre chemin. De cette manière la vie nous transforme.

Spirituellement, je suis née à vingt-cinq ans et, c’est à l’intérieur de cet élan nouveau que j’aimerais pouvoir me définir ici.

Qui suis-je ? Une âme vivante cherchant à s’abandonner au mieux à son Créateur. Et c’est un véritable combat ; Le cœur humain a tellement de mal avec cet abandon là… Notre humanitude est souvent bien trop velléitaire !

Le Matin d’Algérie : Les couleurs occupent une grande place dans vos tableaux, mais il y a aussi des contrastes, Il y a un jaillissement d’émotions qui ne peut échapper à l’œil et le cœur du spectateur dans un ravissement inégalé, comment faites-vous ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : Effectivement, les couleurs ont une place prépondérante dans mes tableaux. Mais la construction, le cadrage, la composition est très choisie ; elle est volontaire.

L’abstraction n’est pas juste un amalgame de couleurs chatoyantes. Des artistes comme Bonnard ou Vuillard (peintres impressionnistes) ont frôlé l’abstraction mais leur travail de composition en reste très rigoureux.

Pour ma part l’équilibre ou, le déséquilibre d’un tableau n’est pas le fruit d’un lyrisme chromatique récréatif.

Bien que sensible au réel (je pense à l’art figuratif) mon choix est au paysage intérieur. L’exprimer c’est tenter de restituer des émotions par la couleur, certes. Le mouvement, cette énergie de vie doit circuler. L’inspiration y est primordiale. S’il est exact que la peinture abstraite est intériorité, son jaillissement réclame un souffle mystérieux.

La respiration, l’espace, l’air étranger doit bouleverser nos constructions intérieures ce qui demande un abandon certain. (Rires…). C’est toujours une histoire d’abandon de soi !

Le Matin d’Algérie : Chaque époque a ses blessures et ses tempêtes, particulièrement la nôtre, où les libertés sont sans cesse menacées, l’illusion et l’image deviennent un moule qui s’impose, l’artiste est le fils du vent, il est indomptable, comment survit-il à ses changements des sociétés ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : Pour ma part je me sens très mal-à-l’aise dans mon époque. Je fais de la résistance à ma façon, avec au cœur la fameuse fleur qui surgit du canon d’un fusil.

Vous trouvez ça ridicule ? Je porte en moi cette parole de sagesse : » Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous aussi de même pour eux ».

Hugues Robert : « La colonisation est un crime contre l’humanité »

D’autre part, je consacre beaucoup d’amour et de soin aux toutes petites choses du quotidien. Ce sont les tout-petits riens souvent à peine visibles qui font toute ma joie. Le meilleur acte de résistance c’est la joie, et la paix intérieure aussi.

Le Matin d’Algérie : La création artistique est intemporelle, notamment la peinture, quels sont les peintres qui vous influencent ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : Bien sûr, très jeune j’ai été éblouie par l’expressionnisme abstrait. Je pense à des peintres comme Antoni Tapiès, Rothko. Mes goûts sont très éclectiques, j’aime tellement Veermer, Rembrandt, Fra Angélico pour n’en citer que quelques-uns. Mais au final je pense avoir été plus certainement influencée par les écrivains.

Découvrir l’univers mental du Raskolnikov de Dostoïevski a été décisif. Romain Gary, Albert Camus, Émile Bernard, Boris Vian, Rainer Maria Rilke également, ainsi que Christian Bobin et François Chang. Je respire encore beaucoup aujourd’hui par l’œuvre écrite d’Isaac Bashevis Singer.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes aussi poète, racontez-nous ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : La poésie est venue en moi très tôt, avant même mon alphabet. Mon père qui adorait et mémorisait avec aisance la poésie, déclamait. C’est un héritage oral. Molière, Racine, Baudelaire, Rimbaud, Garçia Llorca…

Grâce à mon âge avancé, j’ai le souvenir d’avoir été trimballée à Paris dans une soirée chez le peintre Hankel (fils du peintre Kikoïne) où se mêlait aux peintres le dernier bastion des surréalistes. Étaient-ce Philippe Soupault, René Char ? J’étais tellement enfant, je ne suis sûre de rien. Mais, l’éblouissement était là.

Mes goûts en matière de poésie ? Éluard me chavire, Chang, Bobin. J’ai un amour infini pour Flaubert que je considère comme poète. Lisez-le à voix haute: quel phrasé! La beauté des livres poétiques de la bible surpasse tout entendement.

Le livre de Job reste mon poème de référence…

Le Matin d’Algérie : Dans la famille Van Winsberghe l’art se transmet comme par magie, parlez-nous de vos parents, Jacques Winberg et Angèle Cage, ces célèbres peintres, qui ont laissé une empreinte profonde dans le monde de la peinture.

Emmanuelle Vanwinsberghe : De la famille, je ne pense pas qu’il y ait un don génétiquement transmissible ! Cependant, pour ma sœur mon frère et moi, il est certain qu’ayant grandis dans le monde pictural conjugué de nos parents, nos regards se sont ouverts à une certaine forme de beauté. Et à un art de vivre aussi.

Mes parents étaient des Parisiens qui ont fuis les mondanités de la capitale dès la fin des années cinquante. En effet, mon père Jacques Winsberg, issu de la seconde école de peinture de Paris et, après avoir obtenu le Prix de la Jeune Peinture, a rejoint sa terre de prédilection la Camargue. Ma mère Angèle Gage, artistiquement, s’est nourrie également de l’Espagne et d’autres pourtours méditerranéens.

Ce sont dans ces terres arides, faites d’oliviers, d’amandiers et de garrigues qu’en Provence nous avons vécu. Dans le mas familial, mes parents accueillaient des amis, des artistes et entre autres les Gitans d’Avignon et ceux d’Arles que ma mère a beaucoup dessinés et peints…

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre frère, Louis Winsberg, célèbre guitariste, et votre sœur Nathalie Van Winsberghe, artiste partie trop tôt, paix à son âme.

Emmanuelle Vanwinsberghe : Mon frère Louis Winsberg (qu’on ne présente plus), issu du jazz a poursuivi musicalement les amours méditerranéennes si chères à nos parents.

Louis, le 2 octobre qui vient jouera à La Cigale à Paris au sein de Sixun, le groupe mythique de jazz-fusion français.

Nathalie, ma sœur aînée, je me souviens, était douée dans beaucoup de disciplines artistiques comme le dessin, la peinture, la danse, le théâtre mais aussi le chant, l’écriture et la photo. Son désir ultime était de jouer du violoncelle…

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : Depuis 2018, je construis peu à peu une série de photographies abstraites sur le thème de la trace du temps. Ces images vont être fixées dans de précieux boîtiers, illuminés de l’intérieur afin d’obtenir un effet vitrail.

Comme autre travail en cours, mûrit un recueil de textes poétiques intitulé « Portraits d’artistes ».

Avec mes photos donc, je fais des objets lumineux enchâssés dans un écrin et, au travers de mes poèmes je tente l’insaisissable capture d’âme, toute en tendresse de mes bien-aimés.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Emmanuelle Vanwinsberghe : Le mot de la fin ? L’artiste, je pense a un devoir de beauté envers le monde. Il a également un devoir de vérité; l’artiste est non seulement légitime lorsqu’il élargit les cœurs, mais surtout lorsqu’il parvient à dilater les consciences, n’en déplaise à certains ! Il est important pour l’artiste de se moquer de toute gloriole personnelle : c’est mieux ainsi !

L’artiste je précise, a un devoir d’intelligence « de vie ». Celui de se présenter en offrande à une humanité souvent ternie par une certaine fatigue à penser, à aimer. Un bien tragique oubli en chemin de cette si précieuse détermination à devenir un être humain accompli.

Je voudrais terminer ici, en citant à ce sujet la pensée de Christian Bobin :

« L’intelligence n’est pas une affaire de diplômes. L’intelligence est la force solitaire, d’extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi. »

Entretien réalisé par Brahim Saci

Mercredi 29 mai 2024

Lematindalgerie.com

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Claire Tencin : « Nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre »

Il y a des écrivains qui brillent par le talent et l’humilité, dont l’écriture tranche comme le glaive loin des sentiers battus et l’air du temps, Claire Tencin en fait partie.

L’écriture de Claire Tencin est vraie. Elle accapare, elle émeut, elle bouleverse, toujours dans un élan sans cesse revivifié maintenant la flamme, poussant la réflexion à son paroxysme pour ne rien manquer, ni le champ vaste du cœur, ni celui l’esprit.

Son écriture est sans concession et s‘affranchit des contraintes et servitudes de l’époque, elle prend son envol libre, battant des ailes comme pour nous rappeler que tout n’est pas perdu pour la libre pensée.

Claire Tencin est habitée, par la littérature, elle est Professeure de Lettres et de Français Langue Étrangère, elle revient à Paris après avoir passé des années en Inde dans le cadre de son travail de recherche en littérature.

Dans les deux récits, Je suis un héros, J’ai jamais tué un bougnoul (2012) et Affreville (2023), l’écriture de Claire Tencin est courageuse et engagée. On ne peut s’empêcher de penser à Albert Camus, au discours de Suède, à Boris Vian, Le Déserteur, à Eugène Ionesco, Rhinocéros, à Robert Desnos, ce cœur qui haïssait la guerre, à George Orwell, La ferme des Animaux.

Après avoir activement participé à la revue l’Atelier du roman et Diacritik, elle se consacre actuellement à sa mission de jury pour le Grand prix Afrique de 2025.

Le Matin d’Algérie : Vos livres bousculent et sortent des sentiers battus, qui est Claire Tencin ?

Claire Tencin : Je me considère comme une apprentie-écrivaine à chacun des livres que j’entreprends. Pour moi, il s’agit d’inventer une langue qui se prête comme un vêtement taillé sur mesure au sujet que je cherche à appréhender avec le « courage de la vérité » pour reprendre l’expression de Michel Foucault.

Je crois que la littérature doit être le lieu d’une parole juste et inouïe à rebrousse-poil des codes et de la doxa à la mode telle qu’elle s’impose dans les courants de pensée actuels qui jouent comme des leviers d’autocensure sur les auteur-e-s. Par ailleurs, les bureaux de sensitive readers qui s’installent depuis quelque temps dans les maisons d’édition s’apparentent de plus en plus à des appareils de censure dont on ne peut ignorer l’impact sur la liberté d’écrire.

Je prends plaisir à écrire en caressant à rebrousse-poil les attentes de l’air ambiant lisse et droit dans ses bottes. C’est en entrant dans mes personnages par le point de vue aveugle que je tâtonne à mains nues vers la langue à venir. Pour Affreville, j’ai excavé d’outre-tombe la voix de mon père là où elle m’emmenait en enfer et je l’ai ramenée à la surface des évidences comme une réparation contre la doxa morale.

La langue dans ce sens-là devient le personnage principal de mon écriture, comme dans un de mes récits Le silence dans la peau (2016), où j’explore l’indicible « mauvaise mère » par la voix d’un personnage que j’ai appelé tout simplement Le Récit.

Le Matin d’Algérie : Tous les professeurs de littératures n’écrivent pas, d’où vous vient cette passion pour l’écriture ?

Claire Tencin : Dans mon enfance, je rêvais déjà d’être écrivaine sans doute parce que j’étais une petite fille très solitaire. Dès que j’ai appris à lire, je me suis retirée dans les livres qui m’ouvraient un horizon tout aussi réel qu’imaginaire. Je ne sais pas si on peut appeler l’écriture « une passion » en ce qui me concerne, je dirais plutôt une nécessité, un besoin qui discipline ma vie et lui donne une orientation vitale.

Et pour parvenir à me sentir vivre, je me fixe l’enjeu d’aller sur des chemins de traverse et de me laisser surprendre par l’idée que je poursuis… je préfère m’exposer au danger d’être incomprise ou ignorée plutôt que de suivre la grande route sans embûches, comme j’ai entrepris de le faire avec mes deux récits Affreville et Le silence dans la peau. Je crois qu’on écrit ce que l’on est au final…

Le Matin d’Algérie : Après la publication de, Je suis un héros : J’ai jamais tué un bougnoul, vous publiez Affreville, qui est l’ancien nom de la commune de Khemis Miliana dans la wilaya de Aïn Defla en Algérie, où votre père était gendarme de 1954 à 1960. Ces deux livres intimes, courageux, où vous tentez d’interroger l’histoire sur la guerre d’Algérie à travers votre père dans un récit bouleversant sur les affres de cette guerre et des séquelles et souffrances engendrées, vous avez su dépasser les préjugés, stéréotypes et l’histoire officielle, comment avez-vous fait ?

Claire Tencin : J’ai vécu avec la guerre d’Algérie depuis l’enfance sans savoir qu’elle était à l’origine du mal de vivre de mon père pour ne pas dire de son désordre mental. Après sa disparition brutale, le premier récit que j’avais écrit (et qui est paru en 2012), Je suis un héros, je n’ai jamais tué un bougnoul, a été propulsé de mon corps avec une fulgurance inattendue.

C’est comme si une voix avait usé de ce passage pour exprimer les non-dits, et ce n’est pas tant un « je » qui se dit qu’un « nous » autour duquel se sont agrégés des mots à inventer contre le silence : celui de mon pauvre père, celui de notre passé colonial et celui de ma génération. Toute mon adolescence et le ressentiment que j’avais entretenu se sont échappés d’un bond de ce trou noir après que sa mort m’avait libérée de ce que j’avais cru connaître de lui.

Pendant des décennies, l’histoire officielle en France a forcé au silence ceux qui ont survécu à la guerre d’Algérie en faisant la sourde oreille à leur mal être et leur souffrance indigne. L’usage de la torture comme arme de guerre et les exactions commises sur les populations autochtones ont marqué au fer rouge les hommes que l’on a envoyés en Algérie.

Ce récit n’a pas de vocation politique même si toute écriture s’avère politique malgré elle. Il s’évertue au sens moral du terme à bâtir un récit familial et universel sur ce que la guerre fait aux enfants et fouille l’intimité d’un rapport qui ne fait pas rapport entre une fille et son père en posant la sempiternelle question de l’origine. La narratrice est-elle la progéniture d’un héros ou d’un tortionnaire de guerre ?

Aujourd’hui, ce qui fait rapport entre lui et moi, c’est ce récit que j’ai écrit et que je publie parce que mon histoire est l’histoire de toute ma génération confinée dans le silence. Malgré la rudesse avec laquelle je traite mon père, je lui accorde quand même le bénéfice du doute et je préfère à la condamnation manichéenne la suspension du jugement.

En 2012 paraissait aussi Les Héritiers du silence de Florence Dosse, une enquête sociologique menée avec le témoignage d’enfants d’appelés ou d’engagés de la Guerre d’Algérie. C’est alors que j’ai réalisé avec soulagement que je n’étais pas isolée, que mon récit pouvait résonner au-delà de la cuisine familiale comme une rédemption pour toute une génération née de ces pères-là, qui avait été exposée à la folie et à l’angoisse du silence.

C’est pendant l’aberrante torpeur et terreur du confinement de 2020 que j’ai ressenti plus concrètement l’absence de mon père et que j’ai eu besoin de remonter ce récit à rebrousse-poil. J’ai voulu retourner avec lui en Algérie en 1953 alors qu’il débarquait là-bas pour faire ses classes de gendarme.

Disons que je retournais sur le lieu du crime… et au bout de ce périple, j’ai souscrit à toutes les hypothèses sur sa responsabilité ou sur son déni sans pouvoir aboutir à un constat objectif, à savoir que mon père avait pu être un criminel de guerre, qu’il avait pu torturer.

À Sétif et à Affreville la ville où il a été affecté en Algérie de 1954 à 1960, j’ai inventé la syntaxe de ce jeune homme dans l’exercice de ses fonctions de gendarme départemental, probablement aussi imaginaires que cet homme imaginaire que je poursuivais, qui avait été mon père avant d’être mon père, cet homme qui prétendait ne pas avoir tué sans pouvoir en convaincre le monde ou s’en convaincre.

Le Matin d’Algérie : L’écriture peut-elle aider à se reconstruire après une histoire familiale écorchée par les traumas de la guerre ?

Claire Tencin : L’adhésion des lecteurs et des lectrices à ce récit, comme vous le faites aujourd’hui, me fortifie dans l’idée que la littérature a un rôle réconciliateur à jouer dans l’histoire. J’ai tenté de tracer un chemin entre nos deux peuples meurtris par une guerre dont les héritiers ne sont pas responsables et dont ils doivent encore aujourd’hui porter le poids de la mauvaise foi et de la lâcheté mémorielle.

À l’heure où les deux États s’engagent dans un dialogue de réconciliation qui n’est pas gagné d’avance, il me semble que ce sujet n’appartient pas seulement aux politiques mais aux générations qui ont hérité de cette guerre … la diaspora algérienne en France, les pieds noirs et les harkis exilés et les Algériens eux-mêmes.

Il est vrai que depuis quelques années, toute une littérature a éclos de part et d’autre dans ces « communautés » isolées sans parvenir à créer un lien de reconnaissance mutuelle… Je crois que la véritable reconstruction qui vaille doit poser la paix comme préalable entre les deux rives de la Méditerranée et je veux croire aussi que nos deux peuples y aspirent de tous leurs cœurs au-delà des partis pris politiques.

Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre nous dit : « […] Nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre. Leur arrangement, leur mise en ordre, leur motivation peuvent parfaitement a posteriori se trouver profondément modifiés. Ce n’est pas l’un des moindres pièges que nous tend l’Histoire et ses multiples déterminations. Mais pouvons-nous échapper au vertige ? Qui oserait prétendre que le vertige ne hante pas toute existence ? »

Le Matin d’Algérie : Quels sont les écrivains qui vous influencent ?

Claire Tencin : Ce sont les écrivains qui m’ont appris à vivre et qui peuvent encore aujourd’hui m’apprendre le courage de la vérité à travers leur écriture et leur engagement intellectuel. Je suis une lectrice persévérante de Montaigne depuis des décennies que j’ai élu comme un père putatif. J’ai beaucoup lu la littérature française classique et les auteurs du XXe siècle sans pouvoir dire que je serais influencée par un-e auteur-e plus particulièrement.

Je suis très sensible aux prises de risque de Virginia Woolf, à la philosophie humaniste de DH Lawrence, à la puissance évocatrice de Malaparte, à l’inventivité de la langue de Marguerite Duras, à la prose incendiaire de Mohamed Dib, à l’écriture provocatrice et poétique du congolais Sony Labou Tansi, et pour ne citer qu’un roman courageux qui m’a marquée ces dernières années, Les bienveillantes de Jonathan Littell.

L’histoire est souvent une source d’inspiration pour moi. Je sonde ce qu’elle n’a pas encore dit par défaillance ou ce qu’elle a volontairement occulté par mépris ou prudence. Plus particulièrement sur les femmes et leurs engagements littéraires ou politiques dans leurs époques.

Avec mon roman Alexandrine de Tencin, femme immorale du XVIIIe siècle, j’ai entrepris de réhabiliter la réputation d’une salonnière et romancière inédite dans notre matrimoine que les jugements moraux avaient jetée dans le cachot de l’histoire.

En décembre 2024, paraîtra mon roman sur Marie de Gournay, éditrice de Montaigne et philosophe à l’aube du XVIIe siècle, dont l’engagement pour la défense des Essais est à peine souligné dans la postérité et son amitié très intime avec le célébrissime auteur carrément ignorée, sans parler de sa production philosophique très rigoureuse et dense qui n’a guère soulevé l’intérêt de l’histoire, à tort à mon sens.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur les éditions ardemment

Claire Tencin : Notre maison est encore toute jeune et nous avançons sans plan préconçu. Nous construisons la ligne éditoriale avec le temps au gré des projets qu’on nous propose et que nous avons envie d’accompagner et de défendre en collaboration avec les auteurs et les autrices.

Depuis deux ans, quelques projets n’ont pas abouti et d’autres sont encore en chantier et naîtront en 2024 et 2025… Nous n’avons pas d’impératifs quantitatifs, donc nous ne publions qu’au compte-goutte. Pour ma part, je suis effarée par le « génocide » des livres que l’on commet tous les ans au nom des lois du marché. Pourquoi publier autant de livres morts nés ?

Quant à ma mission, elle consiste à construire la collection « Les Ardentes » dédiée à la republication des autrices puissantes de notre histoire dans lesquelles nous nous reconnaissons, qui par leur écriture souveraine et leur liberté de parole ont défié les codes de leur sexe en outrepassant le territoire patriarcal. En janvier 2024, j’ai fait paraître un recueil de nouvelles d’Isabelle Eberhardt, Où l’amour alterne avec la mort, agencé sur la thématique des bédouines du désert saharien que l’autrice a tant parcouru à l’orée du XXè siècle. Un butin ethnologique et littéraire tout à fait majeur sur le patriarcat colonial et musulman.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Claire Tencin : Pour ma part, je viens à peine de terminer un roman sur les jeunes mineurs étrangers qui débarquent en France et que je côtoie depuis des années de par mon métier de professeure de français. Là encore, tout est mal dit dans les médias et extrêmement réducteur.

J’ai tenté d’écrire en effaçant tous les termes qui les enferment dans une vision globale, comme « les migrants » par exemple, et encadrée par le discours politique et sociologique d’ambiance. J’en ai fait des « sujets » à part entière porteurs d’une singularité émotionnelle, psychique et créative, comme ils le sont en réalité, et que nous ne pouvons contenir dans la doxa décoloniale victimaire ou dans la rhétorique sécuritaire de la société et des médias.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Claire Tencin : Un grand merci à vous de me donner la place de m’exprimer dans un média algérien.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Ardemment Editions

Lematindalgerie.com

Jeudi 23 mai 2024

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Saïd Ourrad : « Ecrire nous donne l’illusion de prolonger le temps »

Le psychiatre Saïd Ourrad a publié un roman tranchant qui ne passe pas inaperçu « Résilience inachevée » chez l’édition Sydney Laurent. « Résilience inachevée » est un roman qui interpelle la conscience humaine et interroge le cœur et l’esprit.

Ce premier roman arrive après des années de réflexion, de tentatives, jusqu’à une complète maturité, celle qui dépasse et écarte enfin les hésitations, exhaussant ainsi un rêve de longues années, celui d’écrire et de mener à bout un roman.

Le docteur Said Ourrad arrive en France en 2001 où il se spécialise pour devenir psychiatre et Addictologue, Said Ourrad est installé à son compte à Montargis tout en travaillant en milieu hospitalier et dans un centre d’addictologie.

La littérature a toujours été une grande passion pour Said Ourrad et écrire est pour lui une manière de se sentir vraiment en phase avec lui-même. « Résilience inachevée » est donc le premier roman de Said Ourrad, ce qui lui ouvre la voie de la création littéraire. Ce livre est un voyage dans les méandres de la psychologie humaine.

Le titre « Résilience inachevée » est très évocateur mais en même temps porteur d’espoir, malgré un sujet crucial abordé par le livre celui de l’inceste et du viol. « Résilience inachevée » est un livre qui marque et qui laisse son empreinte, pour un premier roman, nous pouvons dire que c’est réussi.

Le Matin d’Algérie : psychiatre, addictologue, romancier, qui est Saïd Ourrad ?

Said Ourrad : Parler de soi est un exercice laborieux, car on a peur de tomber rapidement dans de la prétention. Romancier, c’est un peu trop dit car je n’ai publié qu’un seul, je pense qu’il faut en faire plus que ça pour mériter ce qualificatif.

Je peux dire que j’aime bien avoir plusieurs casquettes, je m’ennuie facilement dans l’unicité, qui est synonyme pour moi de bagne. L’écriture offre en elle-même une opportunité de diversité, par la palette de couleurs qu’elle propose.

Cette liberté de produire des textes pour donner son avis, s’exprimer et décrire le monde à sa façon, est une véritable bouffée d’oxygène. Dans cet exercice de jouer avec les mots, de concevoir des phrases et des textes, je me mets parfois dans un état d’extase.

Je me définis comme un hyperactif-calme (encore un oxymore), car ce qui ne manque pas d’impacter en partie sur ma famille, mais physiquement je suis d’un calme à faire jalouser un moine. Donc, ma tête bouillonne tout le temps de nouvelles idées, j’ai donc besoin d’un procédé pour les canaliser, trier, mettre de l’ordre, donc tenter de voir plus clair. Je ne sais pas qui a dit : j’écris parce que j’ai peur de devenir fou.

On se (nous) pose souvent la question pourquoi on écrit, même si je ne me considère pas comme écrivain, car pour le devenir il faut encore écrire et beaucoup.

Néanmoins, je pense qu’écrire nous donne l’illusion de prolonger le temps, du moins essayer de le ralentir et le retenir, fixer ces moments qui passent ; c’est une lutte perpétuelle contre l’angoisse de mort.

Les balbutiements commencent souvent dans l’enfance. Pour mon cas, je traine de profondes frustrations depuis l’enfance, non seulement celle de réussir dans les études, ce qui est pour moi insuffisant, mais aussi celle de faire partie de la catégorie des personnes qui produisent, innovent, proposent, étonnent, séduisent, décrivent, et ainsi crier et défendre cette profonde liberté, l’essence même de notre profond humanisme.

J’ai évolué dans une société kabyle où très tôt j’avais pris conscience de cette liberté dont je pouvais jouir et cette capacité à se questionner, à interroger ses profonds désirs et son monde, à aiguiser ses espoirs et ses projections, et d’essayer surtout de devenir ce qu’on voudra être.

Certes, cet exercice périlleux se vivait dans la solitude totale, car chaque pas en avant était scruté par les siens et doit être conforme aux règles édictées par l’entourage et donc avoir l’approbation de tous.

C’était grâce à la fac que ce besoin de liberté avait pris forme et pouvait s’exprimer un peu plus. Cette « grande école des adultes » était salvatrice pour beaucoup d’entre nous, car s’éloigner un moment de nos familles, de nos cercles proches, de nos reflexes ataviques, nous a permis de nous construire une personnalité singulière et quasi-indépendante. Mais beaucoup d’ex-étudiants, des amis proches parfois, l’ont payé de leurs chairs ; ils se sont vus excommunié du cercle familial, rejetés par leur milieu social, pour la simple raison qu’ils ont pris un chemin jugé contraire à celui défini par le cadre social. Les femmes étaient plus victimes que les hommes. Une violence subie qui mérite qu’on s’y penche pour mieux la cerner.

Pour mon métier de psychiatre-addictologue, il me permet d’être en contact avec une souffrance profonde des humains, dans laquelle les patients se débattent contre la maladie mentale et/ou compliqué de consommation de produits nocifs. Dans cet exercice d’apporter un soulagement à ceux qui en ont besoin, je me sens aussi en harmonie totale avec mes convictions profondes.

Le Matin d’Algérie : Vous venez de publier votre premier roman, on peut dire que c’est réussi, puisque vous abordez d’emblée un sujet de société crucial lié à toutes les époques, l’inceste et le viol, comment ce thème s’est-il imposé ?

Said Ourrad : Les sujets de société, les tabous, inhérents à la souffrance humaine, m’ont toujours interpellé et intéressé de près.

La résilience, cette faculté à transcender ses difficultés pour continuer à vivre, m’a toujours aussi intéressé.

La naissance de Résilience inachevée est partie d’un petit billet que j’ai posté sur fb, décrivant une adolescente apeurée, adossée à un mur, et puis la suite c’est mon petit logiciel « il faut à tout prix que j’aille cette fois-ci jusqu’au bout pour concevoir un roman » qui s’est chargé de compléter au fur et mesure les scènes de cette intrigue.

Lors de la première expérience, comme tout le monde le sait, on écrit n’importe quoi et n’importe comment et puis on passe un temps fou à corriger, à recorriger, à demander conseils, et si au bout d’un temps long notre espoir ne s’est pas essoufflé, on arrive enfin à un produit fini. Et puis tout le monde connait ce moment d’épuisement où on se dit à soi-même : maintenant il faut que t’arrêtes, cependant quelque chose te pousse à continuer.

Résilience inachevée est l’histoire de Céline qui a subi un inceste, avec toutes les conséquences sur le plan psychologique. Une fois adulte, elle va réaliser un film, en grande partie autobiographique, ainsi elle va porter son histoire à l’écran. Il y’a pas mieux que la fiction pour raconter une réalité. Mais au fur et à mesure des projections d’avant-premières, sa conscience va la titiller progressivement sur les détails de certaines scènes.

Les retrouvailles avec Ghilas, un Kabyle qui s’est amouraché d’elle et l’a initié à l’art cinématographique, va accélérer les choses. Ghilas lui-aussi porte, et profondément, les stigmates d’un « espoir violé ». Il a subi les affres de la décennie noire dans sa chair ; il a dû fuir l’Algérie avec sa maman à l’âge de 18 ans, après l’assassinat de son père journaliste par les islamistes. La souffrance de Ghilas et celle de Céline rentrent en symbiose.

Le Matin d’Algérie : Comment passe-t-on de la psychiatrie au roman ?

Said Ourrad : Il y a un point commun entre la pratique de la psychiatrie et la littérature et cette recherche pour cerner la personnalité du patient au fur et à mesure des consultations et le personnage principal dans un film. Dans certains films, il arrive aussi que le personnage soit aussi un patient.

Chez certains patients, leurs histoires personnels, la trajectoire de leur vie, les rebondissements, est un vrai film ou roman ; au fur et à mesure qu’on les voit, on prend connaissance de détails supplémentaires, quelquefois les plus intimes, comme dans un roman ou un film pour le personnage. Parfois, ce n’est qu’au bout de plusieurs entretiens que le patient lâche enfin l’élément ou un fait important de sa vie, qui peut expliciter et éclairer brusquement son parcours de vie et mettre le projecteur sur sa profonde souffrance. Comme dans une scène de cinéma ou une séquence importante dans un roman.

Mais profondément, la pratique de la psychiatrie est totalement différente de l’écriture : pour le premier on est avec le patient qu’on essaie de comprendre la genèse de sa souffrance pour ensuite lui apporter un réconfort par l’écoute, une psychothérapie de soutien, des médicaments, et autres méthodes de soins. Pour l’écriture, on est avec soi-même, souvent en introspection et en immersion totale dans les entrailles de sa propre vie ou de celles de ses personnages.

Le Matin d’Algérie : « Résilience inachevée » parlez-nous du choix de ce titre très évocateur ?

Said Ourrad : Résilience inachevée est un oxymore. Le titre est souvent très difficile à trouver. Pour ma part, je voulais un titre percutant, en relation avec le sujet traité et surtout l’actualité.

On parle de résilience pour un processus de réparation qui habituellement s’est achevé.

Mais en vérité, toute souffrance humaine brusque, agressive, qui a duré longtemps, peut laisser des séquelles, des stigmates, une empreinte, qui peuvent parfois être oubliées avec le temps, intellectualisées, mais qui peuvent ressurgir dans des moments de faiblesse (un deuil, un mariage, passage de l’adolescence à l’âge adulte, une violence symbolique ou réelle, un harcèlement…)

Le Matin d’Algérie : Quels sont les auteurs et les psychiatres qui vous ont influencés ?

Said Ourrad : Les auteurs qui m’ont influencé sont bien sûr d’abord les nôtres : Albert Camus, Mouloud Mammeri, Tahar Djaout, Rachid Mimouni, Boudjedra… Dans les années 90, à la fac, on dévorait leurs livres qui passaient de main à main. Jeunes étudiants, on a eu la chance d’assister aux différentes conférences de quelques-uns de ces gens de culture, qu’on regardait avec de gros yeux, ils étaient nos idoles, on voulait leur ressembler.

J’avais à ce moment-là compris pourquoi ces gens écrivaient ; ils avaient cette capacité de se connecter à nos aspirations, nos racines et interroger ce qui nous faisaient vibrer intérieurement. Ils étaient porteurs d’espoir.

J’ai été très marqué par le roman la mise à nu de Abdelhamid Benhadouga, un livre qui m’a totalement bouleversé. En le lisant, j’avais l’impression d’ouvrir enfin les yeux et de défoncer les portes de la famille algérienne secrète. Pour le montagnard que j’étais, curieux mais d’une naïveté maladive, ce livre, même si c’est une fiction, m’a permis de comprendre que la souffrance de chacun se vivait dans l’isolement, l’hypocrisie, la cachotterie, le mensonge, Lhaf. La famille est une pièce de théâtre où chacun joue un rôle.

Bien sûr pour la littérature internationale, il y a plusieurs auteurs qui me fascinent ; hormis les classiques, je peux citer Milan Kundera que j’ai découvert avec l’insoutenable légèreté de l’être et Risibles amours. Il y a aussi Alberto Moravia, l’écrivain italien qui manie la dérision et l’humour.

Pour les psychiatres, ils sont très nombreux à se donner aussi à cet exercice d’écrire, soit des romans ou des livres qui traitent bien sûr du champ des neurosciences ou de la psychothérapie ou autres méthodes de soins. L’un d’eux, Raphaël Gaillard. Psychiatre, à 48 ans il vient d’être nommé à la prestigieuse académie française.

Le Matin d’Algérie : Le champ de la psychiatrie est si vaste, quel regard portez-vous sur ce domaine très particulier concernant l’Algérie, après tant de traumatismes vécus ?

Said Ourrad : Sur des domaines très variés, l’Algérie reste à la friche. Pour rester dans le domaine du psychisme, il y a beaucoup à dire. En Algérie les psycho-traumatismes sont souvent vécus dans la souffrance et la solitude totale. Peu de choses sont mises en place pour que des gens dans le besoin puissent avoir un espace d’écoute, où leur confidentialité sera respectée.

Un principe connu de tous les professionnels de la santé mentale : toute souffrance, toute violence physique ou symbolique subie, non prise en charge, enfouie au plus profond de soi, peut aboutir tôt ou tard à un comportement répétitif. La violence subie, qu’elle soit politique ou autre, va malheureusement générer de la violence.

Un exemple typique : en Algérie l’humilié par exemple est persuadé que la justice ne se fera jamais, persuadé qu’elle n’existe pas ; pour se faire justice et se soulager, il ne rêverait que d’une chose, humilier lui-même un autre comme lui, de la même manière qu’il l’a été. La victime qui se transforme à la moindre occasion en bourreau.

Le travail de mémoire de la décennie noire par exemple n’a jamais été pris en charge, encore une fois on a caché le sang sous le tapis, pour éviter de regarder la réalité en face et en discuter.

Malheureusement dans les futures années, on est guetté par la répétition des mêmes évènements qu’autrefois, avec la même violence ou pire, qui peut jeter le pays dans une véritable guerre civile. Bien sûr la tâche incombe aux politiciens, au pouvoir central, aux décideurs, de trouver des solutions pour éviter de revivre ces situations. Tout ce qui est proposé est l’accentuation de la religiosité pour contenir la colère, toutes les frustrations, des citoyens.

Par procuration par nos parents et par transmission, notre génération post-indépendance avons été profondément impactés par la guerre 1954-1962. Les événements des années 90 ne sont pas à dissocier de ceux de la guerre délibération et de toute la violence qui est venue après.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Said Ourrad : L’écriture, comme tu le sais bien, est une maladie chronique, dès qu’on l’attrape on ne s’en défait plus. Plusieurs projets bouillonnent dans mon esprit.

J’ai fini un 2ème roman depuis plus d’un an, que j’ai mis au vert, car je n’arrive toujours pas à trouver un éditeur sérieux, je réfléchis sérieusement à une autoédition.

Actuellement je suis en train d’écrire un autre roman où l’histoire se situe à Hasnaoua, université de Tizi-Ouzou en Algérie, où j’ai passé toute la décennie noire. Un roman qui me tient particulièrement à cœur et dont je rêvais depuis très longtemps. Ça sera une fiction où je glisse des scènes de vie réelle et quotidienne, sur un fond de bouleversement politique des années 90. L’accent sera mis sur l’impact de ses évènements sur la psyché de chacun de nous, et donc sur les relations sociales, amicales, la conception de l’avenir, la notion de l’espoir, de la démocratie, des croyances…

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Said Ourrad : Je me sens toujours un peu gêné de parler de l’Algérie, le pays que j’ai quitté il y a 23 ans, car je n’ai aucune leçon à donner à quiconque sur n’importe quoi.

Je peux juste dire que la production culturelle et artistique, les rencontres, sont importantes pour que chacun et chacune trouve et retrouve une place où sa sensibilité pourra s’exprimer. En chacun de nous somnole un artiste, un écrivain, un sculpteur.

Souvent, on est son propre censeur, on s’interdit d’explorer ce désir par peur du ridicule ou de ne pas y arriver jusqu’au bout de son projet. Je ne compte pas le nombre d’amis, de connaissances, de personnes de toutes les cultures, qui m’avouent avoir un projet d’écriture ou autre mais n’osent pas sauter le pas et commencer.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Lematindalgerie.com

Le 20 mai 2024

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Hugues Robert : « La colonisation est un crime contre l’humanité »

Hugues Robert vient de nous surprendre avec un beau livre témoignage « Le Journal d’un pacificateur » chez les éditions Max Milo. Ce livre raconte une période douloureuse de la colonisation française en Algérie. Hugues Robert nous livre dans ce livre poignant et déchirant, « Le Journal d’un pacificateur », l’histoire de son père Jean-Marie Robert décédé en 1991, sous-préfet pendant la guerre d’Algérie, entre 1959 et 1962 et préfet de Maine-et-Loire entre 1975 et 1982.

Jean-Marie Robert, fut sous-préfet d’Akbou, de la vallée de la Soummam, en Kabylie de 1959 à 1962, il fut l’un des premiers hommes d’État à tirer la sonnette d’alarme sur les exactions de l’armée française pendant la guerre d’Algérie.

Jean-Marie Robert a essayé d’apporter plus de justice et de droits malgré un contexte sanglant où la lutte armée faisait rage, luttant contre vents et marrées contre certains généraux.

Jean-Marie Robert, ce haut fonctionnaire, continua à agir dans l’ombre pour venir en aide aux familles de harkis, abandonnées en Algérie ou parquées dans les camps insalubres de Rivesaltes et du Larzac. Il fut le premier à s’élever contre le triste et tragique sort réservé aux harkis.

Hugues Robert nous offre un pan d’histoire à travers moult documents et des centaines de lettres laissés par son père Jean-Marie Robert.

Invité par l’écrivain Youcef Zirem au café littéraire parisien de l’Impondérable, Huges Robert a ému l’assistance par un langage du cœur et des messages d’amour, quand il évoque son enfance à Akbou, il était assis à côté de Tarik Mira, fils du colonel Abderrahmane Mira, surnommé le Tigre de la Soummam par l’armée française, qui fut chef de la Wilaya VI de 1956 à 1957, puis de la Wilaya III du début 1959 au 6 novembre 1959 date à laquelle il est tué lors d’un combat près du col de Chellata au nord d’Akbou; dont le corps ne fut jamais retrouvé.

Hugues Robert a souligné l’humanisme de son père qui a toujours œuvré pour plus de justice durant toute sa vie, il a également apporté des éclairages qui laissent entrevoir de l’espoir et un rapprochement entre les deux rives.

« Le Journal d’un pacificateur » est un livre très documenté qui est le bienvenu pour enrichir l’histoire et s’offrir aux chercheurs, aux universitaires, en quête de savoir et de vérité. Son écriture limpide le met à portée de tous.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes journaliste, écrivain, mais vous avez aussi eu d’autres métiers, qui est Hugues Robert ?

Hugues Robert : À vrai dire, et je l’ai compris beaucoup plus tard, si j ‘ai eu plusieurs métiers, agent de train à la SNCF, menuisier-charpentier, rénovateur de l ‘habitat ancien, Imprimeur, Agent de Voyage, Éducateur d’enfants, éditeur, journaliste, c‘est pour réparer mon enfance dans la guerre, et revisiter inconsciemment mon enfance au Maroc et en Algérie. Mes plus belles années et les plus terribles furent celles de 59 à 62 en Algérie, à Akbou. Le 19 mars 1962, je croyais, avec mes 8 ans, qu’on allait enfin vivre libre et égaux en Algérie. C’était mon rêve ! Déjà je ne supportais pas l‘injustice et la misère que vivaient mes frères et sœurs algériens. J ‘ai été élevé par mes parents dans l ‘horreur de l ‘injustice et du mensonge.

Le Matin d’Algérie : Comment est née cette passion pour l’écriture ?

Hugues Robert : C ‘est le silence de notre enfance qui a nourri mon désir d’écriture. L‘injustice visible et pourtant qu‘on taisait ! Chaque fois qu’on parlait de l ‘Algérie, j ‘avais des larmes silencieuses et amers qui coulaient sur mes joues. Le silence tue, et mes premiers écrits d’adolescent furent des écrits militants contre la peine de mort, la guerre du Vietnam, le coup d’état militaire du Chili, les assassinats de Franco. Cela résonnait avec mon enfance algérienne, la guerre et mes camarades musulmans.

Le Matin d’Algérie : Vous venez de nous surprendre par la publication de votre livre témoignage sur un pan d’histoire crucial entre l’Algérie et la France « Le Journal d’un pacificateur », racontez-nous ?

Hugues Robert : Oh, je ne connaissais pas mon père, et comme il était dur avec nous, je pensais qu’il avait été dur avec les Algériens. C’était tout le contraire. Je l‘avais compris en venant à Akbou dans les années 1990, en rencontrant des gens du FLN, et beaucoup d’autres qui m‘avaient dit que mon père était « un vrai ami de tous les Algériens, » et des Kabyles de la vallée de la Soummam.

Et en ouvrant ses archives en 2017, lors de ma retraite j‘ai découvert, qu’il était un partisan de l‘Algérie algérienne, et qu’il a été effrayé de la guerre que nous menions. La torture, les camps de regroupement, et il écrivit à l‘Élysée pour dire que « jamais les Algériens ne pourraient pardonner à la France ce qu’avaient fait les militaires et ce qu’avait laissé faire l‘administration ». Il réclamait des vivres, des couvertures, des crédits pour reconstruire les villages et maisons détruites, 6667 dans son arrondissement… et plus de 10.000 morts… Il fut meurtri, de ces crimes contre la population civile.

Et il essaya non seulement de panser les plaies, mais surtout de préparer l’indépendance de l ‘Algérie, avec des gens comme Hocine Maloum, le maire d’Akbou qu’il savait contribuer financièrement au FLN, car pour lui comme pour eux, c’était le FLN et de Gaulle qui pouvaient rendre à l ‘Algérie son indépendance.

Jean-Marie Robert fut également meurtri des vengeances, et de l’assassinat de Hocine Maloum et des représailles inutiles contre les dits « harkis ». Après 132 ans de colonisation, pour lui, il fallait savoir pardonner et réparer. « La pire de nos guerres ! » écrivait-il…et il a eu jusqu’à sa mort, un amour et un respect incroyable, pour le peuple algérien et les kabyles de la vallée de la Soummam.

Le Matin d’Algérie : Je dirais que c’est un livre courageux, et cet hommage à votre père est d’une dextérité inouïe, malgré une période écorchée, qu’on croirait dépourvue d’amour, vous réussissez à captiver le lecteur, à le retenir, à ouvrir son esprit et son cœur, les choses aurait pu évoluer autrement n’est-ce pas ?

Hugues Robert : Oui, si les Français, les Européens avaient écouté d’abord l ‘émir Abdelkader, le Cheikh El Haddad, Ferhat Abbas et d’autres qui prônaient la sagesse. Mais voilà l‘Europe se battait entre eux pour coloniser le monde, et la guerre d’Algérie qui a commencé en 1830, et non le 1er Novembre 54… Après la guerre de conquête des Bugeaud, la guerre de domination des Jules Ferry, il a fallu la guerre de libération du FLN…Il n‘y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Mon seul regret, c’est qu’on n‘ait pas appliqué les principes du congrès de la Soummam, de 1956 : l’intérieur qui prime sur l‘extérieur et le civil sur le militaire…et que les Européens d’Algérie, menés par les grands propriétaires et les faucons n‘aient pas compris que sans égalité, il ne peut y avoir de liberté et de fraternité.

La colonisation est un non-sens politique et un crime contre l’humanité. Quand on va chez quelqu’un, c’est parce qu’on est invité, et non pas pour casser sa porte, voler ses terres, et violer sa conscience.

Le Matin d’Algérie : Votre père s’est élevé contre les injustices, contre le sort des harkis abandonnés des deux rives, ils étaient plus de 200 000 supplétifs engagés dans l’armée française entre 1954 et 1962. L’article 2 des accords d’Évian les protégeait, (1) « nul ne [puisse] être inquiété, recherché, poursuivi, condamné (…) en raison d’actes commis en relation avec les événements politiques survenus en Algérie avant le jour de la proclamation du cessez-le-feu » (déclaration des garanties). Ou « à interdire tout recours aux actes de violence collective et individuelle », s’ensuivit une débâcle, pourquoi d’après vous ?

Hugues Robert : Ancien moine à Cîteaux, c’était un humaniste qui a fait traduire des militaires français tortionnaires devant la justice, dénoncé les camps « concentrationnaires » de regroupement et les bidonvilles dits « villages nègres », et s ‘est insurgé contre l‘abandon et les représailles contre les dits « harkis »

Des deux côtés de la Méditerranée, si on n‘a rien compris, ou on n‘a rien voulu comprendre aux problèmes des harkis… c ‘est parce qu’on a voulu minimiser la terrible colonisation de 132 ans, la responsabilité première et totale des dirigeants français… de Bugeaud, mais aussi de 1871 et les deux guerres mondiales de 14/18, la guerre de 39/45…. L‘Algérie c’était la France, comme disaient les colons, et même des départements français, avant ceux de la Savoie et de la Haute Savoie, qui ont pu tromper beaucoup de monde. Et puis je connais beaucoup de familles algériennes qui ont donné un fils à la France pour survivre, et plusieurs à la Révolution et à la Résistance pour la dignité et l‘honneur. S’il y a eu quelques salauds, il fallait juger juste ceux-là… Beaucoup de ceux qui ont été assassinés ou emprisonnés étaient restés pour construire l‘Algérie algérienne. L’Algérie s’est privée de forces vives nécessaires à sa reconstruction après cette abominable guerre. Mais le peuple algérien le sait et le comprend. Seuls les politiciens entretiennent les ambiguïtés et la division, là où il faudrait réunir et construire.

Le Matin d’Algérie : Il y a malgré tout une histoire d’amour entre l’Algérie et la France malgré un passé torturé, votre livre « Le Journal d’un pacificateur » laisse apparaître des éclaircies pour un avenir meilleur, qu’en pensez-vous ?

Hugues Robert : C’est vrai, nous avons un passé commun, même s’il est douloureux, mais I have a dream, demander pardon au peuple algérien, même si je ne suis pas responsable de ceux qu’ont fait mes aïeux ; et puis pouvoir partager mes parties de billes ou de dominos avec mes copains d’école, à l’école Mouloud-Feraoun d’Akbou, manger un bon couscous et rire…

Dans mon prochain livre, un roman réalité «Le rire du chacal » je finis ainsi alors que je suis dans un camp avec des amis algériens (fils du FLN, du MNA, Harkis, sans parti pris, émigrés etc…), et qu’une grive m ‘interpelle :

« Piaou, Piaou… Piaou, Piaou ! Hugo Intrigué appelle ses amis, en mettant son doigt sur la bouche, « Chut ! Chut Suivez-moi ! ». Il avait compris. Et ils le suivirent, et les Piaou, Piaou, Tics, Tics, les amenèrent tout près, dans une clairière, éclairée par la lune. Là, stupéfaction : une tribu de petits animaux aux reflets roux ou gris argenté, jouait, riait. Des petits loups ? Ou bien des chiens ? Non des chacals. Ils caquetaient et semblaient rires comme des humains. On lui avait dit, enfant, que lorsqu’il n’entendait plus le hululement des chacals, c’est qu’ils n ‘avaient plus peur, et s’il entendait, leur glapissement, sorte de caquètement, c’est qu’ils étaient dans la paix et la joie. Ils jouaient et riaient comme des enfants qui ont retrouvé l‘espoir. »

Et oui je crois à cette paix et à cette réconciliation entre nos deux peuples. Et que de temps perdu.

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

Hugues Robert : Un regard d’espoir, justement, car le 8 mars 2019, j‘étais à Alger. Place Maurice Audin. Une femme algérienne est venue vers moi. « Vous êtes Français ? » « Non je suis d’Akbou ! », lui ai-je répondu avec un grand sourire complice. « Permettez-moi que je vous embrasse, me dit-elle en ajoutant : « vous savez monsieur… En 1962 on a libéré nos terres, en 2019 on libère nos cœurs et nos esprits. »

Je ne peux avoir que confiance en un peuple qui chasse la France sans animosité, et en m’accueillant comme il m’a accueilli : « Tu es ici, chez toi! »

La jeunesse est la force de ce pays et je crois qu’elle ne se fera pas manipulée par les passions tristes et la haine recuite. Dommage que les politiciens d’un côté comme de l‘autre de la Méditerranée ne le comprennent pas.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Hugues Robert : Oui, jusqu’à ma mort… travailler pour la paix et la fraternité entre nos deux peuples. La rencontre entre Tarik Mira, fils du grand colonel Abderrahmane Mira, du colonel Georgesco, sergent de la Harka 205 d’Akbou qui travaillent en ce sens me comblent de joie.

Je ne peux oublier la colère de mon père quand les militaires ont exposé le corps de Abderahmane Mira le 6 novembre 1959 à Akbou et à Taghalat. « Ce n ‘est pas comme ça, qu’on va construire la paix, la réconciliation et l’indépendance » a-t-il dit !

Et puis avec mon ami Hocine, fils de harki dont l‘oncle fut chahid, nous rêvons de devenir Franco- Algériens. Ce serait beau avant de mourir de réconcilier en nous, nos deux pays, qui nous sont chers.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Hugues Robert : Que Dieu protège l ‘Algérie et que la France regarde son passé colonial afin d’éviter le racisme qui le guette.

Et vivent la vie et la fraternité de nos deux peuples !

Entretien réalisé par Brahim Saci

1 – Le Monde Afrique, le 18 mars 2022

Guerre d’Algérie : les 60 ans des accords d’Evian

La matindalgerie.com

Mardi 14 mai 2024

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Raphaël Saint-Rémy : je me reconnais mieux dans le mouvement que dans l’immobilité

Raphaël Saint-Rémy fait partie de ces génie créateurs si discrets qui préfèrent briller dans l’ombre. Il est un artiste complet. Chez lui s’entremêlent les arts dans une complémentarité sans dualité, le tout tendant vers l’union, vers l’harmonie.

Les compositions et les écrits de Raphaël Saint Rémy sont empreints de spiritualité, une vision philosophique se dégage à l’aise vers un élan menant la réflexion vers des cimes qui bousculent la compréhension cassant les impasses, où les mots ont des sonorités qui apaisent les braises du mental.

Le profane et le mélomane trouvent des lucarnes dans les ombres où jaillissent des éclaircies. Dans les œuvres de Raphaël Saint-Rémy il y a l’apparent et le caché, les mots offrent ainsi plusieurs sens.

Né à Orléans, Raphaël Saint-Rémy étudie le piano, le hautbois, les ondes Martenot, l’électroacoustique et l’écriture dans différents conservatoires, Orléans, St-Maur, Boulogne-Billancourt, ainsi qu’au CNSMD de Paris (Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris).

Raphaël Saint-Rémy se passionne tout d’abord pour la musique contemporaine (en particulier au sein du sextuor Jeanne Loriod), puis participe aux côtés de Michel Moglia aux « Chants thermiques de l’orgue à feu ».

Après une période d’interruption, il renoue avec l’activité musicale, essentiellement dans le domaine de l’improvisation. Il joue avec Raymond Boni (CD « Clameur »), Jean-Claude Jones (CD « Serendipity »), Benjamin Bondonneau, Géraldine Keller et Jean-Luc Cappozzo (CD « Comité Zaoum »), Michaël Nick, Beñat Achiary.

En 2005, commence son immersion dans la littérature, le genre théâtral semble s’imposer, il écrit six pièces de théâtre : « Alpha » (paru aux éd. Le Chant du Moineau, 2018), « Delta », « Kappa », « Psi », « Thêta », « Zêta », formant le cycle « Le mont Olympe ».

Raphaël Saint-Rémy innove en suite en se lançant vers un autre genre littéraire, celui dit de fiction, « Des espèces en voie d’apparition » (bestiaire imaginaire) éd. Le Chant du Moineau, 2016 & L’Oscillographe 2022.

« Contrechamps », éd. Université Gustave Eiffel (Collections de l’Ifsttar), 2020.

« Éclipses » éd. L’oscillographe, 2022.

« La galerie des modèles » (dans le cadre du projet « Entreponts » de l’Université G. Eiffel) éd L’Oscillographe 2023.

« Vaste laps » éd. L’oscillographe, 2023

Inédits (fiction) :

« Le fils du Greco » (2023).

Raphaël Saint-Rémy réalise aussi avec Benjamin Bondonneau deux émissions sur France Culture (Création on air) : « Animaux en voie d’apparition », et « L’orthographe des émotions » (2017).

En 2021, il compose avec Michaël Nick une série de 20 pièces pour violon et piano, dans le cadre d’un projet soutenu par le laboratoire LVMT, (laboratoire pluridisciplinaire, est une unité mixte de recherche entre l’École des Ponts ParisTech et l’Université Gustave Eiffel), et l’Université Gustave Eiffel.

Raphaël Saint-Rémy enseigne depuis 2004 la culture musicale dans un conservatoire parisien.

Les arts en général nous aident à mieux appréhender le monde. Et les œuvres de Raphaël Saint Rémy nous plongent entre l’ombre et la lumière, les sens en éveil, pour tout capter et ne rien rater de ce qui bouscule et élève la réflexion.

Le Matin d’Algérie : De Orléans à Paris, vous avez étudié au conservatoire, le piano, le hautbois, l’écriture musicale. Qui est Raphaël Saint-Rémy ?

Raphaël Saint-Rémy : Il est toujours difficile de dresser son propre portrait… Les informations « administratives », comme la date et le lieu de naissance, ne nous apprennent pas grand-chose sur un être quel qu’il soit. Plus important est peut-être de souligner, en ce qui me concerne, que la pratique de la musique, à partir de ma sixième année (pratique encouragée par ma mère, malgré des conditions de vie assez difficiles), a favorisé en moi le développement de mon imaginaire ; imaginaire qui par la suite s’est déployé dans des directions plus variées que je ne l’imaginais étant enfant.

D’abord la musique classique, puis la musique contemporaine, l’expérimentation sonore avec l’Orgue à feu, l’improvisation, et aujourd’hui l’écriture, qui a presque pris le pas sur la musique. Mais rien ne dit que les choses n’évolueront pas encore !

Finalement, il se pourrait qu’à l’image de tout être humain je me reconnaisse mieux dans le mouvement que dans l’immobilité, dans l’inconstance que dans l’image fixe…

Le Matin d’Algérie : Vous venez du classique, pourquoi cette passion pour la musique contemporaine ?

Raphaël Saint-Rémy : Si j’essaie de me souvenir de mes premiers contacts avec la musique dite contemporaine, se dégagent deux ou trois choses : parmi les quelques disques vinyles que nous possédions (cinq ou six, guère plus), se trouvait, de façon assez étonnante, le « Pierrot lunaire » de Schönberg, pour voix et ensemble instrumental. J’ai encore dans l’oreille la modulation très spécifique de la voix de la chanteuse (technique du « Sprechgesang »), et l’univers poétique très énigmatique pour moi qui se dégageait de cette musique. Je suis allé également plusieurs années de suite aux « Journées de musique contemporaine d’Orléans » qui m’ont ouvert aux sonorités neuves et expérimentales. Autre souvenir marquant : ma découverte, toujours à Orléans, de l’opéra de Berg « Wozzeck ». Œuvre qui m’a profondément marqué, qui n’a cessé de m’accompagner depuis lors, et que j’ai passé des journées entières à analyser.

Par la suite, j’ai découvert, en entrant au Conservatoire de Paris, les Ondes Martenot, instrument qui, là encore a ouvert en moi des espaces inconnus. J’ai appris cet instrument auprès de Jeanne Loriod (la belle-sœur d’Olivier Messiaen), et fait partie pendant cinq ans de son sextuor, qui se consacrait exclusivement aux musiques du 20ème siècle. Mon esprit s’était dès lors définitivement tourné vers la création. Il me semblait naturel et évident de pratiquer une musique composée par mes contemporains. Cela m’intéressait davantage que l’interprétation d’œuvres anciennes.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les compositeurs et les écrivains qui vous influencent ?

Raphaël Saint-Rémy : Je ne suis pas sûr que les compositeurs ou les écrivains qui comptent pour moi soient forcément ceux qui influencent directement mon travail.

Bien sûr j’éprouve une grande admiration pour bon nombre de compositeurs (difficile de n’en citer que quelques-uns, mais j’évoquerais Gesualdo, Bach, Schubert, Berg, Messiaen, Varèse, Crumb, Sciarrino, Lachenmann), mais aussi pour des musiciens de jazz (Thelonious Monk, Billie Holliday, Roland Kirk, Eric Dolphy, Albert Ayler…) ainsi que pour des musiciens de musique traditionnelle (le Pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, l’Azerbaïdjanais Alim Qasimov, l’Indien Hariprasad Chaurasia, la Mauritanienne Dimi Mint Abba). Certaines musiques ou pratiques théâtrales asiatiques me touchent particulièrement : le Bunraku japonais et le Pansori coréen.

Du côté des écrivains, ceux qui ont certainement eu l’impact le plus important sur moi sont Franz Kafka, Thomas Bernhard, James Joyce, Samuel Beckett, Giorgio Manganelli. Je reviens souvent vers eux ; ils m’auront accompagné durant tout mon existence. Tous ces créateurs, et avant tout peut-être leur formidable puissance de travail, sont des stimulants. Mais je ne suis pas loin de penser que pour un auteur, l’influence vient autant de ses lectures ou des œuvres qu’il écoute ou contemple que du monde qui l’entoure, des êtres qu’il côtoie, des merveilles du monde animal, végétal ou minéral. Quant à savoir de quelle façon tout cela se retrouve précisément dans un livre ou une musique, c’est un autre problème.

Le Matin d’Algérie : Nous pouvons dire que vous êtes quelqu’un d’éclectique, comment faites-vous pour passer de la composition musicale, au théâtre et à la littérature de fiction ?

Raphaël Saint-Rémy : Parfois les choses se font sans que je le veuille ! Récemment la comédienne Marie-Angèle Vaurs et le metteur en scène Michel Mathieu ont adapté pour la scène un texte que j’avais écrit (« La mère du passeur », extrait du livre « Éclipses »). Je n’avais pas imaginé un seul instant un prolongement de ce type !

Par ailleurs je ne me considère pas comme un compositeur. Ma pratique musicale est bien davantage liée à l’improvisation. Quelques tentatives récentes de compositions ne suffisent pas à faire de moi un compositeur !

Reste que j’aime beaucoup en effet passer d’une activité à une autre, ou d’un texte long à une série de textes courts, d’un instrument de musique à un autre, etc. Sans doute cela a-t-il à voir avec des énergies différentes, qui se stimulent l’une l’autre. Pour autant je ne pourrais pas affirmer qu’il en ressort une unité générale. S’il y a partage d’une même sève, cela se fait par des racines et des échanges souterrains qui me demeurent obscurs…

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre fils Ismaël, musicien talentueux qui après avoir étudié la guitare classique s’est lancé dans l’apprentissage du oud ?

Raphaël Saint-Rémy : Ismaël a découvert le oud lors d’un concert. Il a ensuite appris l’instrument auprès du magnifique professeur Fadhel Messaoudi. Aujourd’hui il est étudiant en ethno-musicologie. Sa thèse de doctorat portera principalement sur le « Medeh » des Haratins de Mauritanie. Je suis très heureux de le voir s’épanouir dans ce sujet d’étude particulièrement passionnant. Sa pratique du oud se poursuit bien entendu, avec le désir de trouver dans ce domaine un chemin qui lui soit propre.

Le Matin d’Algérie : Le compositeur Claude Debussy disait, « La musique doit humblement chercher à faire plaisir, l’extrême complication est le contraire de l’art », qu’en pensez-vous ?

Raphaël Saint-Rémy : Cela nécessiterait de prendre chaque terme et de bien le définir ! J’ai une immense admiration pour la musique de Debussy, qui a révolutionné en profondeur le langage musical. Mais la phrase me paraît trop définitive pour ne pas être suspecte… D’où vient le plaisir ? Toujours de la simplicité ? Ce n’est pas dit ! Si la complication est sans doute problématique, la complexité ne l’est pas forcément ! Quant au « contraire de l’art », il implique que l’on sache bien ce que le mot art signifie, ce qui n’est pas gagné !

Je dois dire que je me méfie un peu de ce besoin de définir ce qu’est l’art, et encore plus des recommandations que l’on se croit autorisé de donner pour en produire un « véritable ». Il me semble que c’est le peintre Jean Dubuffet qui disait : « Nommez l’art, et aussitôt il s’enfuit » !

Le Matin d’Algérie : Les conservatoires parisiens s’ouvrent depuis quelques années sur les musiques du monde et les musiques actuelles, ce qui peut construire des ponts ou des passerelles entre les genres musicaux, quel est votre avis là-dessus ?

Raphaël Saint-Rémy : J’y suis évidemment tout à fait favorable. Depuis toujours les musiciens (y compris ceux de musique dite – bien maladroitement – « savante ») sont curieux des musiques d’ailleurs, s’en inspirent, vont y chercher des pistes nouvelles. Beaucoup de musiques extra-européennes sont de tradition orale. Leur apprentissage implique d’autres méthodes, d’autres approches, dont la culture occidentale, basée sur l’écrit, gagnerait parfois à s’inspirer. Quoi qu’il en soit, les passerelles dont vous parlez ont toujours existé. Musiques profanes et sacrées, de danse et de concert, se sont toujours inspirées mutuellement, et ont parfois évolué de l’un à l’autre de ces genres. Il existe donc des passerelles, mais également des migrations, des déplacements, avec des proximités ou des différences qui évoluent, sont à reconsidérer. Mouvements passionnants à observer. C’est la vie même, et non le musée !

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Raphaël Saint-Rémy : J’ai achevé fin 2023 un long texte de fiction ayant pour sujet principal l’œuvre du peintre El Greco ; et je termine en ce moment un au Raphaël Saint-Rémy : un texte lié à la peinture – moderne cette fois. Pour le reste, j’ai des projets bien sûr, mais il est toujours dangereux d’en parler avant de les avoir réalisés !

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Raphaël Saint-Rémy : On sait que les « derniers mots » sont en général loin d’être les derniers ! Bien au contraire ils suscitent, à peine prononcés, de rapides et salutaires contradictions. Je ne me risquerais donc à en lâcher un qu’en ayant la parfaite conscience qu’il appellera tôt ou tard sa réfutation. Ceci étant, à présent qu’il faut choisir, je ne constate qu’aucun ne me vient. C’est donc avec un signe de ponctuation, ouvert et fertile, que je vous propose de terminer : celui d’interrogation. N’est-il pas le plus beau ?

Entretien réalisé par Brahim Saci

Lematindalgerie.com

Dimanche 12 mai 2024

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Geneviève Guevara : « Je propose, tu disposes, rien ne s’impose »


Geneviève Guevara fait partie de ces écrivaines, poétesses, artistes peintres qui fascinent tant la passion les anime. Elle porte dans son regard cette lumière bienfaitrice et créatrice qui irradie autour d’elle.
Après une licence en philologie romane et une agrégation, un certificat en langue arabe et islamologie, elle étudie l’art dramatique, au Conservatoire de Namur, puis enseigna le français à l’Institut Saint-Louis de Namur. Mais la poésie a toujours été là, elle a toujours fait partie d’elle.
Geneviève Guevara a une relation étroite, de cœur et d’esprit, avec l’Afrique du Nord. Est-ce ce soleil d’Afrique qu’elle porte dans ses yeux ? Probablement, car Geneviève Guevara est une artiste chaleureuse qui porte la générosité dans son regard.

Elle est poète et peintre et ce n’est pas le fait du hasard, les arts sont liés comme par magie, ce que le peintre transmet par le jeu des couleurs, le poète le transmet par les mots. Le poète joue avec les mots qu’il manie, qu’il tord et magnifie avec cette aisance et facilité déconcertante mais qui retient l’œil averti et le passant pour un moment de pur bonheur qui semble arrêter l’heure, l’oreille n’entend plus le tictac de la pendule pour n’entendre que cette mélodie, cette harmonie qui se dégage du poème ou du tableau.

L’art s’abreuve et s’écoule dans l’éternité, il retient et ralentit le temps qui devient l’ami, l’œuvre d’art n’a point de dualité puisqu’elle converge vers l’union où la beauté prend tout son sens.
Les créations artistiques de Geneviève Guevara se sont gorgées du soleil d’Afrique contrastant avec le froid de la Belgique, d’où cette richesse du mélange des cultures et des couleurs qui promet un avenir meilleur.
La poésie et les tableaux de Geneviève Guevara dégagent un cri d’espoir, même quand le soir tombe avec son chagrin, la plume et le pinceau pensent au soleil du matin, au nouveau jour naissant qui émerveille l’enfant et le regard innocent dans l’éblouissement de la perception remodelée par l’expression artistique d’où jaillissent mille ombres et lumières qui célèbrent la vie.

Le Matin d’Algérie :
Vous avez enseigné des années le français, le savoir littéraire, vous avez étudié l’art dramatique, vous écrivez depuis l’enfance, mais vous avez mis le temps pour vous révéler, pour publier, vous êtes multiple, qui est Geneviève Guevara ?

Geneviève Guevara : En effet, j’ai mis beaucoup de temps pour publier parce que j’étais fort occupée pendant toutes ces années. J’ai beaucoup observé, je suis une très très grande observatrice, j’observe les gens, le monde dans lequel on vit.
J’ai beaucoup lu, énormément lu, j’ai découvert des êtres différents. J’aime bien avoir des points de vue différents que je peux confronter. Je dis souvent, que ce soit à mes élèves, à mes enfants… que c’est très important de lire des choses diamétralement opposées : ne pas se cantonner à un seul domaine que ce soit d’un point de vue littéraire ou autre, et ne jamais estimer qu’on a la vérité. Une personne qui estime qu’elle détient la vérité, c’est une personne qui se ment à elle-même et qui ment aux autres consciemment ou non.
Oui, je suis observatrice, je suis curieuse aussi, je suis très respectueuse des autres mais (et ça, c’est vraiment devenu fondamental chez moi) je ne veux plus me taire pour ne pas blesser les autres. J’estime hyper important d’être authentique lorsque l’on pense quelque chose, il importe de le dire avec bienveillance. Et si l’autre est blessé, c’est qu’il a quelque chose à travailler… C’est comme ça maintenant que j’envisage les choses. Avant j’étais trop dans l’observation et je croyais que c’était mieux de me taire pour ne pas blesser mais j’étais dans un amour pour autrui qui n’était pas juste en fait.

J’aime l’authenticité, la congruence, la cohérence. J’aime partager ce que je sais mais sans l’imposer à autrui. Si l’autre estime que je lui impose c’est parce que lui a peut-être cette tendance à vouloir imposer à autrui ses idées… Une de mes phrases porteuses est celle-ci : « Je propose, tu disposes, rien ne s’impose » Par ailleurs, j’ai énormément contemplé des œuvres d’art depuis l’adolescence j’ai été très intéressée par tout ce qui est artistique : peinture, sculpture, danse, musique, tissage, céramique…et surtout l’écriture. J’ai toujours énormément lu depuis mes cinq ans. J’ai beaucoup écrit pendant mon adolescence des poèmes et un roman.

Et puis, pendant trente ans, je n’ai presque rien écrit mais j’ai énormément lu encore et encore. J’ai beaucoup travaillé adolescente la laine (filage, tissage, tricot, broderie…). J’ai un goût de l’ornementation depuis toujours. Quant à la peinture, elle s’est invitée tardivement dans ma vie, depuis 2018 en fait et il m’a fallu plusieurs mois pour me sentir légitime dans cet art. J’ai passé le cap de la légitimité maintenant.

Vous disiez qu’il m’a fallu du temps pour me révéler, ce n’est pas tellement ça, c’est plutôt à manifester qui je suis, à me révéler à moi-même ce qui comme toute personne, c’est le travail d’une vie. Mais j’aurais pu déjà manifester avant. En tous les cas de manière beaucoup plus publique. Je pense que je me suis montrée à mes élèves, à mes enfants, à mes proches… mais pas autant que je le fais maintenant.

Le Matin d’Algérie : La littérature, la poésie, la peinture, vous animent, racontez-nous ?

Geneviève Guevara : La littérature, c’est depuis toujours. Au plus loin que je remonte dans mes souvenirs, la lecture a toujours été quelque chose de sacré. J’ai énormément lu depuis l’âge de cinq ans et demi, à partir du moment où j’ai appris à lire, j’ai dévoré les livres. Je pouvais être dans une salle comble et avec plein de monde et de bruit autour de moi, j’arrivais à me concentrer suffisamment sur la lecture et celle-ci n’a jamais été une lecture superficielle.

La poésie est entrée dans ma vie vers l’âge de treize ans. J’ai écrit beaucoup de poèmes mais je n’ai rien publié sauf un poème dans le livre de l’école. Jusqu’à l’âge de vingt ans, j’ai beaucoup écrit : de la poésie et un roman. Puis, après une année d’université, j’ai arrêté pour me consacrer uniquement à ma vie estudiantine, ma vie amoureuse, puis ma vie professionnelle et ma vie familiale… Et je n’ai presque rien écrit pendant plus de trente ans.

Je lisais toujours autant, peut-être même plus. J’avais des cours à préparer et cela prend beaucoup de temps. Et je me suis investie dans beaucoup de projets interculturels notamment. Et puis, la vie a fait qu’il y a eu énormément de ruptures dans ma vie à partir de 2015 : la vie a été extrêmement difficile pour moi. Et comme il y a eu beaucoup de ruptures, il y a eu du temps pour moi.

Étrangement je n’ai plus beaucoup lu de 2015 à 2022, par contre j’ai énormément écrit surtout de la poésie (certains jours, j’écris jusqu’à six poèmes. Et puis, il y a l’écriture de mon roman commencé il y a déjà maintenant presque six ans… mais c’est une somme ! Il comprendra plusieurs volumes d’ailleurs. Ce roman est assez inclassable. On pourrait le qualifier d’historique puisqu’il traite de plusieurs époques : antiquité, moyen âge, renaissance, fin 19ème- début 20ème, notre époque aussi.

C’est un roman d’amour, un roman philosophique, surtout un roman initiatique. J’espère l’avoir terminé cette année Quant à la peinture, j’étais uniquement observatrice très intéressée mais jamais je n’aurais pensé passer à l’acte de peindre (croyance limitante : » je suis incapable de peindre »…). Mais dans ce moment de rupture, de chaos, de manière assez étrange, sont arrivés dans ma vie plusieurs artistes nord-africains qui m’ont fortement incitée à peindre.

Le Matin d’Algérie : Vous avez une histoire d’amour avec l’Afrique du Nord, nous retrouvons ses rayons de soleils dans vos créations, vous portez cette lumière dans vos yeux, à quoi est due cette magie ?

Geneviève Guevara :
Cette histoire d’amour a débuté dès l’adolescence, vers l’âge de dix-sept ans, par l’écoute d’une chanson du groupe Djurdjura. Un véritable coup de foudre. J’ai écouté énormément ce groupe, j’ai même interprété au conservatoire au cours de déclamation un des textes de ce groupe traduit en français. Par ailleurs, la littérature maghrébine m’a fort intéressée. Et l’amour s’est personnalisé aussi. L’Afrique du nord Oui. Le Maroc et depuis 2017, c’est l’Algérie qui est entrée très fortement dans ma vie. Un immense éblouissement qui n’a fait que s’intensifier.

L’Algérie a fortement chamboulé ma vie, on peut le dire. Et je suis d’ailleurs très contente d’avoir eu ce chamboulement même si ça a été quelquefois très inconfortable. Mais bon, je pense que c’était nécessaire notamment pour me relancer dans l’écriture, me lancer dans la peinture (ce sont beaucoup d’artistes algériens qui m’ont incitée à peindre). Enfin, je suis autant attirée que j’attire les nord africains, et plus particulièrement les Algériens, c’est même incroyable parce que c’est constant !

Le Matin d’Algérie :
Vous semblez passer de la poésie, à la peinture, au roman, avec une facilité déroutante, d’où cet élan intellectuel exceptionnel qui semble lier le tout en gardant les spécificités de chacune des expressions, comment faites-vous ?

Geneviève Guevara :
Parce que je ne me donne aucun frein. J’ai décidé d’être dans la spontanéité, dans l’intuitif, de me laisser porter. Je refuse qu’il y ait des canalisations, des voies balisées…

À une galeriste qui voyant mes tableaux et disait : « mais vous allez dans tous les sens… vous vous cherchez ! », j’ai répondu :

» pas du tout, je ne me cherche pas, je m’amuse ! »

Elle n’a pas compris…

Je trouve que c’est extrêmement important de s’amuser. Je trouve ça extrêmement triste quand on veut absolument canaliser les artistes ou les écrivains en voulant qu’ils peignent ou écrivent toujours d’une certaine façon. Chacun a à être libre entièrement. C’est quelque chose de primordial : on ne brime pas tout ce qui est artistique en soi (et on est tous des artistes). Donc, qui a accepté son côté artistique n’a pas à être canalisé par les autres. C’est lui qui décide de ce qu’il a envie de faire.

Moi, je n’ai pas envie du tout qu’on me dise : « tu dois faire ça comme ça. » Je peins ou j’écris comme je le sens à ce moment-là et avec plaisir.

C’est très très important le plaisir pour moi.

Je ne sais pas si je garde la spécificité de chacune des expressions parce que je fais des ponts entre la peinture et la poésie : j’intègre régulièrement dans mes tableaux des poèmes, des extraits de mes poèmes.

Le Matin d’Algérie : L’Afrique du Nord jouit de cette lumière exceptionnelle recherchée par les peintres, les poètes et les génies littéraires mais malheureusement dans une liberté entravée, toute cette région peine à se démocratiser et se referme de plus en plus sur elle-même, les arts et l’expression artistique en général peuvent-ils aider à l’émancipation de l’Afrique du Nord pour une prise de conscience salutaire d’ouverture culturelle ?

Geneviève Guevara : Concernant cette lumière exceptionnelle en Afrique du nord, c’est évident : on a bien vu les peintres des 19e et 20e siècle… Et c’est vrai que la liberté est entravée… Je parlerai en premier de mon pays et plus particulièrement de mon école. Quand j’ai commencé à enseigner en 1989, je donnais des cours d’art dramatique, d’histoire de l’art et d’esthétique. Ces cours n’existent plus depuis 1995 ! Référons-nous maintenant à cette fameuse pandémie et les confinements : les inessentiels… La littérature, les arts… Je constate tout de même que depuis 2020, il y a énormément de gens qui ont commencé à écrire, leurs écrits sont publiés (ce n’est pas toujours de bonne qualité selon moi, ce qui ne signifie pas que ça ne puisse pas présentement faire du bien à d’autres que moi). Je ne suis pas dans cette énergie d’empêcher ceux qui ont commencé à écrire et qui vont commencer à peindre.

Je pense que c’est nécessaire pour retrouver la créativité en chacun mais c’est important de voir par après quelle est la forme artistique la meilleure pour soi. La promotion de la culture, des arts de manière générale est en recul dans le chef de bien des dirigeants dans le monde. C’est important là maintenant de s’exprimer. Il y a beaucoup de gens qui ont peur d’essayer, qui ont des croyances limitantes du style : » je ne suis pas capable de, je ne suis pas doué. » Croyance récurrente. J’avais moi-même cette croyance. Si je peins c’est grâce à des nord-africains surtout algériens qui m’ont beaucoup encouragée à me lancer dans la peinture. Mais j’avais cette croyance limitante et je me disais » je ne suis pas capable » … Le mois dernier, je terminais ma 4e exposition ! Ce qu’il faut c’est oser ! Oser sortir de ses croyances limitantes. Ne pas avoir peur de ce que les autres peuvent penser.

Pour revenir à l’Algérie ou à l’Afrique du nord de manière générale, Je pense, au risque de choquer, que ce n’est pas que ceux qui gouvernent qui entravent les autres. Les gouvernants ne reflètent que ce que la majorité du peuple choisit. Ce que je veux dire, c’est que chacun a sa part de responsabilité.

Je vais donner plusieurs exemples. Quand je lis les Kabyles qui râlent parce qu’on construit trop de mosquées en Kabylie et accusent ceux qui les construisent, je réponds tout simplement que si les Kabyles n’ont pas envie que des mosquées soient construites, il ne faut pas y aller, idem pour les écoles coraniques : on n’a pas envie que ses enfants aillent à l’école coranique ? On ne laisse pas ses enfants y aller. Je donne un autre exemple, concernant cette fois mon pays, la Belgique : l’âge de la retraite est fixé à 67 ans. Nous n’avons rien fait pour refuser cette limite. C’est nous qui acceptons certaines choses qu’on nous impose.

Si maintenant il n’y a qu’une personne qui se révolte, c’est sûr que c’est difficile de changer les choses mais si maintenant de manière beaucoup plus générale il y a plus de personnes qui ne sont pas d’accord, on s’extirpe de cette énergie de brimade.

Je pense que c’est à chacun de travailler sur soi-même. Pour revenir à la question, Oui les arts et expressions artistiques aident à l’émancipation des peuples, des individus et pas rien qu’en Afrique du Nord. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que dans les dictatures pures et dures, les artistes sont persécutés voire supprimés. Il y a une autre censure qui n’est pas politique et que j’ai tristement constatée depuis déjà un certain temps en Algérie. C’est cette tendance à discréditer celui ou celle qui réussit et/ou diffère de la ligne de pensée de ses détracteurs.

Je n’évoquerai que trois cas : une jeune chanteuse lauréate d’un concours de télé-crochet lynchée, un jeune poète qui malgré sa mauvaise maîtrise de la langue française osait publier sur son mur : lynché et enfin une amie artiste très fréquemment critiquée sur sa façon de peindre. Je pourrais encore parler de Yasmina Khadra…. L’ouverture culturelle est l’affaire de tous. Elle a à s’effectuer respectueusement. L’intelligentsia a un rôle d’ouverture à promouvoir avec sagesse et bienveillance; le monde artistique a à poursuivre en association son expansion. Je crois en l’impact de festivals comme celui de Raconte Arts.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Geneviève Guevara : Après avoir eu cette année deux expositions de peinture ainsi qu’un symposium artistique en Tunisie, la publication d’un nouveau recueil de poèmes et plusieurs événements littéraires à Bruxelles, dont une conférence que j’ai intitulée » la poésie, des ressentis à la joie « , ce mois de mai sera consacré principalement à la poésie : trois moments poétiques à Bruxelles ( 1 à Uccle, 2 à Anderlecht dont une journée dans la maison de Maurice Carême qui aboutira à la publication d’un recueil collectif). Et puis, en collaboration avec mon amie Ana Lina, j’ai lancé Paris Poésie, le premier après-midi poétique) d’une longue série j’espère) le 19 mai.

En juin, toujours la poésie à l’honneur : la Tour Poétique à Paris en plus de mes rendez-vous poétique mensuels à Bruxelles. À l’occasion de la troisième édition de la Tour Poétique, un recueil collectif sera disponible auquel j’ai contribué : trois de mes poèmes et une réflexion à propos de la poésie. Au niveau plus personnel, je vais continuer d’animer des ateliers d’écriture, de connaissance de soi… Je vais me consacrer à la finalisation de quelques recueils de poèmes parce que j’ai énormément écrit et qu’il est grand temps de présenter maintenant au public cette production. Et enfin, je souhaite ardemment terminer l’écriture de mon roman » MoTsaïques. »

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Geneviève Guevara :
Oser. Oser être soi-même, oser dire qui on est, oser découvrir différentes choses, ne pas rester toujours dans le même domaine. Et pourquoi pas lire mes poèmes par exemple… Ne pas avoir peur de la poésie parce que la poésie n’est pas un domaine réservé à une élite. La poésie rend libre. Je pense à Alexandros Panagoulis, cet opposant grec qui, lors de la dictature des colonels, a composé énormément de poèmes lors de son incarcération, poèmes qu’il étudiait par cœur. Ses poèmes lui ont permis de tenir le coup lors des séances de torture… La poésie n’est pas qu’écrite (je pense à Si Mohand qui n’écrivit pas sa poésie).

La poésie est multiple, elle peut se trouver dans toutes les formes artistiques : peinture, photographie… elle peut se retrouver dans une manière d’être, dans la manière d’arranger son logis, sa façon d’être avec les autres… Le mot « poésie » vient de ποιεω, poîéô (en grec) qui veut dire « faire, fabriquer, créer ». La poésie, c’est la création. Elle est à oser.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Lematindalgerie.com

Le mardi 07 mai 2024

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Amine Esseghir : « L’Algérie mérite un meilleur sort »

Amine Esseghir est un journaliste écrivain algéro-canadien, il vient de nous surprendre avec bonheur par la publication d’un livre témoignage, poignant, déchirant, Revenir entier, chez les éditions l’Harmattan.

Revenir entier, interpelle la conscience et l’esprit dans un souci de pousser la réflexion à son plus haut niveau, tant les faits relatés laissent le lecteur écorché, dans une spirale infernale où seules la violence et le non-sens semblent s’exprimer et trouver leur place.

Amine Esseghir nous plonge dans la période la plus noire de l’Algérie postindépendance, quand l’arrêt du processus électoral libéra des forces noires qui ont dévasté le pays laissant à l’histoire une lourde mémoire fragmentée remplie d’interrogations appelant des réponses que le brouillard tarde à libérer.

Amine Esseghir a commencé le métier de journaliste en 1990 au journal Le soir d’Algérie, en 2005 il reçut le prix Euromed Heritage journalistic award (mention spéciale du jury) pour une longue enquête sur les textes du chant Chaabi, en 2012, il publia, Yaghmoracen, raconté par Ibn Khaldoun, une bande dessinée dont il a écrit le scénario avec les dessins de Mohamed Kechida.

Amine Esseghir réalisa deux documentaires, L’épopée de la bataille de Timimoun, en 2009, qui fait appel aux témoins algériens et Français de cette bataille pour le contrôle du Sahara durant la guerre d’Algérie, et, La Sagesse au service de la foi, un portait de Cheikh Abderrahmane El Djilali, un religieux érudit qui prônait la modération en Islam.

Amine Esseghir publia une étude sur les textes Chaabi dans la revue littéraire marocaine Nejma en 2018 et continua son métier de journaliste au Canada.

Revenir entier est un livre qui arrive après une trentaine d’années de maturité, pour déchirer les silences, lever des voiles, pour laisser apparaître des éclairages, des éclaircies, à travers des nuages, des orages, d’une époque ennemie de la vie.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes journaliste, vous venez de publier un livre qui bouscule l’esprit et déchire le cœur, Revenir entier, chez les éditions l’Harmattan, qui est Amine Esseghir ?

Amine Esseghir : Une question difficile pour commencer. Je dirais un individu ordinaire, journaliste par passion, peut-être aussi par vocation. Un projet d’écrivain sur le tard, Algérien de naissance, Québécois par choix et très probablement citoyen du monde.

Le Matin d’Algérie : Vous avez décidé de rompre le silence, trente ans après, vous sentez-vous libéré d’un poids ?

Amine Esseghir : Sincèrement, je ne pense pas avoir considéré le souvenir de la guerre anti-terroriste comme un poids. Du moins ce n’est devenu un poids qu’une fois que fut imposée la charte sur la réconciliation nationale par Bouteflika. Très rapidement j’ai vu le danger que peut constituer une loi qui force les Algériens au silence et à l’amnésie.

Le Matin d’Algérie : Vous avez bénéficié d’une bourse du Conseil des arts du Canada pour pouvoir avoir le temps d’écrire, vous faîtes une tournée en France pour présenter et dédicacer votre livre, comment est accueilli votre livre ?

Amine Esseghir : Oui une bourse pour écrire et une bourse du Conseil des arts et lettres du Québec pour pouvoir faire connaître le livre en France. Justement cela m’a permis de constater que les questions sont toujours lancinantes et les plaies toujours ouvertes. Déjà, la diffusion du livre au Québec, essentiellement à Montréal, m’avait convaincu de l’importance d’écrire et de parler de cette période sombre, ce qui est appelé officiellement la décennie noire ou la tragédie nationale. Mon voyage en France m’a convaincu qu’il est urgent de parler et d’écrire sur les dix ans de malheurs vécus par les algériens dans les années 1990.

Le Matin d’Algérie : Le titre de votre livre, Revenir entier, est incroyable, il accapare le regard, il résonne comme un coup de tonnerre, comment s’est fait le choix de ce titre ?

Amine Esseghir : En fait l’explication est à la fin du livre et je profite de l’occasion pour inciter les gens à lire le livre de comprendre le choix de ce titre.

Le Matin d’Algérie : Trente ans après, quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

Amine Esseghir : La seule chose dont je suis toujours convaincu, c’est que les raisons qui m’ont poussé à partir sont toujours valables. Une des plus importantes à mes yeux demeure cette loi du silence appelée Charte pour la paix et la réconciliation nationale.

Au-delà je vois ces jeunes, ces forces vives du pays, livrés à eux-mêmes poussés vers l’exil forcé prenant des risques inouïs pour quitter l’Algérie. Signes d’un échec total de toutes les politiques publiques. Sinon, je ne perçois l’Algérie qu’à travers les informations que je lis ou regarde. Quelques fois des amis toujours en Algérie me donnent leurs propres avis sur ce qui se passe. Dès lors il m’est difficile de donner un avis sans qu’il ne soit incomplet et très certainement subjectif.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Amine Esseghir : Je viens de terminer un roman de climat fiction dont les évènements se déroulent au 23e siècle à Montréal. Après Revenir entier, j’ai eu comme envie de m’éloigner encore plus de l’Algérie probablement.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Amine Esseghir : Il y a cette occasion manquée qui s’accroche comme une guigne à l’Algérie. Ce pays mérite un meilleur sort. Les Algériens méritent un pays où les libertés de réunion, d’activité politique, d’expression sont non seulement garanties, mais font partie des acquis irréversibles. La question de la mémoire s’est greffée aux revendications démocratiques et finalement représente encore une marche à gravir et pousse encore plus loin la possibilité pour les algériens de s’émanciper. Sinon on a beau s’éloigner de l’Algérie, ce pays ne vous quitte pas. Partout où on va, on porte ses souvenirs de bonheur et de malheurs. Comme disait cet étranger, Albert Camus, “de l’Algérie on ne guérit jamais”.

Entretien avec Brahim Saci

Mercredi 1 mai 2024

Lematindalgerie.com

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Marc-Olivier Dupin : « Je suis un artisan qui travaille avec passion »

Marc-Olivier Dupin est un chef d’orchestre, compositeur, d’une grande discrétion malgré une grande carrière qui n’a pas cessée de rayonner avec des compositions et des productions de haute volée.

Marc-Olivier Dupin est d’une famille de musiciens, c’est auprès de son père qu’il étudia le violon avant d’être admis au CNSMD (conservatoire national de musique et de danse de Paris) où il obtient les Prix, d’alto, d’écriture, d’orchestration, d’analyse et direction d’orchestre.

Marc-Olivier Dupin dirigea des institutions musicales prestigieuses, il fut directeur du CNSMD (1993-2000), directeur de l’Orchestre national d’Île-de-France (2002-2008), directeur de France Musique ainsi que la direction de la musique à Radio France jusqu’en février 2011 puis directeur du Pôle sup’93. Marc-Olivier Dupin fut conseiller de Jack Lang, ministre de l’Éducation nationale (2000-2002).

Il fut chargé de mission au CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée, 2011/2013 rapport sur la musique à l’image), délégué à la musique (2016/2017, DGCA (La Direction générale de la création artistique) Ministère de la Culture. Il est membre du Conseil d’administration d’Auteurs solidaires depuis 2017.

Marc-Olivier Dupin est Chevalier de l’Ordre national du Mérite en1995 et de la Légion d’Honneur en 2008.

Marc-Olivier Dupin fait partie de ces grands compositeurs qui traversent humblement le siècle en toute humilité malgré l’apport considérable apporté à la création artistique, il fait partie de ces penseurs qui font évoluer la musique et la composition musicale.

Marc-Olivier Dupin est cet infatigable génie de la musique qui se distingue et s’élève par la magie que dégagent ses créations musicales et par la diversité des répertoires approchés et investis, toujours dans un souci d’ouverture vers d’autres esthétiques, vers d’autres couleurs.

Parmi ses dernières réalisations, de nombreuses musiques de scène pour la metteure en scène Brigitte Jaques et des partitions pour les films documentaires de Jérôme Prieur. Plusieurs opéras pour l’Opéra-Comique : Robert le cochon et les Kidnappeurs (2014), Le Mystère de l’écureuil bleu (2016) sur des livrets du dramaturge et metteur en scène Ivan Grinberg, une adaptation de Puccini, Bohème, notre jeunesse. Pour l’Opéra de Paris, il a composé un ballet, les Enfants du Paradis (2008). Pour le ciné-concert, à la demande d’Arte, il a composé plusieurs partitions notamment pour le Monte Cristo, d’Henri Fescourt. Depuis de nombreuses années, il collabore avec Gallimard sur des livres-CD, tels que Le Petit Prince d’après Saint-Exupéry et Sfar (2019).

Marc-Olivier Dupin me fait penser à Jean-Sébastien Bach (1685-1750) qui a laissé une œuvre de plus de 1300 compositions, dans une richesse harmonique et mélodique qui nous laisse dans l’émerveillement, qui reste un exemple et une source d’inspiration pour toutes les époques.

Les créations de Marc-Olivier Dupin respirent la vie dont le souffle séduit profanes et mélomanes. De l’orchestre à l’image, l’élan poétique rapproche les rivages, le ciel se dégage, se dissipent les nuages, le soleil libéré irradie tout autour pour semer l’amour.

Le Matin d’Algérie : Vous avez un parcours musical qui pousse l’admiration, qui est Marc-Olivier Dupin ?

Marc-Olivier Dupin : Vos compliments sont totalement disproportionnés ! j’ai seulement le sentiment d’être un artisan qui travaille avec passion sur une grande diversité de projets.

Le Matin d’Algérie : Les années ne semblent pas avoir de prise sur vous, vous paraissez infatigable, qu’est-ce qui vous anime ?

Marc-Olivier Dupin : Ce qui m’anime est certainement de travailler sur de grands textes littéraires ou de beaux projets audiovisuels. Réaliser des projets dans lesquels se mêlent musique, texte et image, ou mouvement, reste une vraie passion pour moi.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les compositeurs qui vous influencent ?

Marc-Olivier Dupin : Il y en a beaucoup. Bien évidemment les grands classiques et baroques : Rameau, Purcell, Bach, Haydn, Mozart… Mais également les symphonistes du 19ème siècle : Wagner, Bruckner, Mahler, Strauss ou encore Fauré, Debussy, Ravel et plus proches de nous, Stravinsky, Bartók, Ligeti, Steeve Reich…

Le Matin d’Algérie : Vous êtes pour l’ouverture, nous ressentons cela en parcourant la diversité des répertoires dans vos créations, ce qui renouvelle le souffle des orchestres, quel est votre avis ?

Marc-Olivier Dupin : Il me semble qu’aujourd’hui, tout compositeur peut sortir de « sa boîte à outils » toute sortes de langages et de techniques, et également s’inspirer des musiques du monde. La palette est infinie !

Le Matin d’Algérie : Les conservatoires parisiens s’ouvrent depuis quelques années sur les musiques du monde et les musiques actuelles, qu’en pensez-vous ?

Marc-Olivier Dupin : C’est une très bonne chose, à condition de le faire avec la même curiosité, la même rigueur que pour des musiques de patrimoine écrit. Nous avons la chance de pouvoir connaitre toutes les cultures musicales de la planète. Il faut apprendre à les aimer et les respecter.

Le Matin d’Algérie : Platon disait « Si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique », est-ce toujours vrai ?

Marc-Olivier Dupin : C’est plus difficile aujourd’hui à cause de la mondialisation et les multiples métissages, mais on peut toujours en trouver des traces…

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur l’état de l’enseignement artistique en France ?

Marc-Olivier Dupin : Le système français a beaucoup de points forts. J’y vois cependant deux grandes faiblesses : on ne fait pas assez chanter les enfants jeunes (notamment en chorale), la formation musicale (une version dévoyée du solfège à l’ancienne) dégoute les adolescents et les éloigne de la musique…

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Marc-Olivier Dupin : Toujours… mais ce sont encore des petits secrets…

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Marc-Olivier Dupin : L’Algérie est un grand pays, d’une grande richesse culturelle. Je forme le vœu que davantage de liens de part et d’autre de la Méditerranée puissent nous faire davantage partager nos patrimoines et notre créativité musicale

Entretien réalisé par Brahim Saci

Samedi 27 avril 2024

Le Matindalgerie.com

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Rencontre avec Habiba Benhayoune

Habiba Benhayoune vient de publier un roman poignant, bouleversant, Cœur berbère, chez les éditions Ardemment, il raconte un drame humain, celui d’une famille, de cette petite fille assistant sans défense aux coups portés à sa mère par son père. Ces mêmes coups qu’elle sentait retentir dans son propre corps frêle.

Il y a des romans qui nous font rire ou sourire, celui-ci nous déchire par la force et la justesse des mots choisis, tranchants comme une lame fraîchement aiguisée tirant le lecteur de son confort en le laissant en larmes, il aimerait s’interposer pour protéger et rendre le sourire à cette petite fille et sa mère.

Ce roman nous raconte une tragédie mais aussi un drame psychologique, celui de cette famille originaire du Rif, secouée par une misère sociale qui s’accompagne d’une violence sans nom.

Ce roman pose des questions cruciales, celles du déracinement et de l’exil qui s’impose, de l’ortie qui étouffe la rose, dans une société rifaine du silence, des non-dits, où les femmes sont invisibles, écrasées par le poids des traditions, dans un monde d’hommes, souffrent en silence.

Du Maroc à l’Algérie, jusqu’en France, l’exil pèse, laissant des braises dans les entrailles et des âmes qui brûlent comme un feu de paille que personne ne voit, on se consume en silence, seules les cendres trahissent le feu qu’on se démène à cacher.

Ce n’est qu’en dépassant le repli vers la culpabilité, dépassant, fracassant les tabous, qu’on entrevoit la liberté, pour se retrouver et se reconstruire.

Ce roman est un fleuve d’émotions qui interpelle notre cœur et notre esprit, il nous dit que même dans la nuit la plus sombre apparaît une lucarne d’où jaillit l’éclaircie qui rend tout possible, même le pardon impossible.

Le Matin d’Algérie : Vous venez de publier, Cœur berbère, chez les éditions Ardemment, un roman qui laisse des traces, qui transpire le vécu, qui est Habiba Benhayoune ?

Habiba Benhayoune : Cœur berbère est paru fin 2022 aux Éditions Ardemment à Paris. Habiba Benhayoune est une autrice, simple citoyenne française avec une double culture, qui toute sa vie s’est battue contre les aléas de la vie pour être et non paraitre, dans l’humilité et la discrétion. Habiba a traversé les mers houleuses, bravé des tempêtes pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui.

Le Matin d’Algérie : Vous étiez dernièrement au café littéraire parisien de l’Impondérable, invitée de l’écrivain Youcef, vous avez évoqué votre histoire familiale jalonnée de blessures, de souffrances, de silences, vous avez ému le public, le laissant au bord des larmes, comment peut-on se reconstruire après une jeunesse écorchée, volée ?

Habiba Benhayoune : Oui tout à fait et je salue le café littéraire de m’avoir accueillie ainsi que Youcef, que je félicite pour son initiative d’organiser ces rencontres littéraires qui permettent aux auteurs de s’exprimer. J’ai rencontré Youcef en février lors du salon du livre franco-berbère (CBF) et il m’a proposé de présenter mon livre au café littéraire.

L’histoire du roman n’est pas isolée. Les thèmes que j’y aborde de l’intérieur, à savoir la violence conjugale, le déracinement, l’exil, la souffrance que peuvent endurer des enfants dont les parents en font des covictimes est inhumaine. Cette violence est universelle, elle n’a ni visage, ni frontière. C’est ce que ce livre cherche à partager. Beaucoup de gens peuvent s’identifier à l’histoire de Yemma et de la famille du pêcheur, qu’ils se situent à n’importe quelle échelle sociale, leur histoire se ressemble. Le livre se veut porteur d’espoir et s’adresse à tout le monde, femmes, hommes, et concerne notamment les enfants en développement. Quel est le devenir de ces enfants qui vivent ces violences en spectateurs tétanisés, impuissants ! Ils mémorisent indéniablement des chocs pour le reste de leur vie car, les blessures du passé ne cicatrisent jamais totalement.

Le livre, non seulement, évoque la profondeur de la souffrance de la jeunesse d’Aouïcha, mais elle a commencé bien plus tôt, dès le berceau. Un enfant enregistre tout. Un enfant est une personne. Tout commence pour lui à ce moment-là. À partir de là, il peut devenir très sensible et voire même devenir fragile. Plus tard, certains s’en sortiront quand d’autres s’enliseront. La différence viendra des outils que chacun d’eux mettra en œuvre ou pas afin de sortir « presque » indemnes de cet héritage imposé, non choisi.

Cette écriture verbalise les violences, tapies souvent sous silence, pour les mettre en lumière.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes psychologue du travail, est-ce les déchirements de votre vécu qui vous a ouvert les portes de la psychologie ?

Habiba Benhayoune : il faut savoir que je suis devenue psychologue du travail sur le tard. Après un bac littéraire et un BTS de tourisme, j’ai exercé plusieurs métiers auparavant. Au départ, j’ai souhaité reprendre des études en cours du soir, conciliant vie professionnelle et familiale. À quarante ans j’intègre le Conservation Nationale des Arts et Métiers de Paris pour y préparer le diplôme de Psychologue du Travail en autodidacte.

Au départ, c’est l’expérience acquise au cours du parcours professionnel qui m’a conduite vers ce projet qui consistait à apprendre à comprendre les interactions en situations de travail. Qu’est-ce qui fait que les gens tombent malades au travail alors que pour moi, le travail est synonyme d’équilibre. J’ai mis sept ans au lieu de huit pour couronner ces longues années d’études. Ce sont ces études qui m’ont ouvert les yeux, m’ont fait comprendre ce que moi-même trouvais nébuleux. Cette prise de conscience m’a donné l’envie de me livrer. Un premier livre, l’Exil dans la vapeur » est paru en 2010 Aux Editions l’Harmattan. Un livre qui rend hommage au travail dit « invisible » et à l‘absence de reconnaissance.

J’ignore si mon vécu passé est la raison qui m’a donné l’idée de retourner aux études tout en travaillant, mais ce qui est certain, c’est que la rencontre avec des concepts de certains psychologues, entre autres (Freud, Vygotsky, Wallon, Piaget, etc.) résonnaient très fort chez moi. Ils m’ont permis de franchir des portes que je pensais closes à jamais. Je me sentais renaitre après chaque victoire. J’appris que le langage instrumentalise la pensée. Je me mets ensuite à griffonner tous les mots interdits que j’avais mémorisés depuis l’enfance et qui bouillonnaient dans ma tête. Ces mots interdits hérités que je m’entendais dire : « ne rien dire, ne rien faire, ce serait la honte ». Ces paroles que tout enfant enregistre n’est pas toujours efficace. Avec le temps et du recul, j’ai réussi à mettre des mots sur les maux qui me rongeaient en profondeur pour donner sens à une grande douleur refoulée depuis toujours, convertie en amnésie infantile.

L’objectif étant de réaliser mon indépendance, parvenir à me reconnaître dans une identité propre. Donc, oui ces études ont été une bénédiction pour moi. Mieux vaut tard que jamais.

Le Matin d’Algérie : Vous avez l’art de la narration, de la description, quels sont les écrivains qui vous influencent ?

Habiba Benhayoune : Ce livre s’est écrit dans ma tête tout le long de ma vie. Forcément, je me sens influencée par les écrivains, j’ai beaucoup lu étant jeune. Je lis un peu de tout. J’aime apprendre, tout peut m’interpeller, un livre, une affiche placardée dans les stations de métro, un tableau dans un musée, les voyages, les gens d’ailleurs avec leurs différences. Il ne faut pas oublier aussi que j’ai baigné dans une double culture dans le sud de la France et à Paris. Je passais mon temps à fréquenter les bibliothèques en dehors de l’école. Je ne partais pas en vacances. J’ai une écriture simple, accessible à tous et quand j’écris, je me demande si le lecteur comprendra, donc je me mets à sa place. J’affine, j’aime créer.

Rencontre avec le poète écrivain Amar Gacem

D’autre part, mon enfance passée sous silence dans mon pays natal, l’Algérie, dont les couleurs flamboyantes m’ont dotée de souvenirs inoubliables qui ne peuvent que raviver des mots et surtout une sensibilité emplie d’émotions. Ça va de soi. La nature environnante en en bord de mer là-bas parmi les pêcheurs, à Coralès, m’a bercée et encensée, semant une poésie irénique dans mon cœur. L’amour des choses, la saveur de la vie, la douceur de certains instants sont des éléments propices à l’écriture.

Plus tard, je découvrirai des auteurs et poètes classiques au collège et lycée. Ils me rendaient la liberté qui me manquait. Je devenais aérienne, me laissais entrainer dans une farandole poétique grâce à Ronsard, Baudelaire, Prévert, Gide.

Cependant ma route, semée d’embûches et d’écorchures indéniables, formait une ambivalence entre la vie familiale à la maison et l’école qui, paradoxalement m’offrait un espace propice à la rêverie. L’école de la République devenait ma deuxième famille. Les écrits de Victor Hugo résonnaient tellement chez moi. J’avais l’impression d’avoir vécu dans les Misérables. Je détestais les Thénardier de maltraiter Cosette. Tantôt gavroche car je me suis construite seule, tantôt Cosette quand il m’arrivait de n’avoir rien quand j’étais étudiante, seule au monde à Paris, mais la ténacité et l’espoir me poussaient à persévérer, me contentant de faire silence, de passer inaperçue. J’ai appris à me relever très vite de mes chutes. J’aime la poésie et je pense que je dois ce don précieux à ma mère qui m’a nourrie de contes et de chants amazighes.

Le Matin d’Algérie : Le poids des traditions cause encore bien des souffrances, l’Afrique du Nord peine à se démocratiser, la littérature peut aider à son émancipation, qu’en pensez-vous ?

Habiba Benhayoune : Les traditions ont été transmises de nos aïeux à nos parents qui nous les inculquent. Nous héritons de ce partage intacte, d’origine, qui ne s’adapte pas forcément au contexte moderne. Pourque ces traditions puissent continuer de se perpétuer, elles doivent s’adapter continuellement au parcours de chacun, les vivre autrement, les améliorer, ou rendre caduques certaines. Le monde avance en s’adaptant constamment. C’est alors que les traditions utilisées à bon escient, à petites doses, peuvent être bénéfiques et leur poids s’alléger. Il faut trier les choses pour alléger et convertir en positifs ce qui peut l’être. Une personne ne peut pas prendre à la lettre tout ce qui se dit tout comme elle ne peut pas non plus porter les valises seule au risque de s’effondrer ! Utiliser avec parcimonie et intelligence ce qui est positif et s’écarter du négatif. Agir en fonction de chacun et je sais pertinemment qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. À chacun de saisir sa liberté d’action, sa destinée.

La littérature ne suffit pas à elle seule à prétendre être une solution. Elle s’adresse aux lettrés mais que faire des personnes si nombreuses encore à ne pas fréquenter l’école, nombre de filles aujourd’hui n’ont jamais mis les pieds dans une école. À la campagne, souvent elles sont mariées jeunes, on ne leur demande pas leur avis. Même si des progrès sont fournis à ce sujet, la route reste encore loin, longue, inaccessible à la gente féminine. On ne peut pas parler d’émancipation dans ce cas si l’éducation demeure inabordable.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Habiba Benhayoune : Oui, tout à fait un projet en cours, en gestation. Un autre à venir plus tard, j’ai besoin de temps. Je ne suis qu’à mon début et le dernier mot n’est jamais dit me concernant.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Habiba Benhayoune : Je vous remercie de me donner la parole. Je suis honorée que le Matin d’Algérie s’intéresse à mon livre dans lequel j’adresse un clin d’œil à mon pays natal. Je ne me sens plus seule désormais.

Je souhaite transmettre un message aux jeunes filles, aux jeunes femmes pour leur dire de ne pas rester dans l’ombre, de continuer à persévérer même si c’est dur, rien ne vaut la dignité, un combat de tous les jours, l’humilité, le respect de soi et des autres, et l’humanité dont j’ai moi-même été dotée par ma mère. La sagesse dans laquelle elle m’a élevée m’a sauvée. Aujourd’hui je continue mon chemin de résilience. La mémoire de certains souvenirs est toujours présente et me susurre à l’oreille « qu’on ne guérit pas de son enfance mais qu’on peut y survivre ».

Ce livre est un hommage à Yemma qui a beaucoup tremblé pour moi. Elle m’a encouragée à aller de l’avant. Une mère est universelle, une mère est irremplaçable. Elle donne la vie. Elle est le pilier de sa famille, elle porte et supporte, c’est elle qui continue de se battre, de porter le monde quand d’autres abandonnent. Cette femme dont la vie, mise à dure épreuve, est passée sous silence. Cette femme amazighe analphabète au foyer est avant tout Yemma. Elle m’a encouragée à persévérer pour devenir indépendante financièrement afin, je cite ses mots, « ne pas être une bourrique qui reçoit le bâton ».

Son intelligence pratique m’a construite, sa sagesse m’a fait grandir. Je suis fière d’avoir été sa fille. Le pardon peut être rendu possible mais pas les actes de violences.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Jeudi 18 avril 2024

lematindalgerie.com

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Rencontre avec le poète écrivain Amar Gacem

Amar Gacem est un auteur poète d’expression kabyle qui sait que rien ne peut remplacer la langue maternelle, il y a des choses, il y a des émotions, des pleurs qui passent mieux en kabyle que dans une langue empruntée. Cette idée rejoint celle de Jean El-Mouhoub Amrouche, « Je pense et j’écris en français mais je pleure en kabyle ».

L’écrivain Youcef Zirem l’a invité au café littéraire de l’Impondérable, nous avons pu constater la richesse des échanges, nous avons découvert un poète au grand cœur, qui maîtrise parfaitement la langue kabyle, nous avons pu apprécié l’élan poétique magnifié du poète kabyle.

Amar Gacem fait partie de cette nouvelle génération d’écrivains d’expression kabyle qui continuent à créer, à produire avec bien des peines, luttant contre vents et marées.

La littérature d’expression kabyle a pris de l’ampleur ces dernières années et le public s’y intéresse de plus en plus, apportant à la langue un nouveau souffle salvateur vers un avenir prometteur.

Amar Gacem vient de publier un nouveau recueil de poésie poignant dont le titre est évocateur, isuɣan n tsusmi, (les cris du silence), chez les éditions Tanekra.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes poète écrivain, la littérature vous passionne, qui est Amar Gacem ?

Amar Gacem : Ma passion pour la littérature et la poésie date de mon enfance. Lorsque j’étais encore très jeune, je souffrais d’une timidité excessive qui m’empêchait de m’exprimer facilement. J’avais pour unique réconfort la lecture et la composition de poèmes. La poésie est à mon sens une auto psychanalyse, en ce qui me concerne tout au moins.

Je suis né à Tizi Mellal, le village où le poète renommé Ahmed Lemseyyeh a vu le jour. Pendant 37 ans, j’ai vécu au pied de la montagne « Kouriet », en parfaite harmonie avec la nature, avant de venir m’établir en France en 2001. En Kabylie, j’ai exercé le métier d’enseignant dans des écoles primaires de différents villages durant une vingtaine d’année.

En plus de mon parcours professionnel, je me suis engagé activement au sein de l’association Slimane Azem à Agouni Gueghrane et j’ai travaillé avec le journal « Le Pays-Tamurt », puis avec la revue « Racines-Izuran », sous la supervision de Moh Si Belkacem et Salem Zenia. En 1994, avec quelques amis du village, j’ai pris part à la fondation de l’Association Ahmed Lemseyyeh, dont j’ai assuré la présidence jusqu’en 2001.

Une fois en France, j’ai d’abord exercé divers métiers, puis je me suis ensuite spécialisé dans l’accompagnement professionnel.

Tout au long de mon existence, la poésie est restée ma compagne constante, tel un ange veillant sur moi…. En Algérie, l’écriture ne m’a jamais quitté, que ce soit le jour ou la nuit. J’avais pour habitude d’écrire partout et en toute occasion, le matin comme le soir, à l’intérieur comme à l’extérieur, dans les transports en commun ou en pleine rue. Des poèmes jaillissaient dans ma tête, aussi imprévisibles qu’une averse soudaine. À mon arrivée en France, j’ai été abandonné par ma muse, ce qui m’a fait traverser une période de sécheresse poétique dépassant les dix ans.

En 2019, Julien Pescheur, le directeur des éditions Sefraber, a pris l’engagement de publier mon premier recueil de poèmes, intitulé « Izlan n tayri d tlelli ». (Chants d’amour et de liberté). C’est peut-être grâce à cela que j’ai réussi à sortir de ma longue torpeur poétique et que je me suis remis à écrire des vers.

En 2020 j’ai édité, à compte d’auteur, ma pièce de théâtre « Axxam iderwicen ». En 2021, j’ai fondé la petite maison d’édition « Tanekra » et j’ai également initié la revue poétique « Tamurt imedyazen » (la terre des poètes), grâce à l’aide précieuse de mes amis Oulaid Arkat, Hamid Ait Said et Hafsi Fazia. Depuis l’année 2020, je suis membre de l’Association Projet culturel amazigh monde (PCAM), fondée et présidée par le célèbre artiste Majid Soula.

Le Matin d’Algérie : Vous faites partie de cette nouvelle génération d’écrivains d’expression kabyle mais malgré vos efforts la littérature kabyle peine à s’imposer, à quoi est-ce dû à votre avis ?

Amar Gacem : Bien que le premier roman de l’histoire ait été écrit par un Amazigh, la littérature kabyle ou amazighe s’est principalement développée à travers la tradition orale. La domination étrangère ne lui a jamais accordé le temps de se développer. Aujourd’hui, la littérature kabyle et /ou amazighe, malgré les efforts de la nouvelle génération d’écrivains, peine à s’imposer pour diverses raisons :

1) Le manque de lectorat : les Kabyles et les Amazighs en général ne s’intéressent pas à la lecture. En ce qui concerne les rares individus qui apprécient la lecture, leur choix se porte souvent sur des livres rédigés en français, en arabe ou en anglais.

2) Le manque de promotion : La promotion de la littérature amazighe est très insuffisante pour ne pas dire inexistante. Pour atteindre un public plus étendu, il est indispensable que les auteurs amazighs bénéficient d’une plus grande visibilité grâce à des manifestations littéraires, des festivals, des médias et des plateformes numériques.

3) Le manque de soutien institutionnel : L’absence de soutien institutionnel, aussi bien au plan local qu’au niveau national et international, représente un obstacle au développement de la littérature amazighe. Afin de permettre aux écrivains de concevoir et de diffuser leurs œuvres, il est essentiel de leur offrir des subventions, des bourses et des installations adéquates.

En tous les cas, il est impératif de soutenir la littérature amazighe d’encourager l’usage de la langue tamazight et de fournir un encadrement institutionnel adéquat pour assurer son développement et sa consécration.

Le Matin d’Algérie : Votre poésie est à la fois limpide et écorchée, quels sont les auteurs et poètes qui vous influencent ?

Amar Gacem : Ma poésie est le fruit de l’assemblage d’émotions profondes et de réflexions mûrement réfléchies, et j’y puise mon inspiration en observant la société et le contexte dans lesquels je suis immergé. Voici certains poètes qui ont marqué ma vie : Ahmed lemseyyeh, Charles Baudelaire, Nizar Kabbani, Ben Mohamed et Lounis Ait Menguellet.

Le Matin d’Algérie : Vous venez de publier un nouveau recueil de poésie dont le titre, isuɣan n tsusmi, (Les cris du silence) interpelle le cœur et l’esprit, pouvez-vous nous en parler ?

Amar Gacem : Les cris du silence ont vu le jour dans la souffrance omniprésente qui a régné en Algérie avant et après octobre 1988. J’ai uniquement utilisé les mots pour dénoncer ou exprimer les souffrances que la plupart des Algériens ont vécues en secret. Le recueil compte 23 textes, composés et rédigés durant la période allant de 1983 à 1990.

Humilité et grandeur chez Lounis Aït Menguellet

Le Matin d’Algérie : Voyez-vous un avenir à la littérature d’expression kabyle ?

Amar Gacem : L’avenir de notre littérature et de notre culture dépendent de plusieurs facteurs déterminants :

1) L’Éducation et l’apprentissage : L’éducation revêt une importance capitale dans la conservation de la littérature et de la culture. Pour assurer le développement harmonieux des générations futures, il est crucial que les écoles, les universités et les institutions enseignent l’histoire, la langue et les arts. La langue amazighe doit être intégrée dans les systèmes éducatifs de tous les pays nord-africains. Sans oublier les institutions éducatives d’autres pays, parmi lesquels la France.

2) Le soutien institutionnel : Il incombe aux gouvernements, aux organismes culturels et aux mécènes de participer activement. Il convient d’offrir un soutien aux artistes, aux écrivains et aux créateurs dans le but de leur permettre de développer des créations signifiantes et percutantes.

3) La création et l’innovation : La culture ne peut pas rester figée dans le passé. La littérature et les arts doivent s’appuyer sur l’innovation et la créativité pour se développer et conserver leur importance.

En somme, l’avenir de notre littérature et de notre culture dépendra de notre engagement collectif à préserver, à innover et à transmettre ce patrimoine précieux.

Le Matin d’Algérie : La littérature, la poésie en particulier, peuvent aider à l’émergence d’une nouvelle conscience émancipatrice, qu’en pensez-vous ?

Amar Gacem : Sans aucun doute, la littérature et la poésie possèdent le pouvoir d’affranchir l’esprit, de stimuler la conscience et de provoquer l’envie de changement. La poésie offre la possibilité d’explorer des émotions intenses, des réflexions personnelles et des vécus uniques. Elle nous incite à méditer sur notre propre être et à mettre en doute les conventions établies.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Amar Gacem : Effectivement, quelques-uns de mes textes sont en attente de publication, à savoir deux recueils de poésie, une pièce de théâtre ainsi qu’un ouvrage consacré à l’œuvre et à la vie du poète Ahmed Lemseyyeh.

En ma qualité d’éditeur, je suis heureux de vous annoncer la prochaine publication du numéro 3 de la revue de poésie « Tamurt imedyazen » et d’un recueil de poèmes de Ghani Ath Hemmouche intitulé « Isefra mgal tatut » (Poèmes contre l’oubli).

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Amar Gacem : Je vais conclure avec cette belle citation de Mouloud Mammeri :

« Ceux qui, pour quitter la scène, attendent toujours d’avoir récité la dernière réplique à mon avis se trompent : il n’y a jamais de dernière réplique – ou alors chaque réplique est la dernière – on peut arrêter la noria à peu près à n’importe quel godet, le bal à n’importe quelle figure de la danse. Le nombre de jours qu’il me reste à vivre, Dieu seul le sait. Mais quelque soit le point de la course où le terme m’atteindra, je partirai avec la certitude chevillée que quelque soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple – et avec lui les autres – ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux semblants. Tout le reste est littérature ».

J’ajoute en kabyle : win i iḥemmlen tutlayt-is ad iɣeṛ idlisen-is

Entretien réalisé par Brahim Saci

lematindalgerie.com

Mardi 16 avril 2024

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Jean-Michel Wavelet raconte Camus : ombre et lumière

Le lecteur est accaparé dès les premières pages par la force de la narration, où l’élan poétique subjugue et ouvre la réflexion. Jean-Michel Wavelet possède la magie du conteur pour faire passer les idées et la magnanimité du philosophe qui s’interroge.

Ses années de recherche sur l’amélioration de l’école afin de pallier à l’échec scolaire, et ceux qui réussissent malgré leur condition sociologique offrant un champ d’étude extraordinaire, ont amené la maturité littéraire nécessaire.

Jean-Michel Wavelet s’est intéressé à ce fils de cordonnier devenu l’un des plus grands philosophes de son temps, Gaston Bachelard, que rien ne prédestinait à la philosophie, en publiant un livre poignant, Gaston Bachelard, l’inattendu – Les chemins d’une volonté, aux éditions L’Harmattan, qui inspira artistes, poètes, philosophes et savants.

Jean-Michel Wavelet s’est intéressé ensuite à ce fils d’analphabète et de pauvre, né à Dréan en Algérie, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1957, devenu l’un des plus grands écrivains de son temps et l’un des écrivains les plus lus dans le monde : Albert Camus. En publiant, Albert Camus – La Voix de la pauvreté, et Albert Camus enseignant empêché, pédagogue résistant, parus chez les éditions L’Harmattan.

Jean-Michel Wavelet éclaire les zones d’ombres et nous dévoile un Camus inattendu, dont l’œuvre porteuse de réflexions et d’interrogations ne cesse d’émerveiller mais aussi de bousculer.

Albert Camus est l’écrivain, philosophe, romancier et dramaturge, à l’origine de la philosophie de l’absurde, l’humaniste, l’homme d’esprit, mais aussi l’incompris.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes écrivain, conférencier, qui est Jean-Michel Wavelet ?

Michel Wavelet : J’ai commencé ma vie comme instituteur dès l’âge de 18 ans. Issu des quartiers sensibles des Hauts de France, j’avais la passion de faire réussir tous les élèves. Je n’ai jamais accepté l’injustice scolaire que l’école fabriquait souvent à son insu. J’ai tout mis en œuvre pour qu’il en soit autrement pour les plus modestes et les moins chanceux. J’observais mes élèves et notais après chaque journée de classe mes réflexions sur leurs difficultés et leurs progrès. Ces écrits me sont devenus très précieux parce qu’ils m’ont permis de découvrir ce que je ne voyais pas dans le vécu de ma classe. Au fil du temps et des études littéraires et philosophiques que j’ai effectuées en sus de mon métier, ces notes sont devenues des articles, puis des livres.

Entretemps, je suis devenu inspecteur primaire puis inspecteur d’académie. J’ai pu ainsi élargir mon champ de recherche et de réflexion. J’ai cherché alors à analyser le fonctionnement si peu démocratique de l’école et à suggérer des pistes d’amélioration. Et puis j’ai pensé qu’il fallait prendre le problème autrement. Plutôt que de passer au crible les difficultés des enfants défavorisés, peut-être était-il plus intéressant de porter attention aux enfants modestes qui ont, en dépit des pires obstacles, connu une réussite inattendue.

C’est ainsi que je me suis passionné pour les parcours mystérieux et atypiques de ces fils de pauvres devenus de manière totalement inattendue, écrivains ou philosophes célèbres. Ces trajectoires étaient de véritables énigmes que je cherche depuis lors à élucider.

Le Matin d’Algérie : De Gaston Bachelard à Albert Camus, vous avez publié un livre sur Gaston Bachelard et deux livres sur Albert Camus, ce n’est pas un hasard, qu’est-ce qui lie ces écrivains philosophes ?

Michel Wavelet : Le rapprochement entre Gaston Bachelard et Albert Camus n’avait jamais été fait jusqu’à présent. En première analyse tout semble les éloigner l’un de l’autre. Bachelard est épistémologue et s’intéresse au fonctionnement de l’imaginaire, de l’invention, de la découverte et de la création. Il ne participe guère à la vie de la cité et ne s’engage pas. Camus déploie ses talents de créateur doté d’une imagination et d’une sensibilité hors du commun.

Son champ est celui de l’art et de l’éthique. Et il n’hésite pas à s’engager dans la Résistance et pour la défense des libertés. L’un cherche à classer les formes d’imaginaire et les modes de connaissance, l’autre fait vivre les images et les idées. L’un est un homme de l’Est dont les racines familiales sont partiellement allemandes et l’autre est méditerranéen.

Et pourtant quelque chose d’essentiel les rapproche. Bachelard a lu Le Mythe de Sisyphe et cite Camus à plusieurs reprises. Jean Grenier, le professeur de philosophie et l’ami de Camus, est collègue de Suzanne Bachelard, la fille de Gaston, à l’université de Lille.

Et à cette occasion, il évoque auprès de Camus les recherches étonnantes de Bachelard sur les matières de nos rêveries. Mais surtout, tous deux sont issus de familles pauvres dont la culture est ouvrière et technique. Bachelard est fasciné par la cordonnerie et l’artisanat, Camus fréquente l’atelier de tonnellerie de l’oncle Etienne et se montre fort habile de ses mains. Tous deux pensent que le corps est façonné par le travail. Tous deux aiment le sport et ont joué au football. Tous deux ont fait du théâtre.

Tous deux voudraient éradiquer la misère et sont favorables au solidarisme. Tous deux sont philosophes, refusent la métaphysique abstraite et n’imaginent qu’une philosophie plurielle et concrète, une philosophie de la vie appuyée sur l’expérience. Tous deux sont profondément attachés à l’école et à la formation. Et puis bien sûr, ces fils de pauvres ont inversé le cours de leur destin social. Ils ont refusé le chemin qui leur était tracé à l’avance, la cordonnerie pour l’un, la tonnellerie pour l’autre. Contemporains l’un de l’autre, ils sont morts tous deux au début des années soixante et ont traversé la première moitié du XXe siècle.

Le Matin d’Algérie : Albert Camus reste une figure emblématique et controversée, il fut pourtant un journaliste engagé dans Alger républicain, et dans la revue Combat, qu’en pensez-vous ?

Michel Wavelet : Albert Camus est profondément humain et n’a jamais prétendu avoir atteint la perfection et être exempt de contradictions. Il a beaucoup douté de lui et de ses qualités d’écrivain, s’estimant même parfois moins talentueux que nombre de ses contemporains. Il considérait que Malraux méritait davantage le prix Nobel que lui, l’enfant du quartier populaire Belcourt. Il ne s’est jamais départi de ce sentiment d’imposture qui anime souvent les enfants de milieu modeste ayant franchi la frontière de leur classe d’origine.

Dans La Chute, il dépeint sans indulgence ses faiblesses. Et c’est sans doute cette honnêteté qui le rend si humain. C’est cette humanité qui nous fascine tant. Et c’est aussi elle qui interdit l’idolâtrie. On voudrait l’oublier parce qu’il refuse d’être un dieu vivant. Camus n’a jamais cru en l’absolu et aux lendemains qui chantent. Il a toujours vu l’envers sous l’endroit, le non sous le oui, la folie des hommes sous la séduction des idées. Il a toujours dénoncé les dangers de l’abstraction, la tentation totalitaire derrière la promesse de l’enchantement. Loin des raccourcis idéologiques et du simplisme ambiant, il assume la complexité de la vie humaine.

On lui envie ses combats mesurés, son extrême lucidité à l’égard de l’histoire. On lui envie la modernité de ses textes, l’actualité de ses récits. La lecture de La Peste nous a aidé à lutter contre le Covid, L’Étranger nous fait réfléchir sur la force des préjugés et les effets morbides d’un usage délétère des réseaux sociaux, Le Premier Homme pose le problème des sociétés bloquées par la reproduction sociale. La lucidité de Camus qui le conduit souvent à être incompris est insupportable aux yeux de ceux qui pensent avoir raison contre le réel lui-même.

Et pourtant Camus ne s’est jamais trompé. Dès 1935, il adhère au parti communiste algérien et lutte contre le colonialisme dont il dénoncera toujours les effets désastreux. En 1937, on l’exclut de ce même parti parce qu’avec ses amis arabes il persiste à défendre cette ligne anticolonialiste.

En 1938, il persiste et signe à pourfendre le colonialisme en dénonçant la misère qui en résulte en Kabylie et l’absence illégale de scolarisation de nombreux enfants arabes faute d’école, ce qui contrevient à l’obligation d’instruction des lois Ferry de 1882. En 1941, il entre en Résistance en enseignant aux enfants juifs, victimes de l’antisémitisme du régime de Vichy et cofonde en 1943 le mouvement Combat. Dans les années cinquante, il se bat contre la peine de mort et continue de dénoncer les inégalités entre la métropole et l’Algérie et la misère de la condition ouvrière. Il est aussi l’un des premiers à dénoncer le totalitarisme soviétique et franquiste. Il est aussi l’un des premiers à craindre la montée des extrémismes et du terrorisme.

Le Matin d’Algérie : Beaucoup reprochent à Albert Camus le peu de personnages algériens dans ses romans, quand il y en a ils sont insignifiants, comme si ses romans se déroulaient en métropole, et qu’il n’ait jamais avoué ouvertement son anticolonialisme, quel est votre avis ?

Michel Wavelet : On ne peut raisonnablement prétendre que Camus est colonialiste parce que les personnages algériens sont peu fréquents ou insignifiants dans ses romans. C’est un peu comme si l’on jugeait qu’un écrivain est misogyne parce que les femmes n’y sont pas suffisamment mises en lumière.

Dans Le Premier Homme d’ailleurs, Camus souligne sa joie d’être à l’école de la rue d’Aumérat au milieu de toutes les communautés, sources de richesses. Il joue, fait du sport, s’instruit avec ses copains arabes et dénonce leur quasi-disparition à l’entrée du lycée.

Mais Camus comprend très vite que, sous l’apparence d’un vivre-ensemble, une hiérarchie sociale existe entre colons pauvres et indigènes très pauvres. Ainsi, « des Arabes ou des Mauresques faméliques, parfois un vieux clochard espagnol », faisaient les poubelles et trouvaient « encore à prendre dans ce que des familles pauvres et économes dédaignaient assez pour le jeter (Le Premier Homme, OC, IV, p. 825). »

Pendant ce temps, les enfants arabes et français jouaient spontanément et ensemble au football. On note pareil compagnonnage entre l’Arabe et le père de Jacques dans Le Premier Homme. Le dialogue témoigne d’une certaine complicité, voire d’une ébauche de fraternité. Ils se parlent en connaisseur : « Tu connais les chevaux », dit l’Arabe. La réponse vint, brève, et sans que l’homme sourit : « Oui », dit-il » et l’Arabe de poursuivre pour rassurer « son compagnon » : « N’ayez pas peur. Ici, il n’y a pas de bandits (Ibid., p. 743-744).

Le sentiment d’inégalité face à l’école est également souligné. Ce ne sont pas tant les Arabes qui sont très vite écartés du système scolaire, ce sont les Arabes pauvres, de loin les plus nombreux. Ainsi Camus souligne qu’il avait bien « des camarades arabes à l’école communale », mais que « les lycéens arabes étaient l’exception » et qu’ils « étaient toujours des fils de notables fortunés (La femme adultère, in L’Exil et le Royaume, OC, IV, p. 12-13).

On comprend que la coexistence entre colons pauvres et Arabes, le plus souvent très pauvres, ne soit guère aisée. C’est une manière de gérer la misère que de diviser les pauvres entre eux et d’insuffler quelques sentiments xénophobes ou parfois même racistes. Albert Camus souligne à la fois la richesse des compétences des Algériens et les tensions qu’il perçoit entre les communautés dont le traitement n’est pas assez équitable.

Loin d’être relégués dans l’insignifiance, les Algériens sont souvent au cœur des préoccupations camusiennes. Dans L’Exil et le Royaume, l’une des nouvelles, L’Hôte, fait de l’Arabe le personnage central qui a dû voler de la nourriture pour nourrir sa famille. Et dans La Femme adultère, Janine admire les Arabes et les populations nomades au détriment de son triste commerçant français de mari. Elle n’est pas insensible au charme de l’Arabe aux gants qui paraît ne pas la voir et passe « autour d’elle dont les chevilles gonflaient ». Elle est même fascinée par les nomades qui vivent au milieu des dromadaires et des tentes noires : « elle ne pouvait penser qu’à eux, dont elle avait à peine connu l’existence jusqu’à ce jour (Lettre 535 du 15-12-1952 à Maria Casarès, op. cit., p. 892).

On retrouve la même fascination chez Camus qui avoue à Maria Casarès son intention de revoir « les tentes noires des nomades, pauvres et imposantes » qu’il aime, car il se sent « un peu de leur race, jamais fixé en un point de la terre, n’aimant pourtant que cette terre si pauvre et si nue (La Mort heureuse, OC, I, p. 1108).

Le nomadisme a son charme en ce qu’il repose sur le partage d’un certain dénuement qui forge le vivre-ensemble. Il dégage une fraternité et une solidarité qui fait tant défaut à la vie des pauvres des cités et à celle des plus aisés. Il rend encore plus insupportable la grande pauvreté qui secrète famine et misère au sein du peuple.

D’autres textes transmettent une image positive des Algériens. Dans La Mort heureuse, les Arabes étaient des acrobates « en maillot rouge » qui « tournaient et retournaient leur corps devant la mer où bondissait la lumière (La Mort heureuse, OC, I, p. 1108). Lorsque l’on sait que Camus valorisait le corps, on comprend l’admiration qu’il a pour ces gymnastes.

Même dans L’Étranger, plus controversé sur ce plan, l’Arabe est au cœur du récit puisqu’il est la victime pour laquelle se déroule le procès de Meursault qui d’ailleurs n’a pas non plus de prénom. Il faut donc lire intégralement Camus pour connaître sa véritable position sur ces questions.

Jamais au demeurant dans ses romans, il n’est question de justifier le colonialisme. Dans L’Étranger qui se déroule à Alger, il est fait état de dissensions entre des membres de la communauté arabe et française. Mais ces conflits ont quelque chose de fraternel et de passionnel sur fond de rivalité. Peut-être s’agit-il aussi d’une affaire de proxénétisme puisqu’on y apprend que l’un des Arabes est le frère de l’ancienne maîtresse de Raymond qui a une réputation de souteneur et qu’il y a un litige d’ordre sentimental.

Dans La Peste, l’action se déroule à Oran, dans une ville moins cosmopolite qu’Alger et que Camus n’affectionne pas particulièrement. C’est la communauté française et les autorités coloniales qui y sont dépeints sous un jour très défavorable.

Les Arabes ne sont guère présents, mais leur pauvreté et leur mauvais traitement inquiètent à tel point que le journaliste Raymond Rambert est chargé d’enquêter pour un grand journal parisien « sur les conditions de vie des Arabes (La Peste, OC, II, p. 41), dont l’état déplorable est dénoncé par le docteur Rieux.

Dans La Chute, Clamence, l’avocat français des pauvres est un anti-héros cynique et lâche.

Et puis bien sûr, la pauvreté produite par le colonialisme y est fortement dénoncée. La crainte de la famine dans les populations arabes laisse des traces littéraires. Dans L’Exil et le Royaume, Daru, l’instituteur des Hauts Plateaux est chargé de distribuer les sacs de blé aux victimes de la sécheresse. Mais « le malheur les avait tous atteints puisque tous étaient pauvres », et se transformaient en une « armée de fantômes haillonneux errant dans le soleil ». Les hommes, comme les bêtes, meurent « sans qu’on puisse toujours le savoir (Lettre 163 du 18 septembre 1951 à Jean Grenier, Correspondance Albert Camus-Jean Grenier (1932-1959), Gallimard, 1981, p. 180)

Il faut bien entendu lire aussi Les Chroniques algériennes et les onze articles sur La Misère en Kabylie pour comprendre combien Camus pouvait détester le colonialisme. Cette détestation commence dès 1935 avec son adhésion au parti communiste algérien sur ces bases anticoloniales. Il en est exclu en 1937 parce qu’il poursuit ce même combat.

Dans une lettre à Jean Grenier datée de 1951, Camus explique les raisons de son départ du parti : « Les affiches et la vente du journal, croyez-le n’y étaient pour rien. Pour un jeune sportif, c’était même plutôt drôle et du reste je le faisais, de mon propre gré, pour le théâtre et la maison de la culture, jamais pour le parti qui soignait ses intellectuels. Mais on m’avait chargé de recruter des militants arabes […]. Je l’ai fait et ces militants arabes sont devenus mes camarades […]. Le tournant de 36 est venu. Ces militants ont été poursuivis et emprisonnés, leur organisation dissoute, au nom d’une politique approuvée et encouragée par le P.C. Quelques-uns qui avaient échappé aux recherches sont venus me demander si je laisserais faire cette infamie sans rien dire. Cet après-midi est resté gravé en moi ; je me souviens encore que je tremblais alors qu’on me parlait ; j’avais honte ; j’ai fait ensuite ce qu’il fallait (Lettre 163 du 18 septembre 1951 à Jean Grenier, Correspondance Albert Camus-Jean Grenier (1932-1959), Gallimard, 1981, p. 180).

Dès 1939, Albert Camus attire l’attention sur l’appauvrissement des peuples d’Algérie et sur l’exploitation intolérable des vies humaines qui favoriseront l’état de guerre. Il préconise une véritable « politique sociale constructive (Dans le questionnaire Carl A. Viggiani, Camus confirme en effet l’hostilité du Gouvernement général à son égard. Celui-ci « intervenait auprès des entreprises privées (imprimeries) pour empêcher qu’on [l’] engage » (OC, IV, p. 647.), suite au reportage d’Alger-Républicain sur la misère en Kabylie.) On ne l’écoutera pas, mais on le lira. Le gouverneur général d’Algérie sera sourd à ses avertissements mais attentif aux propos subversifs du journaliste. La fiche de renseignement le concernant s’épaissira et lui vaudra quelques ennuis lors de son entrée aux États-Unis en 1946. Les autorités aveuglées par l’idéologie colonialiste et dominatrice lui reprochèrent d’avoir exhibé cette misère que personne ne voulait voir. Camus a eu raison trop tôt.

L’histoire confirmera malheureusement ses analyses quelque vingt ans plus tard. Camus persistera à sensibiliser la nation et ses dirigeants à la faveur d’articles publiés régulièrement dans d’autres journaux. Il continua en 1940 avec l’éphémère Soir-Républicain avant de s’engager pour Combat et la Résistance et de s’y illustrer de 1943 à 1947.

Il y dénoncera en 1945 la famine qui donne, en sus de la misère, un profond sentiment d’injustice puisque le Français a droit à trois fois plus de grains que l’Algérien alors que ce dernier a su se sacrifier pour leur patrie commune : « Un peuple qui ne marchande pas son sang dans les circonstances actuelles est fondé à penser qu’on ne doit pas lui marchander son pain ». Il en appellera à la solidarité car « quand des millions d’hommes souffrent de la faim, cela devient l’affaire de tous » Sa plume fera entendre avec force la voix des victimes de la misère et de la domination coloniale.

En 1958, il doit pourtant constater que rien n’a été fait et qu’une politique conservatrice qui opprime, appauvrit et asservit favorise le développement d’un nouvel impérialisme au même titre qu’un abandon du « peuple arabe à une plus grande misère ». Dans les deux cas, le processus conduit à la guerre, au terrorisme et à davantage de misère.

Albert Camus termina pourtant sa « carrière » de journaliste à L’Express en 1955 en plaidant pour une Algérie plus juste et pacifiée et en continuant de dénoncer le scandale de la pauvreté. Au cours des huit mois de coopération aux côtés des amis de Pierre Mendès-France, il n’oubliera pas ses habitudes de reporter critique et, dans trois des vingt-huit articles publiés, trouvera l’occasion de dénoncer encore la pauvreté et la misère en écho à son enquête en Kabylie.

On ne peut comprendre aussi sa position sur l’Algérie sans saisir le lien qu’il effectue entre colonialisme, nationalisme et injustice : « Je ne pense pas être prêt à transiger sur les questions qui provoquent ma colère : le nationalisme, le colonialisme, l’injustice sociale et l’absurdité de l’État moderne (Albert Camus parle avec Nicola Chiaromonte, Partisan review, octobre 1948, OC, II, p. 720).

Camus refuse toute frontière et tout mur entre les peuples. Il est pour un fédéralisme à l’échelle mondiale fondé sur l’entraide et la solidarité, une sorte de mondialisation à visage humain.

C’est pourquoi son refus d’une indépendance de l’Algérie n’est pas une acceptation du colonialisme, mais une hostilité à la mise en place de frontières nouvelles et d’un nationalisme hostile à toute coopération. Il ne veut pas non plus de l’Algérie française.

Il souhaite que la France et l’Algérie se rejoignent dans un Etat fédéral reposant sur l’égalité et la solidarité entre les peuples.

Le Matin d’Algérie : Les Algériens aiment beaucoup Albert Camus, il est l’un des leurs. Mais à Stockholm le 14 décembre 1957 à l’issue de la cérémonie de remise du prix Nobel de littérature, Albert Camus tient une conférence de presse quand un jeune algérien l’interpelle sur la situation sanglante en Algérie, Albert Camus répond « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi le terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger. En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère ». Cette phrase maintes fois déformée résonne encore dans les esprits et alimente la part d’ombre, qu’en pensez-vous ?

Michel Wavelet : « Si c’est cela la justice, je préfère ma mère » peut être entendu de deux manières. C’est d’abord une réaction humaine aisément compréhensible. C’est un fils qui a peur pour la vie de sa mère qui a 75 ans et une santé fragile. Elle est prise dans une guerre qui menace son existence.

C’est aussi le fruit d’une réflexion. Qu’il s’agisse des Justes ou de L’Homme révolté, Camus considère qu’on ne peut construire la justice en commettant l’injustice à l’égard de victimes innocentes. Il exècre la violence et la terreur et estime qu’on ne peut bâtir une société équilibrée par la révolution. Une société solidaire exclut toute puissance dominatrice d’une classe par une autre.

Camus, comme Péguy, ne considère pas non plus la justice comme un concept abstrait. Elle doit se vivre et s’éprouver dans le quotidien et non être décrétée abstraitement. Elle doit se construire avec les hommes dans le dialogue démocratique et non par la soumission ou l’élimination de quelques-uns par quelques autres. Camus estime que la liberté est la valeur suprême. Un pays libre peut construire la justice, mais un pays totalitaire ne le peut même s’il impose la justice à tous par la force. La terreur ne conduit qu’à la terreur.

En aucun cas, Albert Camus ne préconise l’injustice, il indique simplement la voie la plus humaine pour y accéder. Comme il le dit lui-même dans son discours de Stockholm, Camus est du côté de ceux qui subissent l’histoire, des persécutés et des humiliés, des pauvres, des victimes des injustices et non des fauteurs d’injustice. Mais comme toujours, son raisonnement est mesuré, son jugement est fin et incompris. Il dit toute la complexité de l’action humaine qui échappe à tout manichéisme.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Michel Wavelet : Je travaille actuellement sur un petit ouvrage consacré à Camus et à sa découverte émerveillée du Vaucluse. Il s’intitule « Albert Camus, l’amoureux du Vaucluse ». Ce territoire sera sa patrie d’adoption dont la lumière et les paysages lui évoquent tant l’Algérie, si chère à son cœur. Ce livre comporte de nombreuses photos des lieux de villégiatures camusiennes.

Je continue également à travailler sur les enfants pauvres qui ont pu inverser le cours de leur destin. J’écris actuellement une biographie de Charles Péguy, fils de rempailleuse de chaises, (« Charles Péguy, le rempailleur de textes ») et j’ai un autre projet de livre sur l’école (« Réinventer l’école sous le regard des enfants pauvres », ce qui nous changera du regard des héritiers sur l’école).

Je continue également d’effectuer de nombreuses conférences sur les parcours de vie et de pensée de Bachelard et de Camus. Après Amiens, Nancy, Épinal et Châteauroux, je vais effectuer prochainement trois conférences dans le cadre de l’université d’Aix-Marseille. Ce mode de transmission est de l’ordre du partage que je considère comme essentiel. Je projette de me rendre à Alger pour y entretenir la mémoire de Camus.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Michel Wavelet : On n’a pas suffisamment mesuré l’importance que Camus accordait à l’éducation. Et pourtant Camus n’a eu de cesse de vouloir transmettre par ses essais, son théâtre et ses récits des valeurs d’humanité et de solidarité auxquelles il était profondément attaché. Et pourtant son ultime roman inachevé est un roman d’éducation. Et pourtant Camus s’est exprimé à plusieurs reprises sur sa conception de l’école en dénonçant notamment son inadaptation à la société du futur.

Il eut néanmoins le temps, dans ce roman d’éducation, de montrer que l’on ne fabrique pas une femme ou un homme dans la solitude, mais dans l’interdépendance et l’entraide, que l’on ne forge pas l’humanité sans intelligence collective, que l’on n’élève pas un être fin et sensible sans amour et que l’on n’arrache pas un être à la pauvreté sans le précieux concours d’une école chaleureuse, fraternelle et solidaire.

La question de sa mise à l’écart de l’enseignement en 1938 par une commission présidée par le gouverneur général d’Algérie est un sujet tabou et troublant sur lequel je reviens aussi en détail dans mon dernier livre Albert Camus, enseignant empêché, pédagogue résistant. Camus ne s’est jamais exprimé sur cet épisode douloureux. Mais son silence, comme souvent chez lui, fut éloquent et son refus de siéger au jury du prix littéraire d’Algérie tant que le gouverneur en serait l’instigateur signe sa défiance à l’égard des autorités coloniales.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Livres :

Albert Camus: Enseignant empêché, pédagogue résistant. Éditions L’Harmattan

Albert Camus : La voix de la pauvreté. Éditions L’Harmattan

Gaston Bachelard, l’inattendu : Les chemins d’une volonté. Éditions L’Harmattan

Pour réussir l’épreuve de français du concours de recrutement des professeurs des écoles. Éditions Delagrave

Libérons l’avenir de l’école. Éditions L’Harmattan

Une école pour chacun. Éditions L’Harmattan

Lematindalgerie.com

jeudi 11 avril 2024

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« Bientôt les vivants », un roman poignant d’Amina Damerdji

L’écrivaine et chercheuse franco-algérienne Amina Damerdji, après son premier roman, Laissez-moi vous rejoindre, qui a eu un grand succès, vient de nous surprendre pour notre plus grand bonheur par la publication d’un deuxième roman lumineux au titre évocateur, Bientôt les vivants, toujours chez les éditions Gallimard. Il a été récompensé par le prix Transfuge du meilleur roman français 2024.

Il est des écrivains qui illuminent par le style et la force de la narration élevant au paroxysme l’élan littéraire et poétique, envoûtant l’imaginaire, laissant le lecteur entre les larmes et l’émerveillement, envahi par un flot d’émotions qui s’écoule page après page, malgré les drames et les déchirures, interpellant la conscience, l’esprit et le cœur humain, Amina Damerdji en fait partie.

Amina Damerdji a l’art d’écrire, son style s’affine et arrive à maturité, elle tisse sa toile et le génie littéraire fait le reste.

Dès les premières pages on se sent embarqué vers un voyage qui met tous les sens en alerte, le souffle coupé renaît puis s’accélère, s’essouffle et s’apaise, Amina Damerdji a le génie littéraire, qu’ont seulement les plus grands écrivains comme William Faulkner, Honoré de Balzac, Victor Hugo, Gabriel García Márquez, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohamed Dib, Tahar Djaout pour son livre, les vigiles, sa dernière publication avant d’être assassiné, Youcef Zirem, particulièrement pour ses livres, la guerre des ombres, l’homme qui n’avait rien compris, et la porte de la mer.

Amina Damerdji articule ses personnages à la fois écorchés et attachants, immergés malgré eux dans ces années noires, de tant d’incompréhensions, d’incertitudes, qui laissent la pensée dans l’impasse.

Dans une Algérie plongée dans le chaos, dans une société algérienne en ébullition, en mutation, en perte de repères, livrée aux extrêmes, dans la barbarie, la détresse et le sang versé, la nature est là heureusement pour nous rappeler qu’après la tempête l’éclaircie est possible.

La Matin d’Algérie : Vous êtes écrivaine, chercheuse en lettres et sciences sociales, très en vogue, qui est Amina Damerdji ?

Amina Damerdji : Je suis née aux États-Unis puis j’ai grandi à Alger jusqu’à sept ans. Dans ma famille (algérienne et française) mais aussi à travers nos déménagements puis, plus tard mes voyages (j’ai vécu à Madrid et à La Havane), j’ai rencontré des gens très différents, qui pensaient, sentaient et voyaient le monde de façon singulièrement différentes, parfois même opposées. Je me suis construite dans cette pluralité.

La Matin d’Algérie : Vous venez de publier Bientôt les vivants, chez Gallimard, un livre poignant, déchirant, dont l’histoire se déroule dans les années les plus noires de l’Algérie post-indépendance, vous avez vécu cette période où la mort était l’ombre des vivants, comment peut-on survivre après cela ?

Amina Damerdji : C’est précisément ce que raconte le livre : malgré les massacres, malgré les pertes de proches, malgré la peur, les Algériens et les Algériennes faisaient plus que survivre : ils vivaient. Ils allaient au travail, avaient des histoires d’amour, des rêves, des déceptions, faisaient la fête etc. Quand on parle de la décennie noire, on parle des massacres, des paroxysmes de violence (et la violence était là, bien réelle) mais on ne parle jamais de ce qu’il y avait autour : cette incroyable capacité à continuer à vivre.

La Matin d’Algérie : Vous avez l’art du choix des titres, Laissez-moi vous rejoindre, pour votre premier roman, et, Bientôt les vivants, pour votre deuxième roman, des titres phares qui accaparent au premier regard la curiosité du lecteur, comment faites-vous ?

Amina Damerdji : Pour les deux romans, les titres sont venus à la fin. Pour Laissez-moi vous rejoindre, il s’agit des derniers mots de la narratrice. Bientôt les vivants, est quant à lui emprunté à Kateb Yacine, à la deuxième strophe de « Poussière de juillet » :

« Et même fusillés

Les hommes s’arrachent la terre

Et même fusillés

Ils tirent la terre à eux

Comme une couverture

Et bientôt les vivants n’auront plus où dormir »

Dans ce poème magnifique, Kateb Yacine parle du poids des morts d’une autre guerre, la guerre d’Indépendance : en isolant la première partie du vers, on va vers quelque chose de plus lumineux qui est, je l’espère, la trajectoire du roman.

Kateb Yacine et M’hamed Issiakhem : digressions sur deux livres

La Matin d’Algérie : Vous avez le génie littéraire, quels sont les auteurs qui vous influencent ?

Amina Damerdji : J’ai été influencée très tôt par des poètes. Arthur Rimbaud a été la première référence importante pour moi. Sa déconstruction du vers et surtout le fait que le geste d’écriture soit essentiellement chez lui un geste d’autonomie, de liberté m’a marquée dans mon adolescence. Il y a aussi eu le poète espagnol Federico García Lorca, assassiné au début de la guerre civile. Son rapport à la noirceur et à la lumière m’a fascinée. Chez les romanciers, Virginia Woolf pour sa manière de nous plonger dans le flot des pensées des personnages, Gabriel García Márquez pour son art de conter et son humour.

La Matin d’Algérie : Dans une Algérie qui se cherche, qui tend à se refermer de plus en plus sur elle-même, qui peine à se démocratiser, la littérature peut-elle aider à cette émancipation, à cette ouverture que le peuple attend comme une bouffée d’oxygène ?

Amina Damerdji : Le pouvoir du roman est précisément de briser les murs. En abordant le monde à travers la complexité et la richesse des personnages, en faisant un pas de côté par rapport à la langue quotidienne, en ouvrant sur l’imaginaire, la littérature permet de sortir des positions campées, des éléments de langage qui rétrécissent la pensée.

La Matin d’Algérie : L’écrivain veille et interpelle les consciences, pour les rendre meilleures, c’est un rôle qu’il endosse, qui s’impose, en ce sens, il y a beaucoup d’enseignements à tirer de votre livre, l’écrivain algérien Youcef Zirem dit qu’il n’y a pas de meilleur idéal que de se battre pour les droits humains, pour l’humanisme, pour le progrès, pour une vie digne pour toute l’humanité, qu’en pensez-vous ?

Amina Damerdji : Bientôt les vivants, n’est pas un roman militant. Il raconte un monde, celui de l’Algérie des années 1990, et pose une question existentielle qui dépasse le cadre de l’Algérie, une question que nous avons tous été amenés à nous poser : doit-on maintenir coûte que coûte les liens avec nos proches, notre famille, même quand ce lien nous abîme ?

La Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Amina Damerdji : Je commence à entrevoir le monde de mon troisième roman. L’Algérie n’en sera pas absente mais j’en parlerai quand je serai plus avancée dans l’écriture.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Livres :

Bientôt les vivants, roman, éditions Gallimard, 2021

Laissez-moi vous rejoindre, roman, éditions Gallimard, 2024

Poésie et dissidence à Cuba : Engagement et désengagement des écrivains, de la Havane à Madrid (1966-2002) éditions Casa Velazquez, 2022

Lematindalgerie.com

Lundi 8 avril 2024

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Café l’Impondérable : Habiba Djahnine, une poésie entre ciel et terre

Habiba Djahnine était l’invitée de l’écrivain Youcef Zirem au café littéraire parisien de l’Impondérable, le 7 avril dernier.

Le livre de poésie, Traversée par les vents, publié chez les éditions Bruno Doucey, de Habiba Djahnine a été l’occasion de discuter de poésie, de féminisme, de cinéma, de décennie noire, de mysticisme… au café l’Impondérable de Youcef Zirem.

Habiba Djahnine est productrice, documentariste, réalisatrice de films, poétesse et écrivaine. Mais on ne peut parler de Habiba Djahnine sans évoquer sa sœur Nabila qui était une architecte engagée pour le droit des femmes, l’une des plus grandes féministes algériennes.

Nabila a créé l’Association de Défense des Droits des Femmes, Tiɣri n tameṭṭut (cri de femme), dont elle était présidente. Elle a lutté durant toute sa courte vie contre le Code de la famille reléguant les femmes au statut de mineures.

Nabila Djahnine a été assassinée par l’obscurantisme, par des fondamentalistes musulmans le 15 février 1995, rejoignant les milliers de victimes de cette période la plus noire de l’histoire de l’Algérie post-indépendance.

Habiba Djahnine est l’initiatrice de Béjaïa Doc, un atelier de création de films documentaires. Elle sillonna les routes d’Algérie dans le cadre de ces ateliers.

Son long métrage poignant, Lettre à ma sœur, consacré à sa sœur Nabila, a eu un grand impact sur le réveil des consciences et le sursaut identitaire.

Son recueil, Traversée par les vents, est une envolée mystique, une invitation au voyage, à la méditation, où le cœur interpelle l’esprit.

Le recueil s’ouvre sur une citation de Rumi (Djalâl ad-Dîn Rûmî), le grand poète mystique persan, l’un des plus hauts génies de la littérature spirituelle universelle.

« Je viens de cette âme qui est à l’origine

de toutes les âmes

Je suis de cette ville qui est la ville

de ceux qui sont sans ville

Le chemin de cette ville n’a pas de fin

Va, perds tout ce que tu as, c’est cela

qui est le tout. »

Cette citation donne le ton du recueil, une dimension mystique et spirituelle s’ouvre à nous et nous attire vers un beau voyage où aventuriers, chercheurs et initiés s’y retrouvent dans une voie qui transcende la réalité déchirant l’illusion vers la vérité.

« Tout nous assaille

Inquiétude et chaos

Tissent un sentiment

Peut-être une conviction

De n’appartenir qu’à la terre »

La terre nourricière qui donne vie et accueille la mort. La vie en sort toujours vainqueur.

Durant l’échange avec Youcef Zirem, une atmosphère apaisante nous enveloppa tous, les lectures de poèmes plongèrent la salle dans l’émerveillement, il faut dire que Youcef Zirem sait donner le ton, le rythme, le tout planant dans l’harmonie.

Habiba Djahnine cite les grands savants mystiques qui l’influencent, qui lui parlent, Rumi (Djalâl ad-Dîn Rûmî), Hallaj (Mansur al-Hallaj), Kheyam (Omar Khayam), des références qui émeuvent le public, éveillant les cœurs vers l’union et l’amour.

Les regards se croisent bienveillants, heureux du partage culturel comme une douce brise fraîche soufflant sur les âmes.

« Aâmi Salem

…..

J’ai bu du thé qu’il m’a offert et j’ai demandé

« As-tu prié … ? As-tu jeûné ? »

« Dieu m’a dispensé de tout

Ma soumission à Lui recouvre mes prières

Quant au jeûne il m’est quotidien »

Le sage, le mystique ou même l’Ermite savent voir au-delà des voiles, des cieux pleins d’étoiles, loin des certitudes, loin des servitudes, loin du superflu de note époque folle, ils se délectent de l’essentiel.

Le poète comme le peintre peint sa réalité, met des couleurs là où il n’y en a pas, ces couleurs sont les mots, ceux qu’il choisit et ceux qui s’imposent d’eux-mêmes.

« Les entrailles de la terre ont gémi

Désarroi destruction agonie

En lambeaux ils étaient

Mais ils se relèveront d’entre les morts

Ils reviendront maintes fois leur dire

Que la terre a assez bu de mensonges et de crimes

J’avais la conviction non la certitude d’un désert »

Habiba Djahnine a côtoyé les vents de la peur, de l’effroi, ceux qui accompagnent le sifflement de la faux de la faucheuse fauchant les âmes, elle peut maintenant accueillir ceux du déserts, ces vents qui sculptent les dunes et les mirages, son regard la portent au-delà des horizons, des vents mauvais aux vents meilleurs.

La rencontre littéraire s’est terminée aux frontières du désert, libre à chacun de continuer à marcher sur le sable fin ou de rebrousser chemin.

Brahim Saci

Livres de poésie :

Outre Mort – édition El Ghazali.
Fragments de la maison – édition Bruno Doucey.
Traversée par les vents – édition Bruno Doucey.

Les films :

Lettre à ma sœur
Autrement citoyens
Retour à la montagne
Avant de franchir la ligne d’horizon
Safia, une histoire de femme
La Kabylie des Babors
D’un Désert

Brahim SACI

DIASPORADZ

Le 10 avril 2024

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Crédit photo : Jean-Marc Cherix

Rencontre avec Laure Mi Hyun Croset

Laure Mi Hyun Croset est une écrivaine qui émerveille le regard et l’intellect, une écriture forgée par l’expérience d’un vécu qui donne à chaque mot son poids et l’œil est captivé, le cœur est apprivoisé par ce style limpide mais ciselé où le souffle s’apaise, comme une césure qui offre une halte poétique aux dimensions spirituelles aux ailes mystiques.

Le lecteur averti trouvera la source où s’abreuver, l’aventurier trouvera des voyages inespérés, heureux donc celui qui sait regarder et lire derrière chaque ligne.

Laure Mi Hyun Croset a cette magie qu’ont seulement les grands auteurs, celui de retenir le lecteur par une écriture vraie sans concession, celui-ci se laisse accaparer au point de ne plus vouloir sortir tant il fait sienne l’histoire, et les sens sont en éveil pour ne rien rater pas même une respiration.

Laure Mi Hyun Croset a fait ses études à l’université de Genève en littérature française et en histoire de l’art, où elle a obtenu une licence, installée à Genève elle consacre son temps à l’écriture pour notre plus grand bonheur.

Laure Mi Hyun Croset ne cesse de nous surprendre agréablement par ses publications de qualité portant son génie littéraire au paroxysme des cimes, elle passe de la nouvelle au roman avec une facilité déconcertante, rétrécissant ainsi la frontière entre les deux genres, on s’y plonge, la brièveté et la densité se complètent, attendant avec suspense le dénouement.

Laure Mi Hyun Croset vient de publier, Made in Korea, un roman au titre évocateur paru aux Éditions BSN Press & Okama, c’est une histoire poignante, écorchée, sur le chemin d’une renaissance.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes une écrivaine au grand talent, qui ne cesse de faire parler d’elle, vous passez aisément de la nouvelle au roman, au conte, qui est Laure Mi Hyun Croset ?

Laure Mi Hyun Croset : Merci, cher Brahim Saci, pour vos mots magnifiques et perspicaces ! Derrière le journaliste, je perçois l’attention du poète. Il serait trop long de parler de ma personne, de ses passions et de ses contradictions, donc je vais plutôt vous dire deux mots sur l’écrivaine. Si je suis née en Corée et que je vis en suisse, ma vraie patrie est la langue française et je suis davantage une styliste qu’une conteuse. En effet, ce qui m’intéresse le plus, c’est le dispositif narratif, la structure, le point de vue sur les choses et le langage avec lequel je tente d’exprimer une partie de la complexité de notre monde.

Le Matin d’Algérie : La littérature semble faire partie de vous, quels sont les auteurs qui vous influencent ?

Laure Mi Hyun Croset : Vous avez totalement raison, je suis une plus grande lectrice que romancière. Si je suis une immense fan de La Bruyère, Flaubert ou Kundera, dont j’apprécie énormément l’ironie, j’aime aussi la littérature américaine contemporaine sombre et sauvage. Dès le moment où un auteur possède une acuité du regard et un style puissant pour l’exprimer, je suis emballée.

Le Matin d’Algérie : Made in Korea, interpelle le cœur et l’esprit, racontez-nous la genèse de ce roman ?

Laure Mi Hyun Croset : Comme j’avais écrit un roman très étrange et qu’il n’a pas encore trouvé preneur dans les grandes maisons d’édition françaises, j’ai décidé d’écrire un texte plus amène, un microroman plus optimiste, mon troisième pour la collection Uppercut qui associe sport et littérature. Ayant appris que j’avais un diabète génétique et étant adoptée, je me suis dit que ça serait amusant d’exploiter ces deux talons d’Achille dans un même roman et qu’il était temps de travailler sur mon pays d’origine. J’ai donc choisi le taekwondo et ai commencer à bûcher avec ardeur mon sujet.

Le Matin d’Algérie : Vous avez la magie de la narration, vous arrivez à aborder tous les sujets même les plus sensibles et graves sans jamais lasser le lecteur, comment faites-vous ?

Laure Mi Hyun Croset : Merci infiniment ! J’utilise l’ironie qui permet que, derrière chaque phrase, il y en ait une autre ou du moins un autre sens. Je recours aussi à l’ellipse qui fait travailler le lecteur. J’ai beaucoup de mal à exprimer tout simplement une chose et encore moins au premier degré. Je suis aussi très attentive au rythme de mon récit et j’élague énormément. Tout ce qui n’est pas strictement nécessaire doit disparaître ! J’écris assez vite, mais je relis très longtemps mes textes.

Le Matin d’Algérie : Il y a tout un élan poétique dans vos écrits, mais on sent un cri dans chaque mot, comme pour éveiller les consciences et les personnes endormies, pensez-vous que la littérature peut changer notre regard sur le monde ?

Laure Mi Hyun Croset : Vous avez une nouvelle fois tout à fait raison. J’essaye de bousculer mes lecteurs. Je les emmène dans une histoire jusqu’au moment où ils s’aperçoivent que mon personnage s’est trompé et qu’ils auraient dû moins s’identifier et garder une distance critique. J’ai envie que les gens se méfient de tout discours, qu’ils s’intéressent toujours à la source qui les émet. C’est en cela que ma littérature est engagée, moins par les thématiques que j’aborde, mais par cette vision de l’art qui doit réveiller les gens. Je pourrais le faire de façon plus douce mais la tonalité de mes ouvrages est acidulée, peut-être un peu moins dans le dernier. On n’échappe pas à soi-même ! Oui, la littérature peut, doit changer notre regard sur le monde, nous transformer, nous rendre plus perspicaces ou plus empathiques, sinon pourquoi en lire ?

Le Matin d’Algérie : “La littérature est le chant du cœur du peuple et le peuple est l’âme de la littérature” Disait Jiang Zilong, qu’en pensez-vous ?

Laure Mi Hyun Croset : Il me semble en effet que littérature permet de dire nos joies et nos souffrances. Oui, quand elle est subtile, elle parvient à exprimer notre condition d’être humain. Cette citation est très belle, et je l’étendrais à tous les arts.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Laure Mi Hyun Croset : J’en ai quantité dont des collaborations avec plusieurs artistes. J’aimerais aussi prendre le temps de relire mon précédent roman pour le soumettre sous une forme, pas forcément moins radicale mais peut-être plus aboutie, à une maison d’édition qui aimerait vraiment le défendre. J’ai également beaucoup de projets extraordinairement stimulants avec le prestigieux et fondamental Parlement des écrivaines francophones. Je suis aussi marraine ou ambassadrice de plusieurs festivals et associations dont j’aimerais honorer la confiance et porter la cause.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Laure Mi Hyun Croset : Merci infiniment pour votre fine et généreuse lecture de mon travail. Je vous souhaite un immense succès avec vos ouvrages. Le monde, surtout en ces temps sombres, a besoin de poésie à la fois pour comprendre et s’évader.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Publications :

– Made in Korea, roman, BSN Press & OKAMA, Suisse

– Pop-corn girl, microroman, BSN Press, Suisse

– Le beau monde, roman, Éditions Albin Michel, France

– S’escrimer à l’aimer, microroman, BSN Press, Suisse

– Après la pluie, le beau temps et autres contes, contes, Éditions Didier, France

– On ne dit pas « je » !, récit, BSN Press, Suisse

– Polaroïds, autofiction, Éditions Luce Wilquin, Belgique

– Les Velléitaires, recueil de nouvelles, Éditions Luce Wilquin, Belgique

Le 4 avril 2024

lematindalgerie.com

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Ben Mohamed, un poète clairvoyant


Le poète Ben Mohamed, de son vrai nom Benhamadouche Mohamed, fait partie de ces poètes à la verve franche et brillante. Il parle sans détours avec un charisme digne des poètes légendaires.
Nous avons pu le constater, invité de l’écrivain Youcef Zirem au café littéraire parisien de l’Impondérable, où le poète Ben Mohamed a su captiver le public en parlant de son parcours dans le champ culturel berbère et de son expérience riche et mouvementée à la Radio kabyle Chaîne 2.

On peut dire que Ben Mohamed a l’art de la rhétorique, alimentant son argumentation d’anecdotes laissant l’assistance dans l’émerveillement.

Il nous raconte qu’à huit ans, il assiste émerveillé avec son père à un récital de Slimane Azem dans un restaurant d’At Wacif. Il sortira de là avec un fascicule où des chansons de Slimane Azem étaient transcrites en caractères latins.

Le destin de poète de Ben Mohamed fut scellé ce jour-là. On a appris aussi que c’est grâce à Mohamed Hilmi qu’il fit sa première émission de radio.

L’affaire Sliman Azem
On ne pouvait évidemment pas évoquer la Chaîne 2 sans parler de la censure qui y a durement sévi et de Slimane Azem qui en a payé le prix fort, puisque celui-ci fut interdit d’antenne et jugé Persona non grata de 1967 jusqu’à l’ouverture politique de 1988.

Youcef Zirem n’a pas manqué de poser cette question cruciale à ce témoin de l’époque sur la censure touchant le légendaire Slimane Azem, l’un des plus grands poètes chanteurs du XXe siècle.

Ben Mohamed semblait s’attendre à cette question. Il nous rappelle ce que Kamel Hamadi ne cesse de dire, que l’interdiction n’était pas officielle, qu’une main malveillante a ajouté au stylo le nom de Slimane Azem sur une liste adressée par le ministère de l’information.

Nous étions en 1967 pendant la guerre des six jours, et cette liste concernaient les chanteurs français ayant apporté leur soutien à Israël.

Le directeur de la radio de l’époque n’a pas cherché à savoir qui avait ajouté le nom de Slimane Azem sur la liste, mais a inclus Slimane Azem dans l’interdiction, la loi du silence était tombée comme un couperet, personne n’osait en parler.

Une interdiction qui a brisé Slimane Azem que l’exil n’avait déjà pas épargné, personne n’a essayé d’éclairer les zones d’ombre, d’ailleurs même les écrivains et intellectuels de l’époque se sont tus.

Cette histoire d’ajout au stylo n’a évidemment convaincu personne. Puis Ben Mohamed nous raconte ses mésaventures avec la radio, on a censuré plusieurs fois ses émissions. Il est le premier à avoir invité Matoub Lounès, ce qui lui a coûté la suppression de son émission.

Puis Ben Mohamed nous raconte une autre anecdote concernant l’un des directeurs de la radio qui voulait donner une part importante au chant religieux, sous les conseils de bouffons de la radio espérant s’attirer ses faveurs.

Il fait venir le grand Mokrane Agawa spécialiste du genre, mais quand celui-ci arrive et entre dans le bureau tel un gentleman, à peine assis, que le directeur lui dit qu’il est ignorant, comme un âne, concernant le chant religieux.

Mokrane Agawa se lève brusquement et s’en va en lui laissant ces mots : « Je ne suis pas venu ici pour parler avec un âne. »

La salle est hilarante à ce moment-là, puis Ben Mohamed nous parle de ces projets d’écriture, 3 livres en perspective, dont l’un regroupera les poèmes chantés par les artistes puisque certains n’évoquent jamais l’auteur de leurs chansons.

Brahim Saci


3 avril 2024
Diasporadz

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Rencontre avec le comédien chanteur Sadek Yousfi

Sadek Yousfi fait partie de cette belle jeunesse algérienne, kabyle, émergente, une nouvelle génération d’artistes doués et passionnés qui remplissent la scène artistique par des créations de qualité qui laissent le public dans l’émerveillement.

Loin d’être une fracture avec la tradition orale, cette nouvelle ère de la création jaillissante est complémentaire, elle élève et rehausse l’héritage culturel vers une ouverture salutaire sur le monde, tout en sauvegardant ses spécificités évidemment.

Sadek Yousfi est un homme cultivé aux talents multiples, s’il a la carrure des acteurs américains il n’a rien à leur envier tant il manie l’art de la comédie avec justesse et passion.

On peut dire que Sadek Yousfi crève l’écran et fait vibrer les scènes de théâtre par son jeu naturel et vrai malgré son jeune âge. Il joue aussi bien au théâtre, au cinéma, qu’à la télévision. Il est aussi écrivain et metteur en scène pour le théâtre.

Quand on le voit une fois on ne l’oublie pas tant son charisme est grand, ce qui s’ajoute à ces nombreux talents, que ce soit le chant, la composition ou la comédie, Sadek Yousfi se sent à l’aise, il est chez lui, l’art accapare tout son être, pour n’en faire qu’un avec lui.

L’art et la musique ont été ses passions depuis sa tendre enfance. Cet enfant d’Iferhounene en Kabylie fait plaisir à voir et à écouter, c’est à la maison de jeune d’Iferhounene qu’il a fait ses débuts au théâtre.

Sadek Yousfi est aussi auteur compositeur interprète, c’est une voix avec une musique qui sonne l’universel sans toutefois perdre ses repères d’où le génie de Sadek Yousfi, qui sait fort bien marier des sonorités nouvelles à des airs empreints des parfums d’Afrique, kabyles et berbères.

Sadek Yousfi poursuit actuellement des études théâtrales à l’université Paris-8.

Le Matin d’Algérie : Votre parcours est fascinant, du théâtre au cinéma, comédien metteur en scène, de la musique au chant, vous êtes auteur compositeur interprète, la passion des arts vous anime, qui est Sadek Yousfi ?

Sadek Yousfi : Pour commencer azul fell-awen, donc Sadek est un jeune passionné des arts vivants, depuis ma tendre enfance je rêvais d’être sous les feux de la rampe, je me sens si bien quand je suis sur scène, j’aime la connexion, le partage et l’échange qui se créent avec le public.

J’ai grandi à iferhounene, depuis mon enfance je suis passionné par l’art, surtout la musique, en 2008 j’ai découvert le théâtre à la maison de jeunes d’iferhounene, grâce à monsieur Houche Salah, il nous a fait une formation suivie de la réalisation d’une pièce de théâtre qui s’intitule, Ulac el herrga ulac, un spectacle qui a donné plus de trois cents représentations sur les chaînes nationales.

À l’époque, j’ai fait du théâtre dans l’association de la maison de jeunes nommée : Hamid ben Tayeb. En 2011 avec mon équipe on a créé la coopérative théâtrale, Macahu, avec laquelle on a produit une pléthore de spectacles avec beaucoup de metteurs en scènes, où j’ai joué en tant que comédien, tel que Lunja, yennayi jeddi, Tafat deg cqiq n tlam, Tislit n wenzar, Tadsa di twaghit…

En 2015, je suis nommé président de la coopérative théâtrale, Macahu, j’ai piloté cette coopérative en décrochant le grand prix de la meilleure pièce au festival national du théâtre amazigh en 2016, avec la pièce, Tadsa di twaghit.

En 2017, je tente ma première tentative de mise en scène sur le texte, Sin-nni, de Mohya, adapté de la pièce, Les Émigrés, de Slawomir Mrozek (écrivain, dramaturge franco-polonais), avec cette pièce on a décroché plusieurs prix, à l’instar de la meilleure pièce au festival national du théâtre jeunesse à Boumerdès.

En 2022, j’adapte et je mis en scène, Asdarfef, d’après, Les chaises, de Eugène Ionesco, avec lequel je décroche la meilleure mise en scène au festival du théâtre amazigh à Batna. J’ai joué à Tamenghest.

Avec la troupe de Azzouz Abdelkader, au théâtre régional de Tizi, j’ai joué dans deux productions, une en 2019 (Anag wis sebaa), et une autre en 2023 (Rosa hnini). Au cinéma j’ai joué dans plusieurs courts métrages en français comme : Celui qui brûle, Ne rien écrire sur mon épitaphe, en kabyle, J’ai joué un long métrage qui s’intitule : Azamul et un feuilleton ramadanesque qui s’intitule, Tayri d texidas. J’ai à chaque fois incarné le premier rôle.

Dans la musique, j’ai deux clips disponibles sur YouTube, Werggegi et Anida-ten, et je sors bientôt un nouveau titre. Sinon je suis actuellement étudiant en licence théâtre à l’université Paris 8 de Saint-Denis.

Le Matin d’Algérie : En Algérie, on a l’impression que tout est à faire, il y a si peu de productions, aussi bien théâtrales que cinématographiques, pourtant les talents ne manquent pas, mais le public ne montre que très peu d’intérêts aussi, que faut-il faire d’après vous ?

Sadek Yousfi : Il y a malheureusement un manque de formation et de culture théâtrales, les algériens savent très peu de choses sur le théâtre et le cinéma, on a pas eu un Shakespeare, un Molière, ou un Brecht, c’est pour dire qu’on a pas beaucoup de références, hormis quelques tentatives de Alloula (Abdelkader Alloula), Kaki (Abdelkader Ould Abderrahmane, dit Abderrahmane kaki), et Mohya (Abdallah Mohia) pour ne citer que ceux-là.

On se sent coupé du monde, on ne regarde pas ce qui se fait ailleurs, on s’est quelque peu refermés sur nous-mêmes, et l’on ne peut pas avancer sans s’ouvrir aux autres. C’est ce que Mohya (Abdallah Mohia) a compris en adaptant les grands auteurs universels comme, Am win yettrajun Rebbi, En attendant Godot, de Samuel Beckett, Aneggaru a d-yerr tawwurt, La Décision, de Bertolt Brecht, Llem-ik, Ddu d udar-ik, L’exception et la règle, de Bertolt Brecht, Tacbaylit, La Jarre, de Luigi Pirandello, Si Lehlu, Le Médecin malgré lui, de Molière, Si Pertuf, Tartuffe, de Molière Muhend U Caâban, Le Ressuscité, de Lu Xun.

Il y a des versions d’Antigone (une tragédie de Sophocle qui se déroule en 442 avant J.-C), de Roméo et Juliette (une tragédie de William Shakespeare publiée en 1597), de Médée (une tragédie grecque d’Euripide, produite en 431 avant J.-C), dans beaucoup de langues, alors pourquoi pas nous ? C’est dans ce sens qu’il faut aller, mettre les gens qu’il faut là où il faut et leur donner les moyens de travailler. Après, le public va suivre, c’est une évidence. C’est à l’artiste d’orienter le public non l’inverse.

Le Matin d’Algérie : La bonne santé des arts révèle le niveau de bonheur d’un pays, en quoi l’art peut-il aider au rayonnement d’un pays ?

Sadek Yousfi : Faut dire que le système en Algérie n’aide pas beaucoup l’artiste, toutes les salles sont monopolisées et étatiques, il n’y a pas de salles privées comme partout dans le monde où l’artiste pour se produire, il n’y a pas d’industrie musicale et cinématographiques qui entraîne un grand business du sponsoring des médias … etc.

L’artiste souffre en silence chez nous, déjà qu’il n’a même pas un statut digne pour le couvrir, ici en France ils ont l’intermittence, pas chez nous !

En plus de cela l’artiste est toujours pointé du doigt, quand il y a un deuil, c’est à lui d’annuler ses spectacles, quand il y a un problème c’est à lui de prendre position et le régler, c’est comme si l’artiste devait tout résoudre. Il doit parler du sport, de la politique de la météo… je pense qu’on demande trop de l’artiste.

Si on lui offre juste les conditions nécessaires pour produire son art et lui permettre de bien le diffuser, je pense que ce serait mieux pour tout le monde.

Le Matin d’Algérie : Vous passez d’un art à l’autre avec une facilité déconcertante, le théâtre, le cinéma, la composition musicale et le chant, comment réussissez-vous cette performance ?

Sadek Yousfi : Je pense que celui qui a une formation théâtrale peut facilement passer d’un art à l’autre. Le théâtre est un art tellement complet qu’il est comme une passerelle qui s’ouvre vers toutes les autres expressions artistiques.

Le théâtre est le père des arts, pour être un bon comédien de nos jours il faut non seulement savoir jouer ou incarner des rôles mais en plus chanter, danser, et avoir une bonne expression corporelle.

Au théâtre, on travaille la diction, la voix, l’imaginaire, le corps, ces exercices là on les retrouve aussi dans le cinéma et le chant …. J’insiste sur la formation, quelle soit physique ou intellectuelle.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un chanteur talentueux, mais on vous voit peu sur scène, est-ce parce que vous faites du cinéma une priorité ?

Sadek Yousfi : Tous les kabyles sont des chanteurs de nos jours (rire), il y a beaucoup de concerts, et il y a même un grand public pour ça, mais en ce qui me concerne j’ai fait du théâtre une priorité, j’aspire à un théâtre universel en kabyle. Avec la chanson on arrive à remplir les plus grandes salles parisiennes comme le Zénith, je rêve qu’on puisse faire la même chose pour le théâtre et le cinéma kabyle.

Nous avons malheureusement l’impression qu’il n’y a que la chanson dans notre culture, d’ailleurs le grand public ne connait pratiquement que les chanteurs. Les auteurs, les réalisateurs, les metteurs en scènes restent méconnus. Il reste donc beaucoup à faire.

Le Matin d’Algérie : Quels sont ceux qui vous influencent dans le théâtre, le cinéma et la musique ?

Sadek Yousfi : L’art en général et les artistes universels m’influencent, je suis sensible aux œuvres intemporelles. Charlie Chaplin au cinéma était extraordinaire, sans dire un mot, il a fait rire le monde entier, la seule expression de son visage suffisait, de l‘Amérique à l’Afrique, à l’Europe à l’Asie, la seule évocation de son nom fait rire. Parce qu’il s’adresse au cœur humain, Charlie Chaplin a su toucher le monde entier.

Concernant le théâtre, je dirais le théâtre de Vsevolod Meyerhold (Karl Kasimir Theodor Meierhold dit Vsevolod Emilievitch Meyerhold un dramaturge et metteur en scène russe), Car c’est un théâtre qui se base sur l’expression corporelle, pas sur le parler, et le corps est compris par le monde entier, on a soif de la même façon, on manifeste partout la douleur de la même façon.

Pour ce qui est de la musique, j’aime la musique dite moderne et les fusion musicales…

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Sadek Yousfi : Je sors bientôt ma nouvelle chanson avec un clip filmé comme au cinéma, comme j’aime le faire dans tous mes clips, j’essaie de raconter une histoire qui ne raconte pas tout à fait le texte de la chanson mais une histoire qui marche en parallèle avec le texte de la chanson, donc proposer au public deux œuvres dans une seule.

Dans le théâtre, j’ai finalisé l’écriture d’un monodrame féminin, que je souhaite mettre en scène très bientôt.

Pour ce qui est du cinéma, j’ai des propositions ici en France mais rien n’est encore décidé. On verra d’ici là.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Sadek Yousfi : Pour conclure, j’appelle les jeunes artistes à s’instruire, à encourager la formation, parce que le don à lui seul ne suffit pas, si tu manques d’intellect tu vas vite disparaître, j’appelle les autorités concernées à ouvrir les portes des théâtres, à encourager encore plus cet art, et j’espère qu’un jour on aura des œuvres à l’image de Vava inuva ou de Nedjma de Kateb yacine qui feront parler d’elles dans le monde.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Chaîne YouTube :

youtube.com/@SadekYousfi

2 avril 2024

lematindalgerie.com

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L’incontournable café littéraire parisien de l’écrivain Youcef Zirem

Le café littéraire parisien de l’Impondérable, de l’écrivain Youcef Zirem, qui se déroule chaque dimanche à 18h, au 320, rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement de Paris, est un espace littéraire unique en son genre, ouvert et à la portée de tous.
Il peut se vanter d’être le seul café littéraire hebdomadaire de cette capitale des arts et des lumières. Nombreux sont ceux qui sont passés par là depuis 2017, et l’on se bouscule pour y être invité, tant Youcef Zirem a le don de mettre à l’aise l’invité dans des échanges courtois et éclairés.

Tous les dimanches l’art et la littérature se côtoient et prennent un verre dans ce lieu devenu quasi mythique, où les tenants actuels du lieu, Mourad et Sofiane, vous accueillent avec le sourire bienveillant.

L’écrivain poète journaliste Youcef Zirem a le génie de pouvoir tenir une programmation depuis 2017, ce qui est une sacrée performance, mais l’écrivain humaniste est aimé de tous, artistes et auteurs s’y retrouvent avec joie, ils savent que Youcef Zirem les mettra généreusement en lumière.

Paris compte cinq cafés littéraires historiques, « Les Deux Magots » à Saint-Germains-des-Prés, que fréquentaient jadis Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, un lieu de rendez-vous d’artistes et d’intellectuels, Guillaume Apollinaire, Elsa Triolet, Louis Aragon, André Gide, Picasso et d’autres.

« Le Procope » dans le VIe arrondissement de Paris, La fontaine, Racine, Diderot, d’Alembert, Beaumarchais, Voltaire, Balzac, Nerval, Hugo, George Sand, Musset et Verlaine s’y sont attablés. Aujourd’hui Amélie Nothomb, Éric-Emmanuel Schmitt fréquentent ce lieu.

« Le Café de la Paix », place de l’opéra dans le IXe arrondissement, fréquenté par de nombreux intellectuels, écrivains, Maupassant, Victor Hugo, Émile Zola, Oscar Wilde, Paul Valéry, André Gide, Marcel Proust.

« Le Café de Flore » dans le VIe arrondissement, fréquenté par Guillaume Apollinaire, Picasso, Boris Vian, Serge Reggiani, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Ionesco.

« La Closerie des Lilas » dans le VIe arrondissement, Bazille, Renoir, Monet, Sisley, Pissarro, Émile Zola, Paul Cézanne, Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Edmond de Goncourt, Paul Verlaine, Paul Fort, Lénine Guillaume Apollinaire, Alfred Jarry. Amedeo Modigliani, Germaine Tailleferre, Paul Fort, André Breton, Louis Aragon, Pablo Picasso, Jean-Paul Sartre, André Gide, Paul Éluard, Oscar Wilde, Samuel Beckett, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Henry Miller, ont fréquenté cet endroit.

Le café littéraire parisien de l’Impondérable est un exemple pour le vivre ensemble et l’ouverture culturelle. C’est un lieu convivial, où les échanges se font dans la curiosité, l’amitié, et la bonne humeur. Les poètes, les écrivains, les artistes en général, sont toujours les bienvenus.

Les artistes, les écrivains, les intellectuels de tous bords viennent parler de leurs publications. L’écrivain Youcef Zirem anime toujours les débats avec brio.

Après une présentation et un échange entre l’invité et Youcef Zirem, la parole est donnée au public. Chacun est libre d’intervenir et de poser la question qu’il veut, même celui qui vient de rentrer, qui n’a rien suivi, tout le monde l’écoute avec bienveillance et l’invité lui répond, tout se passe dans le respect du vivre ensemble.

Ce café littéraire situé dans un quartier populaire joue aussi un rôle éducatif. Les rencontres sont toujours chaleureuses et conviviales. Les gens restent souvent très tard et en profitent pour échanger autour d’un verre entre eux et avec l’invité.

Le café littéraire parisien de l’Impondérable de l’écrivain Youcef Zirem reste le rendez-vous incontournable de tous les dimanches à 18h. L’écrivain Youcef Zirem continue d’assurer la programmation, parfois même avec peines et sueurs, mais pour cet amoureux des arts et des lettres le partage culturel est comme un don de soi, il sait combien le livre et les arts peuvent améliorer le monde et il nous le rappelle souvent en disant « le meilleur est toujours possible ».

Brahim Saci

26 mars 2024

DIASPORADZ

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Rencontre avec Lyazid Benhami

Lyazid Benhami est cet homme généreux et discret assoiffé de savoir et de culture. Après l’obtention du bac, il a entamé des études en gestion et en management à l’université Paris 1 Sorbonne.

Pour des raisons familiales, il a dû interrompre pour des raisons personnelles, familiales et militantisme politique au sein du FFS, pensant y revenir mais en vain, car d’autres latitudes l’attendaient. Un vaste champ d’études et de réflexions s’ouvrait alors et s’offrait à lui.

Lyazid Benhami est cet homme infatigable au service des autres, vice-président de l’Association des Amitiés franco-chinoises de Paris, il a participé à différents évènements :

Organisation de plusieurs expositions d’artistes chinois en France, initiation de l’exposition en novembre 2019 de l’Arc de Triomphe à Shanghai, organisation de divers évènements culturels et économiques sur place en Chine, dont un voyage d’étude sur le patrimoine culturel et architectural de la province du Shanxi en Chine en juin 2013, ayant abouti à un rapport de propositions de coopérations.

Il est aussi vice-président du Comité de Mobilisation de la Journée mondiale de la culture Africaine (Journée reconnue par l’UNESCO en novembre 2019), président de l’Association franco-berbère de Villejuif : Organisation de la première célébration du Nouvel An Berbère dans la ville de Villejuif en janvier 2020, membre fondateur du premier Festival-Carnaval du Nouvel An Berbère à Paris, organisé en 2022 avec plusieurs partenaires publics et privés.

Lyazid Benhami a également coordonné la revue Géostratégiques N°58 ; « L’Algérie, 60 ans après l’indépendance ». Elle a été publiée par l’Académie de Géopolitique de Paris à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie. Notre invité a été aussi Coordinateur et initiateur du Centenaire de la naissance de Krim Belkacem. Il travaille dans le champ culturel en France, dans les monuments historiques parisiens. Lyazid Benhami est donc passionné d’histoire, et on a pu le constater au café littéraire parisien de l’Impondérable, invité de l’écrivain Youcef Zirem, autour de son livre, Tahar Ibtatene, dit Tintin: Héros de la Résistance (1940-1945) et de la guerre d’Algérie (1954-962), paru chez les éditions L’Harmattan. Lyazid Benhami nous a tracé le portait de cet homme emblématique, qui a marqué la deuxième guerre mondiale par son rôle joué dans la Résistance française et son apport à la Révolution algérienne.

Le Matin d’Algérie : Vous paraissez infatigable, quand on voit tout ce que vous faites, mais c’est la culture qui vous anime, qui est Lyazid Benhami ?

Lyazid Benhami : Un citoyen qui estime que la société civile a toute sa place dans les débats et l’action publics. À travers la culture, j’essaie à ma juste mesure de promouvoir les dialogues en convoquant l’histoire, les arts, et de tenter de construire des espaces dans lesquels la réflexion et le sens critique prévalent sur la pensée unique et aux dictats ambiants.

Par ailleurs, je me suis éloigné du militantisme politique au sein du FFS très tôt, dès 1991. C’était peut-être parce que j’y suis entré très précocement, dès 1984, pendant la période de clandestinité du parti.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes kabyle mais vous œuvrez beaucoup pour la culture chinoise, d’où vient cet engouement pour la Chine ?

Lyazid Benhami : Je me suis intéressé très tôt à la culture chinoise, dès mon adolescence. C’est une culture passionnante, enrichissante, et je vais vous surprendre, elle est certainement très proche de la nôtre. Le sens de l’honneur, de la valeur pour la parole donnée, l’usage des métaphores dans le langage et les arts, sont autant d’attraits en communs. Je suis dans les amitiés avec la Chine depuis une quarantaine d’années, et au sein du bureau exécutif de l’Association des Amitiés franco-chinoises de Paris depuis 12 ans.

Nous avons beaucoup à apprendre de ce grand pays, doté d’une civilisation vieille de cinq mille ans. Enfin, qui peut ignorer aujourd’hui la puissance retrouvée de la Chine ?

Le Matin d’Algérie : On le voit bien, l’histoire vous passionne, vous venez de publier, Tahar Ibtatene, dit Tintin: Héros de la Résistance (1940-1945) et de la guerre d’Algérie (1954-962), paru chez les éditions L’Harmattan, où vous dressez un portrait, un parcours, à la fois déchirant et fascinant de votre oncle Tahar Ibtatene, cette grande figure de la Résistance à l’occupation allemande et de son implication dans la Révolution algérienne, pouvez-vous nous en parler ?

Lyazid Benhami : Il est difficile de résumer le parcours de Tahar Ibtatene en trois lignes. Arrivé en France très tôt en 1924, à l’âge de 15 ans. Il passa le reste de son existence en France. En 1940, il rejoint les services secrets du général de Gaulle. Il intègre en tant qu’agent secret le BCRA (Le Bureau Central de Renseignements et d’Action de la France libre) en octobre 1943, l’ancêtre de la DST (Direction de la surveillance du territoire).

En 1954, il se mettra à la disposition de la Révolution algérienne, au sein de la Fédération de France du FLN (Front de libération Nationale). Il avait 45 ans et était de surcroît un ancien officier des services secrets pendant la Seconde Guerre mondiale au sein de la Résistance française.

Il fut un artisan convaincu et pragmatique d’une véritable indépendance de l’Algérie. Ce fut un homme averti et de grande expérience.

Le Matin d’Algérie : Racontez-nous la genèse de ce livre ?

Lyazid Benhami : La genèse de ce livre, Tahar Ibtatene, dit Tintin: Héros de la Résistance (1940-1945) et de la guerre d’Algérie (1954-962), tient à ce que j’ai été le destinataire des archives personnelles de mon oncle Tahar Ibtatene. Du fait de leur importance historique, j’ai souhaité les partager avec le lecteur français et algérien, tout en rendant un hommage appuyé à ce grand héros de la Résistance française et de la Révolution Algérienne. J’ai dû aussi approfondir et peaufiner mes recherches dans les livres d’histoires, au Service Historique de la Défense, ainsi qu’au sein d’autres institutions.

Le Matin d’Algérie : Tahar ibtatene a joué un rôle crucial dans la Résistance française et dans la Révolution algérienne, vous éclairez un pan de l’histoire resté longtemps dans l’ombre, pourquoi à votre avis ?

Lyazid Benhami : Le parcours singulier de Tahar Ibtatène a côtoyé la grande Histoire, celle de la Résistance française en sa qualité d’officier des Services secrets français, puis celle pendant la guerre d’Algérie en sa qualité de militant pour l’indépendance algérienne au sein du FLN. Il a combattu le nazisme puis le colonialisme.

Ses états de service en tant qu’agent permanent, puis chargé de mission au sein de l’état-major des Services secrets pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que ses actions en faveur de ses frères FLN durant la Révolution algérienne, témoignent de sa bravoure et de son attachement aux principes de la liberté et de l’humanisme.

Les affaires secrètes sont par définition discrètes, imperméables, confidentielles. Elles demandent davantage de temps pour les analyser et les comprendre. Dans la Résistance, les missions de Tahar Ibtatène ont toutes revêtues les sceaux « confidentiel » et « très secret », les archives le prouvent. Pendant la guerre d’Algérie, les membres du FLN ne le connaissaient pas, tout était hermétique. Les cellules étaient au plus composées de trois membres chacune.

Parler de ce personnage atypique peut surprendre ; il eut très peu d’officiers Résistants qui eurent également un rôle au sein du FLN pendant la guerre d’Algérie. Je pense qu’à ce niveau de contributions et d’engagements, Tahar Ibtatène fut le seul. À charge maintenant aux historiens de continuer le travail commencé. Les archives publiques et privées sont là et sont nombreuses.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Lyazid Benhami : Les projets en cours sont ceux liés à mes différents engagements au sein des associations dont je suis membre actif, donc beaucoup !

Entretien réalisé par Brahim Saci

Livre : Tahar Ibtatene, dit Tintin: Héros de la Résistance (1940-1945) et de la guerre d’Algérie (1954-962), édition L’harmattan

jeudi 28 mars 2024

lematindalgerie.com

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Rencontre avec le chanteur Tarik Aït Menguellet

Tarik Aït Menguellet fait partie de cette belle relève qui éclaire la scène artistique algérienne et plus particulièrement la chanson kabyle. S’il se rapproche du timbre vocal de son père Lounis Aït Menguellet, Tarik Aït Menguellet apporte un nouveau souffle, comme une brise rafraîchissante qui remplit l’atmosphère d’espoir, qui laisse entrevoir de beaux jours et un avenir prospère pour la chanson la chanson kabyle.

Dans la famille Aït Menguellet, l’art se transmet avec bonheur, le père Lounis Aït Menguellet. Outre donc Tarik, il y a Djaffar qui aide son père musicalement depuis plusieurs années mais qui a aussi ses propres compositions musicales et Hayat qui a fait les Beaux-Arts. Nous pouvons dire que l’art chez les Aït Menguellet est une histoire de famille.

Tarik Aït Menguellet se distingue par son originalité, un charisme, un élan musical et poétique qui s’affirme et s’impose de lui-même par la force du verbe et la beauté des compositions.

Le Matin d’Algérie : Vous faites partie de cette belle et jeune génération de chanteurs kabyles qui fait plaisir à voir, mais qui est Tarik Aït Menguellet ?

Tarik Aït Menguellet : Je ne sais pas si je suis si jeune que ça ; disons que je suis jeune dans le domaine de la chanson puisque je me suis mis assez tard à l’écriture et la composition. En effet, la génération qui est en pleine éclosion fait plaisir à voir. Et l’adage dit justement qu’aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années.

De plus en plus, on voit des talents émerger, non pas qu’il y en ait plus qu’avant je pense, mais aujourd’hui, grâce à l’internet et aux réseaux sociaux, il est plus facile de présenter au public son potentiel. Imaginez : il y a quelques années, il fallait passer par la radio, la télévision, les journaux. Et cela n’était pas accessible à tous. Il fallait être au bon endroit et au bon moment, avoir certaines relations etc., mais tout cela a été balayé par un revers de la main numérique des réseaux sociaux et autres plateformes de streaming. C’est cela qui a permis, à mon sens, cette émergence de talents… et parfois d’absurdités malheureusement.

Le Matin d’Algérie : Vous avez du talent, mais vous êtes si discret, pourquoi si peu d’apparitions ?

Tarik Aït Menguellet : Merci pour le compliment. Vous connaissez le dicton : « Chassez le naturel, il revient au galop. » Si je suis discret, c’est à cause de ma nature. Un autre dicton dit également : « pour vivre heureux, vivons cachés ». Je crois que je vais m’arrêter là pour les citations et les proverbes !

Cela dit, je n’ai jamais considéré qu’écrire des chansons était synonyme de visibilité ou de représentation publique. J’écris des chansons à la manière d’un écrivain qui, une fois son livre terminé, le livre au public. Je dois également avouer que lorsque j’ai composé mes premières chansons, je voulais que d’autres les chantent.

Concernant la visibilité, il faut également intéresser les producteurs de spectacles qui misent sur des chanteurs pouvant remplir des salles. Il faut avoir beaucoup d’audience, abandonner un morceau de sa liberté pour appartenir aux autres, et un tantinet de célébrité. Une bonne dose de followers ne fait pas de mal non plus, ainsi que le nombre de vues détermine aux yeux des gens la valeur d’une œuvre. Tout cela fait que je suis un mauvais cheval pour cette course débridée.

Le Matin d’Algérie : Même si vous avez un timbre vocal qui se rapproche de votre père, vous avez votre propre style, quels sont les chanteurs kabyles qui vous influencent ?

Tarik Aït Menguellet : Concernant le timbre de voix, je pense que c’est purement génétique, ce qui ne m’empêche pas d’en être très fier. Contrairement à ce que pourraient croire la plupart des gens, je n’ai pas toujours baigné excessivement et exclusivement dans l’univers musical de mon père. Il est loin d’être un nombriliste ou un égocentriste et lorsqu’il nous passait de la musique, c’étaient d’autres artistes qui étaient à l’honneur, qu’ils soient algériens, orientaux ou occidentaux.

Je pense qu’être influencé se fait naturellement, ce n’est pas un acte conscient. On prend un peu de tout, ça travaille dans le cerveau et ça ressort sous une forme ou une autre. Et chaque artiste nous influence à sa manière, sans pour autant les cantonner dans tel ou tel rôle ; mon père et Slimane Azem pour l’importance des textes ; Cherif Kheddam et Idir musicalement ; Taleb Rabah pour avoir su si bien chanter les tracas de la vie ordinaire ; N’na Cherifa pour le rythme des mots ; Fahem pour avoir chanté des thèmes que d’autres n’ont jamais effleuré ou même osé etc. Je vais m’arrêter là sinon je ne pourrais plus m’arrêter de parler. Il y en a tellement ! Des plus anciens aux tout nouveaux.

Le Matin d’Algérie : Votre père a su conquérir le cœur de la majorité des Kabyles par un travail de qualité, il n’est pas facile de passer derrière lui et d’imposer son propre travail, votre frère Djaffar travaille beaucoup avec votre père mais vous, vous vous démarquez, vous semblez prendre votre propre envol, du coup vous êtes plus libre, qu’en pensez-vous ?

Tarik Aït Menguellet : Il est vrai que Djaffar est très présent dans le paysage artistique de mon père, en tant que musicien et arrangeur, et ça n’est pas toujours simple pour un artiste avec autant de talent que de devoir subir tout le temps des comparaisons souvent aberrantes. Ce qui ne l’a pas empêché d’exceller dans le domaine et d’avoir ajouté sa pierre à l’édifice de la chanson algérienne et de la musique universelle.

Il est vrai que j’ai le champ plus libre mais le nom me suit et généralement, la première question que me posent les gens, est de savoir si c’est mon père qui écrit les paroles de mes chansons, et si c’est mon frère qui en fait les musiques. Étant auteur et compositeur de mes œuvres, je réponds que non. Cependant, la suspicion quitte rarement leurs yeux. Mais, bon, j’imagine qu’il y a des fardeaux plus lourds à porter.

Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que l’art et la chanson en particulier peuvent contribuer à l’émancipation de l’Algérie ?

Tarik Aït Menguellet : Certainement oui. L’art chez nous a toujours été une sorte d’exutoire, pour le créateur qui se délivre de ses tourments, et pour le public qui trouve un écho aux siens. Vous avez utilisé un mot très important : l’émancipation. Nous sommes les prisonniers de plusieurs entraves qui nous empêchent d’avancer, les femmes comme les hommes, même si les femmes en souffrent plus. Aujourd’hui, il faut s’affranchir de ces liens, qu’ils soient liés à la tradition, à la religion, à l’histoire. Il faut garder le bon grain et se débarrasser de l’ivraie. Toute notre vie est faite d’interdictions, de lois, d’embrigadement, de dogmes, de censures, de proscriptions, qui sont autant d’inhibiteurs de la créativité et d’obstacles à l’émergence du bon sens.

Et l’art peut nous sortir de ce marasme. Il suffit, par exemple, de voir le nombre de femmes et de jeunes filles qui s’affirment aujourd’hui dans le domaine de la chanson, alors qu’il y a à peine quelques décennies, il était indécent de chanter même pour un homme.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Tarik Aït Menguellet : Les projets à venir sont comme l’espoir qui, chacun le sait, nous aide à vivre. Et des projets, j’en ai plein les placards, les armoires, les tiroirs, mais souvent en gestation, voire en mal de finition. J’essaie de trouver le temps d’en finaliser le plus grand nombre, notamment des chansons, peut-être un album, pour cette année, et l’édition d’un nouveau roman et d’un recueil de chroniques en phase de relecture.

Avec ma femme, qui est également auteure compositrice, on a des projets de livres et d’albums pour enfant, d’ailleurs nous en avons réalisé un qui sera bientôt mis sur les plateformes de streaming.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Tarik Aït Menguellet : Un dernier mot peut être serait d’affirmer mon soutien pour tous les calomniés sans fondement, les emprisonnés sans raison, pour ceux qui sont privés de leur famille et proches, pour les victimes de conflits et de barbarie où qu’ils soient, pour les gens qu’on empêche de s’exprimer ou simplement de vivre normalement.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Livre :

Le Petit Prodige, Kindle Édition

Chaîne YouTube :

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mardi 26 mars 2024

lematindalgerie.com

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Ahmed Amzal (chanteur) : je laisse ma musique parler à ma place

Ahmed Amzal est le reflet d’une âme passionnée, c’est un chanteur de grand talent, très discret, qui chante depuis de longues années. Ahmed Amzal est de la Kabylie profonde, de Djebla d’Aït Ksila, un village qui domine majestueusement la mer, l’un des plus beaux villages kabyles soigneusement préservée.

L’artiste émerveille par ses créations musicales de qualité, il a une voix qui apaise, qui force le respect, car elle vient du cœur, elle émeut, elle envoûte ; elle captive chargée d’émotion, c’est le ciel touchant la mer, c’est la montagne fière, c’est aussi la fascination et l’élévation spirituelle du désert.

Même s’il se fait rare sur scène, il continue discrètement à composer dans un effort sans cesse passionné soucieux de la qualité et du bon travail. Sans crier gare, ce chanteur originaire du célèbre village de Djebla éblouit l’oreille par un chant harmonieux qui fend les airs comme par magie pour laisser une empreinte poétique élevée, pour que nul n’oublie.

Le Matin d’Algérie : Vous chantez depuis de longues années, qui est Ahmed Amzal ?

Ahmed Amzal : Je suis un artiste d’expression kabyle passionné de musique, né et élevé dans le magnifique village de Djebla d’Aït Ksila, en Kabylie maritime. Mon nom d’artiste, « Amzal », est tout simplement un clin d’œil à ma région natale de l’Aarche Imzalen.

J’ai commencé à composer et à chanter dès mon adolescence. Les débuts de carrière des artistes tels que Amar Ikhenoussen et Hamid Ouagrani, mes compagnons de l’époque, m’ont beaucoup inspiré, mais la condition de chanteur était très mal vue par le contexte social de cette période. En outre, comme beaucoup d’artistes, je devais trouver un équilibre entre ma passion pour la musique et les responsabilités de la vie quotidienne.

Cependant, c’est lors de mon exil que j’ai réellement renoué avec ma passion pour la musique, où j’ai rencontré et côtoyé de nombreux artistes talentueux, qui m’ont encouragé à poursuivre mes aspirations musicales, à l’image du regretté Mouhoub Ali, paix à son âme, originaire du village Taguelmimt d’Ait Ksila. La chanson est devenue pour moi une échappatoire, un exutoire, face aux difficultés de l’exil, un moyen d’exprimer mes émotions, mes expériences et mes réflexions sur l’amour, la société et bien d’autres sujets.

Je suis un fervent défenseur de l’authenticité et de la sincérité dans la musique, et je m’efforce toujours de partager des histoires vraies et des émotions profondes avec mon public.

Ma musique est l’expression profonde de mes sentiments, de mes expériences et de mes valeurs, et j’espère qu’elle continuera à toucher les cœurs et les esprits de ceux qui m’écoutent.

Le Matin d’Algérie : Vous avez beaucoup de talent, pourtant vous êtes si discret, à quoi est-ce dû ?

Ahmed Amzal : En ce qui concerne ma discrétion, je pense que cela découle de ma personnalité et de ma vision artistique. Pour moi, la musique est avant tout une forme d’expression authentique et personnelle, plutôt qu’un moyen de recherche de la renommée ou de la célébrité.

Je préfère laisser ma musique parler pour moi-même. De plus, je suis profondément attaché à ma vie privée et à ma famille, ce qui peut également contribuer à ma réserve en tant qu’artiste. En fin de compte, je crois que la qualité et la sincérité de mes compositions artistiques parleront d’elles-mêmes, et je préfère me concentrer sur la création de belles œuvres plutôt que sur la recherche d’une certaine forme de gloire.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les chanteurs kabyles qui vous influencent ?

Ahmed Amzal : Des artistes légendaires tels que Slimane Azem, Cherif Kheddam et El Hasnaoui, ont profondément influencé ma musique et mon approche artistique. Leurs chansons ont nourri mon inspiration et ont contribué à façonner mon identité musicale. Slimane Azem est l’une des figures les plus emblématiques de la musique kabyle. Ses chansons engagées et poétiques, souvent inspirées par les thèmes de l’exil, de l’amour et de la nostalgie, ont eu un impact profond sur moi. Son style unique et sa capacité à capter l’essence de notre identité à travers sa musique m’ont inspiré à chercher ma propre voie artistique.

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur la scène artistique algérienne, particulièrement kabyle d’aujourd’hui ?

Ahmed Amzal : La scène artistique kabyle d’aujourd’hui est dynamique et diversifiée, avec de nombreux artistes émergents apportant de nouvelles perspectives et des sonorités innovantes à la chanson kabyle. Cependant, malgré ces avancées, il reste des défis à relever, notamment en ce qui concerne la promotion et la diffusion de la musique kabyle au-delà des frontières régionales.

Les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans cette évolution, offrant aux artistes de nouvelles plateformes pour partager leur musique et interagir avec leur public à l’échelle mondiale. Mais cette montée en puissance des réseaux sociaux a également contribué à une ruée vers la chanson commerciale, parfois influencée par d’autres genres, caractérisés par un langage moins raffiné et des compositions moins soignées. Cette tendance, peut diluer les valeurs et les traditions culturelles profondément ancrées dans la chanson Kabyle.

Je pense qu’il est donc important que nos artistes maintiennent un équilibre entre l’innovation et la préservation de leur héritage culturel, en veillant à ce que leurs créations reflètent toujours nos valeurs et nos traditions.

En naviguant habilement entre les nouvelles possibilités offertes par les réseaux sociaux et les défis posés par la commercialisation, nos artistes peuvent continuer à jouer un rôle central dans la préservation et la promotion de la chanson kabyle, tout en s’adaptant aux réalités de notre époque numérique.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Ahmed Amzal : Actuellement, je suis concentré sur la création de nouvelles compositions. J’aspire évidemment à continuer d’explorer les thèmes qui me sont chers, tels que l’amour, l’exil, la société …, à travers ma chanson. En parallèle, je suis ouvert à de nouvelles collaborations avec d’autres artistes talentueux, à l’instar du poète-parolier Hamid Ait Said que je salue au passage, car je crois en l’enrichissement mutuel que peuvent apporter ces échanges créatifs.

J’espère pouvoir me produire sur scène dès que les conditions le permettront. En somme, je reste passionné et engagé dans mon travail artistique, et je suis très enthousiaste à l’idée de partager de nouvelles créations avec mes fans dans un avenir proche.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Ahmed Amzal : Je voudrais simplement exprimer ma gratitude envers tous ceux qui m’ont soutenu, aidé et encouragé au fil des ans, ainsi que pour cette opportunité de partager un peu de moi avec votre lectorat. La musique est une force puissante qui unit les gens et transcende les frontières, et je suis honoré si j’ose dire par ma très modeste contribution à cet héritage en tant qu’artiste.

Je reste déterminé à continuer à créer, à partager et à célébrer la richesse de notre culture à travers mes chansons. Merci à tous pour votre soutien et votre amour.


Entretien réalisé par Brahim Saci

PS : Je remercie le journaliste Hamid Banoune pour son aide précieuse.

samedi 23 mars 2024

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Stéphanie Guilhou : « Sans lecteurs, la littérature devient stérile »

Stéphanie Guilhou est cette poétesse au grand cœur, au visage souriant, n’est-ce pas le meilleur des partages ? Le sourire, comme pour braver le temps qui passe. Stéphanie Guilhou porte la poésie dans son regard d’où émanent et jaillissent des espoirs, ceux d’un lendemain meilleur, ceux d’un présent apprivoisé sans les regrets.

Après des études littéraires et l’histoire de l’Art, Stéphanie Guilhou décide de publier. L’écriture a en fait toujours été là comme une fidèle amie pour elle, et c’est seulement là qu’elle se dévoile comme une étoile naissante dont la lumière irradie enfin au-delà des horizons.

Les poèmes de Stéphanie Guilhou sont parfois comme des tableaux, l’œil averti y entrevoit la voie menant vers soi et là-bas, des images et des couleurs s’entremêlent afin de porter l’émotion et les sensations au paroxysme du possible dans un élan quasi-mystique au-delà des limites crées, au-delà de l’éther comme une prière qui assainit l’air pour un souffle renouvelé, rafraîchi.

Stéphanie Guilhou vient de publier un beau recueil de poésie « Au fil du temps » chez, Lys bleu éditions, une écriture arrivée à maturité, des années ont coulées laissant des traces, des couleurs, mais aussi des blessures et des cicatrices, d’où un élan poétique magnifiant le beau même en bousculant le logos pour élever l’expression poétique de l’apparent au caché toujours pour en extraire la profondeur et la beauté vers une renaissance exaltée.

Le Matin d’Algérie : Vous avez fait des études littéraire et l’histoire de l’art, vous venez de publier un beau recueil de poésie « Au fil du temps », qui est Stéphanie Guilhou ?

Stéphanie Guilhou : Comme les chats j’ai eu 7 vies, vivant chacune d’elle avec passion et parfois des moments plus longs et difficiles. C’est cette alternance de rythmes, de matière, de temporalité qui m’a donné à la fois l’élan, la créativité et l’espoir.

Suite à un baccalauréat littéraire, j’ai commencé mes études supérieures par un cursus en Histoire de l’Art et Archéologie. Chaque cours était un voyage, chaque livre une découverte. Cela a été des années très stimulantes. J’ai aussi pu participer à des chantiers de fouilles en Charente-Maritime. Un aqueduc romain, plein de galeries, de rivières souterraines, de pierres centenaires qui nous dévoilaient au fur et à mesure des fouilles leurs mystères.

Ce sont des années baignées par l’esthétisme, le beau, le romantisme, parfois le tragique aussi. Cette sensibilité et la culture développées au contact de ces œuvres font maintenant partie de moi, comme un photographe fait corps avec son appareil, l’œil s’ajuste aux tableaux, aux sculptures, aux bâtiments et cela laisse une empreinte même pour les petites choses du quotidien.

Mes projets ont ensuite évolué vers d’autres aventures, j’ai ensuite travaillé en ONG (Organisation non gouvernementale) auprès de personnes passionnées et d’une humanité très humble et très grande. Cela chamboule tout ce que vous aviez appris jusqu’à présent et transforme la notion du temps consacré, et de l’engagement. En 2010 je suis partie sur le terrain au Liban pour travailler dans un dispensaire auprès de personnes atteintes de handicap. Cela restera à ce jour ma plus belle expérience. Un temps dans ma vie où chaque instant avait un sens et où pourtant était présent ce sentiment de ne pas faire assez, de pouvoir se dépasser chaque jour un peu plus, et d’être pourtant humain, de pouvoir tant donner et pourtant d’être parfois si démuni.

Si cette expérience était à refaire je la referais sans hésiter !

Un troisième temps est ensuite arrivé celui de la vie en entreprise, le dynamisme des projets, les premières rencontres artistiques professionnelles. Dans le cadre de mon travail nous organisions des concours de chant : un concours européen de karaoké et un concours mondial de chant dont la finale en 2018 s’est déroulée à Paris. J’ai découvert à ce moment l’environnement musical, les tournées de sélections, la magie du show, toute une culture que je connaissais à travers ma chère radio. Ce bain de musique a été pour moi un élément moteur en termes d’écriture et de rencontres. Sans cette étape je n’aurai jamais osé me lancer dans de nombreux projets.

Aujourd’hui vient le temps de l’écriture diffusée, et je continue à travailler au sein de projets associatifs.

Le Matin d’Algérie : « Au fil du temps » est un titre évocateur qui interpelle la réflexion, pouvez-vous nous en parler ?

Stéphanie Guilhou : “Au fil du temps” est mon premier livre, il a donc une signification toute particulière pour moi. Il a été écrit au fil de l’eau, au fil des années, au fil de mes expériences, au fil des rencontres… C’est un mélange de vécu, de témoignages, d’histoires, d’idées qui étaient là dans ma tête et qui ont été au fur et à mesure transposées sous formes de vers.

Au début c’était des textes, des poésies, des chansons que j’écrivais en rentrant des tournées des concours de chants. Je les partageais avec mes proches et mon entourage artistique. Peu à peu le contenu s’est densifié et la trame s’est brodée avec patience.

Un jour où j’étais entre deux jobs m’est venu l’idée de me lancer enfin, de le publier. Je ne savais pas trop où j’allais et j’ai été agréablement surprise par les retours positifs que j’ai eus. J’ai consacré le temps que j’avais de disponible à ce moment-là, à le bichonner pour sa parution et c’est ainsi que ce premier livre est né. Je suis très heureuse de pouvoir diffuser ces textes à un public plus large, ils ont longtemps été cocoonés et il est temps pour eux de vivre leurs vies et d’être appropriés par d’autres !

Cette influence musicale qui a été à l’origine en termes d’inspiration de leur construction, et de leur rythme continue de se diffuser. Certains poèmes sont transposables en chanson et ont trouvé leur place sur le piano d’amateurs qui s’en servent pour leurs compositions.

L’idée que ce que j’ai écrit en noir et blanc puisse trouver une nouvelle dimension en blanches et noires en version plus aérienne me réjouis. J’aime cette idée de transformation, d’évolution, d’adaptation. Une nouvelle vie qui prend forme pour ces textes, quelque chose qui m’étonne à nouveau sur leurs constructions.

Le Matin d’Algérie : Pour Charles Baudelaire, le temps est l’ennemi, celui qui détruit, le poète constate impuissant ses ravages, qu’en pensez-vous ?

Stéphanie Guilhou : On ne peut pas échapper au temps, il court infiniment, même si on décide de faire une pause dans sa vie le temps lui continue de courir.

Cependant je ne pense pas qu’il soit un ennemi, certes nous grandissons puis nous vieillissons mais il nous apporte aussi maturité, confiance, la solidité des liens avec ceux que nous aimons.

Quand nous disons de quelqu’un “ Je le connais depuis 20 ans” le temps est alors un fidèle ami. Il est à la fois invisible et marqueur, imperceptible et indélébile, il est ce que nous en faisons mais comme la nature il aura toujours le dernier mot !

Le Matin d’Algérie : Votre poésie est limpide, à portée de tous, et pourtant elle est d’une profondeur inouïe, comment faites-vous ?

Stéphanie Guilhou : C’est cette inspiration musicale qui lui apporte ce rythme et cette construction. Les chansons sont construites pour être diffusées, pour s’adapter à leurs publics. Quand j’écris, j’écris d’abord pour moi mais avec l’idée que cela puisse aussi se transmettre, comme un dialogue. Sans lecteurs, la littérature devient stérile et comme tout art c’est avant tout une histoire de rencontres, quelque chose qui nous a touché et qui pourra par ricochets toucher quelqu’un d’autre.

Il y a beaucoup de poèmes construits sur des témoignages aussi il y a de ma part une volonté de leur rester fidèle. Fidèle à leur histoire, à leur simplicité, à leur authenticité.

J’écris depuis toujours, lycéenne et étudiante j’aimais beaucoup participer à l’écriture d’articles et à des concours d’écriture : Théâtre, court métrage, poésie… Je pense que cela a aussi influencé mon style et ma façon d’aborder ma plume.

J’essaie toujours de faire en sorte que dans les textes que j’écris qu’il y ait quelque chose qui puisse accompagner le lecteur. Quelque chose que j’ai appris et que j’ai envie de transmettre, quelque chose que l’on m’a raconté et que j’ai trouvé d’une grande beauté. Il y a un cheminement qui continue et qui par les échanges que j’ai avec mes lecteurs s’enrichit et m’inspire.

Le Matin d’Algérie : La poésie et l’art en général peuvent sauver le monde, pour un retour salvateur vers le cœur, vers le bonheur, qu’en pense la poétesse Stéphanie Guilhou ?

Stéphanie Guilhou : Absolument, l’encre noir devient couleur en se transformant en calligraphie. Les mots ont une nuance, comme une gamme chromatique, comme une partition de musique. Je travaille avec des dictionnaires et des dictionnaires des rimes. Pour chaque mot il y a une palette, un relief, une puissance.

C’est un moyen de quitter les abysses et d’élever nos plus profondes pensées. Que ce soit par l’écriture, la peinture, le cinéma, la musique etc… l’art nous permet de toucher des choses au plus profond de nous, de transcender des douleurs, de catharsiser des blessures.

L’art c’est aussi de la légèreté, ce qui nous permet de nous évader, de s’imprégner d’un lieu, de personnes, de cultures.

Nous sommes entourés d’art, et de poésie. La poésie se trouve sur la façade d’un immeuble, dans le vent qui balaie les feuilles d’automne, dans les chansons, à chaque printemps, dans la solitude de l’hiver, dans le spleen du métro un lundi matin, dans un échange de regards…

C’est un moyen de mettre en vers notre quotidien du plus banal canard dans le café aux moments les plus extraordinaires qui illuminent nos vies.

C’est aussi une histoire de transmission de vécu, d’impressions d’émotions. C’est ce qui fait notre humanité et que nous devons laisser en patrimoine chacun à son échelle et avec le savoir-faire de son art.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les poètes qui vous influencent ?

Stéphanie Guilhou : J’aime beaucoup Victor Hugo, j’aime son romantisme et la façon dont ses poèmes peuvent être poignants. Au cours de mes études littéraires j’ai eu la chance d’étudier les grands classiques de la littérature française : Baudelaire, Musset, Apollinaire, Rimbaud… ça a été une chance et une éducation aux belles lettres.

Je garde une tendresse particulière pour Prévert qui a marqué mon enfance, et pour son poème Barbara.

Il y a dans la musique aussi beaucoup de poésie et j’ai été fortement influencé par les mots d’Aznavour. Chaque mot à sa place, sa puissance et sa justesse.

J’aime aussi beaucoup la modernité et la tendresse des paroles de Jean-Louis Aubert ainsi que l’élégance et la chaleur de la musique d’Anna Chedid dite NACH, petite fille d’Andrée Chedid.

Le Matin d’Algérie : Avez des projets en cours ou à venir ?

Stéphanie Guilhou : J’ai un nouveau recueil de poèmes consacré au Liban qui est en cours d’écriture. Cela tient une place dans mon cœur depuis longtemps, il y a cette envie de le partager. Il sera illustré et cette fois-ci plus construit comme des tableaux.

Je continue à écrire des poèmes et des chansons, qui sont là bien sagement dans un cahier le temps que des projets arrivent à maturité.

Après j’ai le projet d’écriture d’un livre biographique sur une artiste, et toujours des idées de nouvelles de romans, d’articles qui foisonnent et qui j’espère un jour verront le jour !

Entretien réalisé par Brahim Saci

lematindalgerie.com

Le 19 mars 2024

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Rencontre avec le grand compositeur Philippe Hersant

Philippe Hersant est ce compositeur de génie à l’humilité stupéfiante comme le sont les plus grands. Cet homme généreux et souriant force le respect et l’admiration. Il a marqué la musique classique d’une empreinte quasi-mystique tant la lumière qui émane de ses compositions invite le cœur et l’esprit vers une élévation touchant les étoiles.

Philippe Hersant est licencié en lettres modernes de l’Université Paris-Nanterre, il a en parallèle un parcours musical remarquable. Il a fait ses études musicales au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, où il suit les classes d’harmonie de Georges Hugon, de contrepoint d’Alain Weber et de composition d’André Jolivet.

Philippe Hersant a aussi enseigné la musicologie à l’université Paris-Sorbonne, il a côtoyé les plus grands noms du monde de la musique classique, largement reconnu. Il s’est vu décerner les plus hautes distinctions, Il est Commandeur des Arts et Lettres.

Son catalogue est riche de près de deux cents œuvres, musique instrumentale soliste, musique de chambre, orchestre, chœur. Il est l’auteur de trois opéras : Le Château des Carpathes, commandé par le Festival de Montpellier et de Radio France, Le Moine noir, commandé par l’Opéra de Leipzig et Les Éclairs, sur un livret de Jean Echenoz, commandé par l’Opéra-Comique.

Il a également écrit une musique de ballet pour l’Opéra de Paris, Wuthering Heights, sur une chorégraphie Kader Belarbi, des Vêpres de la Vierge, commandées par Notre-Dame de Paris pour le 850ème anniversaire de la cathédrale et un opéra choral, Tristia, commandé par Teodor Currentzis et l’Opéra de Perm en Russie.

Philipe Hersant a également écrit un grand nombre de musiques de scène et de musiques de film. Il est ce composteur patient et persévérant qui traverse les ans déchirant l’air, le souffle sans cesse renouvelé, avec une jeunesse défiant le temps avec des créations qui émerveillent le profane et le mélomane tant l’émotion est élevée à son paroxysme.

Excusez du peu, Philippe Hersant est comme cette source où mène la Grande Ourse, où s’abreuve l’âme et le cœur.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un compositeur reconnu, vos créations sont un jaillissement de lumière, qui est Philippe Hersant ?

Philippe Hersant : Je ne pense pas que ma production ait toujours été lumineuse ! Elle s’est nettement éclaircie au fil du temps. Mes œuvres ont longtemps été le reflet d’un parcours chaotique, semé de doutes, parfois même à la limite du renoncement. À cinq ans, j’étais sûr de vouloir être compositeur. C’était une véritable vocation. Mais à l’adolescence, l’incertitude s’est installée durablement… J’avais 30 ans lorsque j’ai écrit ce que je considère comme mon opus 1. J’ai renié tout ce que j’ai écrit auparavant. Il m’a donc fallu des années pour me trouver, pour m’accepter. La route fut longue, tortueuse et escarpée…

Le Matin d’Algérie : Les arts en général et la musique en particulier sont comme cette fontaine de jouvence, les ans, le temps n’ont pas d’emprise sur le génie créateur, vous paraissez infatigable, comment faites-vous ?

Philippe Hersant : Depuis une vingtaine d’années, le rythme de ma production s’est beaucoup accéléré. C’est parce que, progressivement, le fait d’écrire de la musique est devenu pour moi naturel, régulier, presque quotidien. Je ne remets plus jamais cela en question et n’imagine pas ma vie sans cette activité.

Je ne dirais pas que le temps n’a plus d’emprise sur moi, mais je pense que cette certitude adoucit le cours du temps et j’en suis heureux.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les compositeurs qui vous influencent ?

Philippe Hersant : Ils sont extrêmement nombreux ! Je n’ai pas coupé le lien avec la musique du passé : celle-ci, bien au contraire, me nourrit. Lorsque j’avais vingt ans, j’adoptais, par suivisme, une attitude avant-gardiste (« Du passé faisons table rase » !) Cette attitude n’était pas profondément ressentie, elle ne me correspondait pas et m’a mené dans une impasse. Mes compositions maintenant font souvent référence au passé, parfois même à un passé très ancien (musiques médiévales, renaissantes, baroques…) Je suis également influencé par les musiques populaires de toutes origines. Je me sens relié à toutes les musiques du monde qui m’ont précédé et qui me touchent. Je ne sens nullement le besoin d’innover à tout prix.

Un compositeur me fascine particulièrement, c’est Gustav Mahler, car ses œuvres englobent tout, le sublime et le trivial, le savant et le populaire, le sacré et le profane. Ses symphonies sont des œuvres-mondes.

Le Matin d’Algérie : La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée, disait Platon, qu’en pensez-vous ?

Philippe Hersant : J’ai souvent lu cette phrase et j’ai longuement cherché (sans succès) à savoir de quel dialogue de Platon elle provenait.

En fait, je crois qu’elle est un résumé un peu sommaire de ce que le philosophe dit dans le Timée : « Quand on cultive avec intelligence le commerce des Muses, l’harmonie, dont les mouvements sont semblables à ceux de notre âme, ne paraît pas destinée à servir, comme elle le fait maintenant, à de frivoles plaisirs ; les Muses nous l’ont donnée pour nous aider à régler sur elle et soumettre à ses lois les mouvements désordonnés de notre âme, comme elles nous ont donné le rythme pour réformer les manières dépourvues de mesure et de grâce de la plupart des hommes ».

En somme, la musique, si elle est pure, peut influencer l’âme humaine et la rendre bonne. Belle idée !

Le Matin d’Algérie : Nous vivons une époque écorchée, déréglée, la musique peut-elle aider à retrouver les repères perdus qui équilibrent la balance ?

Philippe Hersant : Toute forme d’art peut aider, je pense, à compenser les laideurs et les dérèglements du monde. Dans L’Idiot de Dostoïevski, le prince Mychkine dit cette phrase fameuse : « La beauté sauvera le monde ». Comment s’en passer ?

Le Matin d’Algérie : Les conservatoires sont la vitrine d’un pays, et leur santé est un indicateur du niveau culturel et du bonheur, qu’en pensez-vous ?

Philippe Hersant : Oui, ils sont essentiels, bien sûr ! L’apprentissage d’un instrument et – peut-être plus encore – la pratique collective, au sein d’un orchestre ou d’un chœur, est un formidable outil de socialisation. Cela apprend à écouter l’autre, à vivre ensemble, à s’ouvrir vers le monde.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Philippe Hersant : De nombreux projets ! Des œuvres chorales, un concerto pour violon et, pour dans quatre ans, un opéra.

Entretien réalisé par Brahim Saci.

philippehersant.fr

Le 17 mars 2024

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Cyril Mokaiesh : « La musique et la poésie guident ma vie »

Crédit photo : Dominique Gau

Cyril Mokaiesh est l’un des auteurs compositeurs chanteurs français à texte le plus en vogue, il est une bouffée d’oxygène dans le paysage artistique parisien. Sa poésie, ses chants sonnent vrais, on ne peut s’empêcher en l’écoutant d’avoir une pensée pour Jacques Brel, Léo Ferré, Georges Brassens, Serge Reggiani, et de se replonger dans cette époque glorieuse de la chanson française, où la chanson à texte s’était imposée par la qualité, la force des poèmes, de la musique et le charisme de ces chanteurs qui ne trichaient pas, qui étaient fidèles à leurs écrits.

Cyril Mokaiesh est cet artiste authentique animé par la passion des arts, de la poésie, de la musique et le chant. Il a été un grand joueur de tennis, un sport qu’il pratiqua avec art. Il fut à 18 ans champion de France de tennis junior.

Cyril Mokaiesh s’investit entièrement dans tout ce qu’il fait, il continue à émerveiller son public par des compositions de qualité, en l’écoutant on se dit que la chanson française a encore de beaux jours devant elle.

Le Matin d’Algérie : Vous avez été champion de France de tennis, vous êtes auteur compositeur chanteur, on peut dire que la passion vous anime, qui est Cyril Mokaiesh ?

Cyril Mokaiesh : J’ai 38 ans, je suis père de famille et en effet la musique, l’écriture, l’interprétation guident ma vie. La création d’une chanson, un album est à chaque fois une manière de me prouver que mon existence a un but, c’est vital.

Le Matin d’Algérie : Dans cette époque écorchée ou le matérialisme sauvage est dévastateur, la chanson à texte est quelque peu boudée, c’est l’ère de la « fast fashion », la priorité est donnée à la facilité, la médiocrité au détriment de la qualité, l’univers de la chanson française s’appauvrit, qu’en pensez-vous ?

Cyril Mokaiesh : Parfois j’ai l’impression que l’époque n’est pas sensible à la beauté, à l’exigence, que la chanson n’est pas considérée à sa juste valeur et que tout se vaut à l’ère des réseaux : une recette de cuisine, un combat de MMA, un You tubeur ou un artiste finalement quelle différence ? On juge sur le nombre de followers qui primera sur le contenu. Tout le monde a quelque chose à dire ou à vendre, ce qui laisse peu de place pour la nuance et la subtilité. J’essaie d’être indifférent à tout ce spectacle et à redoubler de concentration dans ce qui m’anime.

Le Matin d’Algérie : Quelles sont vos influences dans la poésie et la musique ?

Cyril Mokaiesh : Je ne saurais plus dire quelles sont mes influences aujourd’hui car après quinze ans de métier les goûts et les envies changent mais s’il ne devait en rester que deux je dirais Léo Ferré et Paul Éluard pour leur engagement romantique auquel je suis resté fidèle.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Cyril Mokaiesh : Je joue un spectacle sur la vie et l’œuvre de Georges Moustaki. Un concert – théâtre où je me glisse dans sa peau, je chante et raconte sa vie de poète citoyen du monde. Et je prépare un nouvel album de mes propres compositions.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Site vidéos de Cyril Mokaiesh

youtube.com/@CyrilMokaiesh/videos

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vendredi 15 mars 2024

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Rencontre avec l’écrivain Madjid Boumekla

Madjid Boumekla est cet infatigable militant pour les causes justes, il a fait des études en Algérie à l’Institut de planification et des statiques de Ben Aknoun puis à l’Université Paris-Sorbonne où il obtient un DESS (Diplôme d’Études supérieurs spécialisées) en économie des ressources humaines, il a entamé un doctorat qu’il a arrêté pour devenir chef d’entreprise jusqu’à sa retraite.

Il vient de publier deux livres sur l’Académie Berbère, Académie berbère – Genèse et question identitaire, et, Académie berbère – Genèse et question identitaire : témoignages et entretiens, Agraw imaziɣen, cette association emblématique, l’élan précurseur pour la reconnaissance de l’identité berbère, dont les membres fondateurs sont Mohand Arab Bessaoud, Abdelkader Rahmani, Mohand Said Hanouz, Naroun Amar, Khelifati Med Amokrane, et Taos Amrouche et bien d’autres personnes de renom.

Invité par l’écrivain Youcef Zirem au café littéraire parisien de l’Impondérable, Madjid Boumekla a expliqué comment cette formidable association malgré les difficultés, les pressions de l’Algérie, de la France de l’époque et les nombreuses tentatives de l’amicale des algériens en France pour saboter et avorter son travail, a malgré tout aidé à l’éveil des consciences bien avant l’apparition du concept d’identité comme l’a expliqué le chercheur, l’ethnopsychiatre Hamid Salmi.

Madjid Boumekla évoque la genèse, l’évolution et l’impact de l’Académie berbère sur l’imaginaire berbère.

Le Matin d’Algérie : Vous avez dit au café littéraire que vous n’étiez qu’un bistrotier qui écrit, mais vous êtes aussi universitaire, alors qui est Madjid Boumekla ?

Madjid Boumekla : il est vrai que j’ai fait des études d’économie que j’ai arrêtées après mon obtention du DESS à la Sorbonne. Ce n’était pas l’envie de continuer qui me manquait, mais plutôt les moyens financiers. Je suis arrivé à Paris avec un pantalon, une chemise, quelques sous-vêtements de rechange dans un petit sac, et également la somme de 350,00 frs de change que l’État algérien permettait, dans la poche.

Ma situation précaire m’a obligé à trouver du travail dans la restauration et j’ai continué parallèlement mes études. Une telle situation est supportable seulement pendant un court laps de temps, ce qui m’a poussé à interrompre mes études. Dans un premier temps, c’était temporaire. Je pensais reprendre mon cursus universitaire une fois que j’aurais amassé un petit pécule. Hélas, ou pas, les choses se sont passées autrement. J’ai continué à travailler pour finir définitivement dans le commerce jusqu’à ma retraite.

Une fois dans le commerce, je me suis légèrement éloigné du travail intellectuel, bien que mes connaissances en économie m’aient partiellement aidé dans mes activités de chef d’entreprise dans la restauration.

Porté sur le combat culturel, j’ai réussi tout de même à joindre l’utile à l’agréable en utilisant mon espace commercial pour des activités culturelles en plus de celles liées à la gastronomie. Cela m’a permis d’utiliser mon restaurant de tremplin pour sortir Yennayer de son espace privé et lui donner sa place dans l’espace public en organisant régulièrement son dîner depuis 1985, première année de l’achat de mon restaurant. J’ai également utilisé mon commerce pour d’autres rassemblements militants. Il a servi de lieu pour le lancement de la dynamique des associations de villages kabyles en France et de lieu de réunions politiques lorsque j’étais militant du FFS.

Cette situation, avec un pied dans le commerce et un autre dans le monde politico-culturel, m’a permis d’écrire des articles, un peu plus tard, avant d’investir l’univers du livre.

Le Matin d’Algérie : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ces deux livres sur l’Académie Berbère ?

Madjid Boumekla : la publication de ces deux livres sur l’Académie berbère est venue après quatre autres, mes livres sont disponibles sur Amazon.

Pour répondre à la question, je dois remonter à ma période d’adolescence. En tant que lycéen en Kabylie, avec certains de mes amis, nous recevions le bulletin de l’Académie berbère, Itij de l’OFB (organisation des forces berbères ) et la revue de l’association Afus deg fus, que nous faisions circuler autour de nous. Cela m’a valu six mois de prison ferme, deux ans avec sursis, une amende pécuniaire et une interdiction d’avoir un passeport pendant longtemps. Tout ceci m’a sensibilisé un peu plus au combat identitaire amazigh, car mes débuts de prise de conscience de l’amazighité remontent à mon enfance, avec un père militant aux côtés de Laïmèche Ali à Tizi-Rached. Ensuite, la chanson engagée, avec tous les groupes de chanteurs kabyles qui ont fait florès à l’époque, a contribué à mon éveil identitaire.

Suite à ma deuxième opération chirurgicale du dos, j’ai arrêté de travailler pour incapacité physique, pour ensuite partir à la retraite. Et là, après ma militance sur le terrain, je me suis entièrement consacré à celle de l’écrit. Les sujets qui me sont venus à l’esprit étaient ceux liés à ma propre vie. Voilà, comment j’ai écrit et publié les deux livres sur l’Académie berbère. À ces raisons s’ajoute celle de rendre hommage à cette association qui avait bravé tous les dangers pour contribuer à faire avancer le combat culturel et identitaire des Amazighs.

Le Matin d’Algérie : Quand on parle de l’Académie berbère, on pense à Mohand Arab Bessaoud, est-ce ses livres ou sa forte personnalité qui ont masqué les autres membres fondateurs ?

Madjid Boumekla : j’oserai dire les deux en mettant tout de même un bémol. Le passé de combattant au sein de l’ALN (armée de libération nationale), celui dans les rangs du FFS (Front des forces socialistes ) dans sa guerre contre le duo machiavélique Ben Bella – Boumediene qui s’apprêtait à prendre le pouvoir après l’indépendance du pays, en cassant le processus constituant qui se mettait en place, son statut d’ancien instituteur et d’écrivain, a probablement joué dans le lancement de l’Académie. Le bémol est qu’il n’est pas le seul à avoir un passé aussi convaincant. Il y avait tous les autres y compris des chercheurs émérites sur la berbérité, qui ont apporté leurs cautions à la naissance de l’Académie. J’ai cité toutes ces personnes dans le premier volume.

Le Matin d’Algérie : Qu’est-ce qui a empêché l’Académie berbère d’évoluer vers une véritable académie ?

Madjid Boumekla : Ma réponse va recouper en partie la précédente. À ses début, l’Académie a regroupé beaucoup de personnes « intellectuelles ». Je mets le terme intellectuel entre guillemets car ces personnes étaient plutôt des universitaires, des politiques, des artistes et d’étudiants en plus de quelques travailleurs manuels.

À l’origine l’Académie portait le nom ABERC (Association berbère d’échanges et de recherches culturels ). Effectivement, le but recherché était celui d’une académie qui va s’atteler à la recherche et la publication. Sa destinée a été tout autre. Pourquoi ? Je vois deux grandes raisons. La première était politique. Le coup d’État orchestré par Boumediene en 1965 a verrouillé tout l’espace politique et l’opposition s’est retrouvée à l’étranger, singulièrement en France. Le climat au sein du mouvement militant était prédominé par l’esprit politique. Ceci me permet d’évoquer la deuxième raison. Cet esprit a traversé l’Académie dès sa naissance. Deux tendances se sont affrontées, celle culturaliste et celle politico-culturaliste. In fine, la deuxième tendance, autour de Mohand Arab Bessaoud, l’a emporté après l’immobilisme de l’association pendant environ un an et demi. En 1969, un changement structurel est intervenu. Hormis Abdelkader Rahmani, président de l’ABERC, qui avait quitté l’association, la majorité des membres fondateurs était restée. Certains la quitteront progressivement. Ceux qui sont restés se sont occupés des activités de l’association que j’ai traitées en profondeur dans mes deux livres. C’était cette tendance que j’ai qualifiée de politico-culturaliste qui a pu donner une dynamique à l’Académie berbère.

Le Matin d’Algérie : Pourquoi les autres cofondateurs n’ont-ils pas écrit d’après-vous ?

Madjid Boumekla : Les véritables raisons ne pourraient être apportées que par certains des intéressés eux-mêmes, malheureusement décédés. Dans ma réponse, je ne peux qu’approcher la question

Je dirai que la peur joue en partie un rôle. Les pouvoirs successifs en place en Algérie depuis l’indépendance n’ont pas hésité à recourir à des politiques de répression et d’oppression. Qui pourrait oublier les assassinats des opposants perpétrés par la sinistre sécurité militaire à l’époque de Boumediene ? L’oppression a instauré l’autocensure dans les esprits.

Je vois également deux raisons. La première est liée à la structure interne de l’Académie et la seconde à notre culture orale. Pour ce qui est de la première, à l’exception des cofondateurs « intellectuels », le reste des adhérents qui ont participé à la fondation de l’Académie étaient des ouvriers qui n’avaient pas nécessairement les capacités d’écrire. Quant à la seconde raison, notre culture est restée longtemps dominée par l’oralité et l’écrit peinait à y trouver sa place, surtout en l’absence de lecteurs. Ce phénomène s’accentue avec l’avènement de la culture des réseaux sociaux, qui accorde une plus grande importance à l’audiovisuel, favorisant ainsi notre tradition orale.

Le Matin d’Algérie : L’académie berbère est gravée dans la mémoire collective des berbères, particulièrement des kabyles, quelles conclusions peut-on en tirer aujourd’hui ?

Madjid Boumekla : Malgré ses moyens matériels limités et les pressions qu’elle a reçues de la part des pouvoirs politiques en place dans les pays de l’ex-tamazgha, l’Académie berbère a fortement contribué à l’éveil identitaire des peuples amazighs. Il est vrai que son travail a eu un impact beaucoup plus important sur les Kabyles que les autres amazighs. La raison en est qu’elle était constituée en majorité de Kabyles, et donc le premier travail de sensibilisation s’est principalement concentré en Kabylie, notamment à travers son fameux bulletin « Imazighene ». Néanmoins, le combat avant-gardiste mené par les kabyles a pu entrainer les autres berbères dans la lutte. Actuellement, la berbérité se manifeste partout où les berbères existent. Peu nombreux étaient ceux qui ont cru à cet éveil des peuples amazighs. Les militants de l’Académie y étaient du nombre. Ils ont pu mener des petites actions ayant un impact grandiose.

Quelques repères historiques prouvent l’impact des actions de l’Académie sur le mouvement berbère. Lors de la manifestation de la fête des cerises de Larba Nat Iraten, en 1974, et de la finale de football de la coupe d’Algérie, en 1977, remportée par la JSK (jeunesse sportive de Kabylie ) dans les tribunes du stade et dans les rues d’Alger, les personnes présentes ont scandé Imazighen, l’un des slogans phares de l’Académie. Lors du gala d’Idir en 1977 à la Coupole d’Alger, une lettre écrite en tifinagh a été projetée sur un écran géant placé sur le bord de la scène a suscité l’euphorie général au sein des spectateurs. Pendant la même époque, des tags en tifinagh ont été apposés sur des plaques d’indication routières et sur des routes en Kabylie. Qui a vulgarisé le tifinagh après l’avoir actualisé ? C’était bien l’Académie. Elle a également créé le drapeau que tous les amazighs arborent, le système d’énumération, le calendrier, etc. Tout est bien détaillé dans mes deux livres.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Madjid Boumekla : comme je l’ai dit précédemment j’écris sur des sujets liés à mon vécu. Je suis donc en train de collecter des informations sur la dynamique des associations de villages kabyles en France. Si tout se passe bien j’essaierai d’en publier un livre.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Madjid Boumekla : Toi aussi, Brahim, tu excelles dans l’écriture poétique. Je te souhaite bon courage. Il faut écrire, écrire, … comme notre ami commun Youcef Zirem n’arrête pas de le dire.

Merci pour le journal Le Matin d’Algérie qui m’a offert la possibilité de m’exprimer. Je lui souhaite longue vie.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Livres publiés :

– Académie berbère : genèse et question identitaire, independently published

– Académie berbère- Genèse et question identitaire : témoignages et entretien, Independently published

– Yennayer amager n tefsut… rituels fondamentaux dans la tradition kabylo-amaziɣ, Independently published

– Couscous artisanal, mode de préparation et recettes, de Madjid Boumékla et Malika Boumekla, Independently published

– La crise berbériste de 1949 ou le sursaut de la berbérité, Independently published

Berbérités: Entre amalgame et manip, Spinelle éditions

mardi 12 mars 2024

lematindalgerie.com

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Rencontre avec la chanteuse Lycia Nabeth

Lycia Nabeth est une chanteuse talentueuse, à la voix envoutante qui ne cesse de monter comme une étoile dans le ciel de la chanson kabyle de ces dernières années.

Lycia Nabeth est une voix qui rafraîchit le cœur et l’esprit, elle s’écoule pure comme l’eau des sources du Djurdjura ou de l’Akfadou. L’art est une histoire familiale chez les Nabeth, son père et sa mère chantent, la passion des arts s’est transmise. Son père Kader Nabeth a marqué la chanson kabyle par la beauté de ses compositions et ses chants.

De l’université au chant, Lycia Nabeth est une bouffée d’oxygène dans la chanson kabyle, de sa belle voix jaillissent tant d’espoirs.

Le Matin d’Algérie : De l’université au chant, qui est Lycia Nabeth ?

Lycia Nabeth : Azul, alors il est toujours difficile de parler de soi (rire), ce que diraient les gens qui me connaissent bien … c’est que Lycia Nabeth est une chanteuse qui chante son identité, sa société kabyle, ses valeurs qui lui ont été transmises par ses parents et qui l’encouragent et la soutiennent dans cette voie. Elle a fait son apparition avec la chanson « Riyid Iles-iw », qui a été chaleureusement accueillie par le public en 2009, puis s’est consacrée à ses études et sa vie de famille.

Elle est revenue en 2021 avec un album de huit titres et qui a rencontré un franc succès notamment avec la chanson « Amxix-iw ». Cet album a également bénéficié du soutien de mes parents et d’autres contributions sur le plan artistique. C’est un album qui a été salué par la critique comme apportant de nouvelles sonorités et du renouveau, c’est ce que j’essaie de faire en m’inspirant des sonorités d’autres cultures et styles.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes une étoile montante dans la chanson kabyle, le talent, la voix, l’esprit kabyle, tout est là, comment faites-vous ?

Lycia Nabeth : J’ai eu la chance d’avoir comme école mes parents et j’ai toujours aimé chanter en étant accompagnée par le jeu de guitare de mon père que je trouve exceptionnel.

Mes parents m’ont toujours transmis aussi leur amour de la culture et de la question identitaire sur laquelle je suis très sensible, j’estime qu’il est dans notre devoir collectif de transmettre à nos enfants la culture, l’héritage que nous avons reçu de nos aïeuls.

Et le fait de chanter en kabyle est aussi une forme de contribution à la préservation et le rayonnement de notre culture qui a besoin du soutien de tous. Il y a toujours une magie entre le public kabyle et les artistes, je suis le fruit de cette société, je fais aussi partie de ce public et je chante une histoire qui est la sienne, qui est la nôtre et quand les paroles, la musique sont bien accueillies par le public, il s’opère une symbiose entre l’artiste et son public et c’est grâce à ce public que nous rayonnons et j’espère contribuer à son rayonnement aussi.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre père Kader Nabeth qui a marqué le chant kabyle par ses compositions de qualité.

Lycia Nabeth : Mon père a toujours été un exemple à suivre pour moi. On a toujours eu une grande complicité depuis ma tendre enfance. Il a toujours veillé à mon bien-être et à me soutenir dans la voie que j’ai choisie, à tous les niveaux.

Quant à ses compositions, je trouve que ses mélodies dérivent « descendent » de la montagne du Djurdjura et sont authentiques en plus de ça, toutes ses chansons sont différentes les unes des autres.

Le Matin d’Algérie : Vos chansons s’écoulent, enchantent et émerveillent l’oreille et le cœur, vous aimez le bon travail, quelles sont vos influences artistiques ?

Lycia Nabeth : J’ai grandi en écoutant les chansons de mon père bien évidemment, et celles de son ami d’enfance Brahim Izri dont j’ai adopté le style naturellement. J’écoutais tous les détails sans jamais me lasser. Il y a eu évidemment Idir que j’ai eu la chance de côtoyer et dont j’ai partagé la scène, notamment à Bercy, ça été des moments inoubliables et des influences qui ont forgé mon style et qui m’ont beaucoup inspirée. J’écoute énormément la musique kabyle en général, qu’elle soit ancienne ou moderne.

Je suis fan et j’essaie de contribuer avec d’autres artistes autant que possible en partageant des scènes et des chansons. On est comme une famille et on partage cette envie de faire avancer notre culture, la chanson kabyle, et aussi de la transmettre aux générations futures… comme disait Slimane Azem « nedjayawend ma t kemlem amzun ur nemouth ara ».

Durant mon enfance, j’ai beaucoup écouté aussi des musiques étrangères comme Christina Aguilera, Britney Spears, Lara Fabian, Daniel Lévi et plein d’autres artistes ou groupes comme Scorpions qui m’ont aussi apporté quelques influences.

Le Matin d’Algérie : La chanson kabyle a été longtemps dominée par les hommes, mais on voit par bonheur apparaître de nombreuses chanteuses, musiciennes compositrices, dont vous faites partie, qui font un travail de qualité, qu’en pensez-vous ?

Lycia Nabeth : Le domaine artistique est souvent difficile d’accès pour une femme « surtout dans des sociétés à forte tradition comme la mienne » comme disait Idir. J’ai eu la chance d’être accompagnée par mes parents, et surtout soutenue. Chanter pour une femme reste un véritable défi ; il faut résister au « qu’en-dira-t-on ». Il n’est pas permis aux femmes d’exprimer librement leurs émotions en public dans nos sociétés, la relation homme – femme est déjà complexe dans toutes les sociétés et chez nous, ça l’est encore plus.

Il y a toujours une tendance à reproduire en milieu professionnel des schémas familiaux fortement imprégnés par une tradition patriarcale, et il est vraiment difficile pour une femme d’être vue comme une artiste, ou simplement comme une collègue de travail.

Même s’il y a eu beaucoup de progrès, et il faut le reconnaître, le chemin à parcourir reste encore long dans certains milieux. Il est encore difficile dans certaines familles d’envoyer leurs filles dans une école de musique, prendre des cours particuliers; tout d’abord il y a la distance, il y a trop peu d’école de musique chez nous, et si vous ajoutez les barrières sociétales, tous les ingrédients sont réunis pour que les filles n’apprennent jamais les activités artistiques.

Le fait de chanter en tant que femme est aussi une forme de soutien et d’encouragement pour toutes les femmes à réaliser leurs projets professionnels, personnels et à ne pas se résigner et surtout à lutter contre toutes les formes d’injustice que les femmes continuent de subir aujourd’hui.

Le fait de voir des jeunes filles talentueuses nous donne beaucoup d’espoir ; tout d’abord beaucoup d’espoir pour notre culture, il y a une relève qui se dessine et ça donne chaud au cœur de voir autant de talents ; et beaucoup d’espoir aussi pour nos sociétés puisqu’on voit des familles, des pères, des mères, des frères, des maris aussi soutenir ces jeunes chanteuses qui vont aussi tracer le chemin pour d’autres femmes talentueuses qui n’osent pas prendre l’initiative d’exprimer leur art.

Il faut aussi rendre hommage à tous ces messieurs qui soutiennent leurs sœurs, leurs filles, leurs épouses dans la voie artistique et qui montrent aussi le chemin pour toute la société. Mon espoir est de voir aussi des femmes réalisatrices de clips et dans les studios d’enregistrement.

Le Matin d’Algérie : La chanson kabyle foisonne de talents mais elle manque de visibilité, l’ouverture démocratique tarde à venir, l’avenir s’annonce assez sombre malgré quelques éclaircies çà et là, d’où vous vient cet optimisme véhiculé dans vos chansons ?

Lycia Nabeth : Je me suis beaucoup questionnée aussi sur l’optimisme que j’ai et que j’ai envie de transmettre notamment au moment d’écrire les textes. Je pense que ça vient de tout l’amour que j’ai reçu de la part de mes parents et des meilleures années de ma vie que j’ai vécu au village (At Lahcène – At Yenni) en me sentant libre et à l’aise dans l’insouciance et la sécurité. Ça vient aussi de mon père qui a toujours donné une image d’homme positif et exemplaire. Ma mère quant à elle, elle a fait de moi une personne toujours prête à avancer dans ses projets bien que les conditions soient difficiles.

Je suis très souvent touchée par ce que je vois dans la société et je veux apporter de l’espoir ne serait-ce qu’avec mes chansons et le son de ma voix.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en perspective ?

Lycia Nabeth : J’ai du nouveau qui va sortir bientôt. Je travaille sur un nouvel album et quelques clips qui vont sortir prochainement, avant de les partager sur scène avec le public très chaleureux. Quand je ressens l’accueil du public et je vois aussi un public de jeunes, ça me donne beaucoup d’espoir pour notre culture et les jeunes talents qui arrivent. Nous avons une grande culture millénaire qui vient de très loin et qui a été sauvegardée ; nous avons le devoir de la faire grandir encore plus et de la transmettre à nos enfants pour qu’elle demeure …

Entretien réalisé par Brahim Saci

Le 09 février 2024

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Rencontre avec le poète écrivain Reski

Rezki Rekaï dit Reski est un poète écrivain discret, jovial, toujours souriant, c’est un poète rempli d’humanisme, dont les écrits émerveillent, interrogent et réchauffent le cœur.

Originaire du village Igariden, Maâtkas, la poésie a toujours fait partie de lui, mais ce fils de commerçant a fait des études en économie et gestion d’entreprise à l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, il a continué ses études en France où il a obtenu en 2008 un Diplômé de troisième cycle en Audit et contrôle de gestion à l’INSEEC Paris.

Passionné de littérature et de poésie, ses premières lectures sont les livres d’Albert Camus et de Mouloud Feraoun.

Reski a vécu une dizaine d’années en Belgique où il a participé à plusieurs salons du livre, il a eu son premier prix de poésie Oxfam Liège, en octobre 2022. Il vient de publier un beau livre de poèmes et réflexions, Des mots Une beauté Un sens, chez thebookedition.

L’écrivain poète journaliste Youcef Zirem l’a invité à son café littéraire de l’Impondérable au 320 rue des Pyrénées dans le XXème arrondissement de Paris, ce fut une belle rencontre, on a pu constater avec bonheur que Reski est fidèle à ce qu’il écrit.

Le Matin d’Algérie : Vous avez fait des études en économie de gestion, en Audit et contrôle de gestion, et pourtant c’est la littérature qui vous anime et vous passionne, qui est Reski ?

Reski : Je dirai entre parenthèses qu’en économie et gestion, il y a une spécialisation en ressources humaines, donc on ne peut pas dissocier la chose purement économique de l’humain. Je vais terminer en disant que l’entreprise a besoin de l’humain comme l’humain a besoin de l’entreprise.

C’est qui Reski ?

Il est “le fruit “ d’une vie en communauté dont les relations humaines sont très importantes et une vie en occident où l’individualisme est presque roi.

Cela a forgé sa pensée que j’essayerai de résumer en quelques points :

La vie est une chance à saisir.

Si on remet l’humain au centre du monde, ce dernier se portera mieux.

La modernité ne doit pas effacer la tradition mais plutôt l’accompagner.

L’homme n’est pas né méchant ou gentil mais il fait des choix.

La planète terre est assez riche pour nourrir tous ses enfants sans exception.

Le monde est riche par la diversité de ses identités.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les auteurs qui vous fascinent ?

Reski : Il n’y a pas un auteur qui me fascine plus qu’un autre, j’ai aimé les livres de Feraoun car ce sont les premiers que l’ai lus, en plus qu’ils abordaient des sujets propres à ma société.

J’ai bien aimé le roman les chercheurs d’os de Tahar Djaout. Après je peux aimer du Camus comme du Balzac ou du Zola.

Je peux acheter un livre pour son titre sans connaitre forcément l’auteur mais je peux aussi acheter un livre car je trouve sa couverture belle…

J’ajouterai, si j’ai une fascination, elle est pour la chanson kabyle, pour ces poèmes et pour une certaine philosophie dans ses textes.

Le Matin d’Algérie : D’où vient cette passion pour les livres ?

Reski : Franchement je ne sais pas. Une chose est sûre, un livre est cet objet que je trouve si fascinant (si on peut considérer un livre comme un objet). À première vue, il n’est qu’une couverture, mais c’est celle-ci qui invite le lecteur à découvrir ce qui fait le fond du livre. Ce fond peut raconter une histoire, il peut faire rêver, il peut faire voyager, il peut faire aimer et faire douter en même temps …

Je pense que le plus important est que derrière chaque livre, il y a une âme avec une grande sensibilité … Et écrire, c’est laisser le cœur s’exprimer en mots.

Le Matin d’Algérie : Nous vivons une époque tourmentée, particulièrement en Algérie où la démocratisation tarde à venir, la poésie peut aider à apporter un peu de soleil dans la grisaille régnante, qu’en pensez-vous ?

Reski : Je vous livre cette citation : les nobles batailles se gagnent par l’art, et j’ajouterai : elles se gagneront par l’art. Effectivement la poésie comme les autres arts peuvent contribuer.

Mais avant tout, une question s’impose : quelle démocratie pour quelle société ?

Je pense que La démocratie est d’abord une culture, donc à chaque société de penser son système qui permet le vivre ensemble, et ce malgré les différences des opinions et des sensibilités.

Après, prenant le cas des assemblées des villages kabyles, je pense que c’est un exemple parfait de ce qu’on appelle aujourd’hui la démocratie participative. Donc peut être là une source d’inspiration et une idée à généraliser au niveau régional et pourquoi pas national.

Et d’ailleurs, je souligne qu’aujourd’hui, même les démocraties occidentales doutent et elles se cherchent un nouveau souffle. Je finirai par dire : que rien n’est acquis et rien n’est perdu, donc c’est aussi valable pour le cas de l’Algérie.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Reski : Si je retrouve un peu plus d’inspiration et surtout de l’énergie, je publierai un nouveau recueil de poèmes et de réflexions.

Entretien réalisé par Brahim SACI

Livres publiés :

La rose des ténèbres, une nouvelle, thebookedition.

Éviter au monde un lendemain qui déchante, un essai, thebookedition.

Des mots Une beauté Un sens, poésies, thebookedition

Le 06 février 2024

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Crédit photo: Kriss Logan

Isabelle Georges, le talent à l’état pur

Isabelle Georges est une chanteuse qui émerveille et éblouit par ses multiples talents, le chant, la danse et la comédie. Cette artiste discrète brille comme un soleil depuis plusieurs années, la voir bouger sur scène, c’est le charme et le talent dans un élan poétique quasi magique débordant d’émotion.

Les yeux grands ouverts, l’oreille attentive pour ne rien rater, nous sommes transportés vers les cimes du bonheur, c’est une bouffée d’oxygène qui libère les mots pour panser les maux.

Isabelle Georges est habitée par l’art depuis sa tendre enfance, une passion sans doute transmise par sa mère qui a étudié le chant au conservatoire. Elle ne cesse d’évoluer, de visiter, d’interpréter différents répertoires de la chanson française, de la comédie musicale américaine en passant par le jazz, elle donne sa propre couleur et une vitalité remarquable, d’où sa grande originalité qui laisse à chaque fois le public comblé.

Isabelle Georges s’est produite dans des salles prestigieuses en France et à travers le monde, comme le Théâtre des Champs ­Élysées, la Philharmonie de Paris, le Musikverein de Vienne, le Concertgebouw d’Amsterdam, le Bal Blomet, le Festival d’Édimbourg ou encore celui de Radio France Occitanie Montpellier.

Isabelle Georges est cet univers musical enchanté où se mêle l’expression heureuse des arts multiples, c’est un souffle sans cesse renouvelé de tant de beauté.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes une artiste incroyable, vous chantez, vous dansez, vous êtes aussi d’une grande discrétion, qui est Isabelle Georges ?

Isabelle Georges : Oh Là là ! Isabelle Georges est, tout d’abord, une femme reconnaissante, parce qu’elle a la chance de vivre sa passion, en joyeuse compagnie !

Une femme qui aime malaxer la matière, aller au bout de ses rêves, entre émerveillement, doutes, crises d’angoisse ou de fou-rire, prises de risques, flou, tâtonnements, fulgurances… Bille en tête ! Guidée par une constante : apprendre, apprendre, apprendre ! Curieuse de tout ! Assoiffée de musique, de délicatesse et de poésie… La boussole sur joie !

Le Matin d’Algérie : Vous rayonnez sur les plus grandes scènes depuis plusieurs années, vous paraissez infatigable, comment faites-vous ?

Isabelle Georges : Quand on a la chance d’imaginer des projets et de pouvoir les réaliser, entourée de gens passionnés et passionnants, dans des lieux magnifiques, on a une énergie hors du commun.

Le Matin d’Algérie : Vous excellez dans tout ce que vous faites, la passion vous anime, quelles sont vos influences ?

Isabelle Georges : Mes influences sont très variées. Entre le jazz et la poésie chantée qu’écoutait mon papa, le chant sacré que pratiquait maman en rêvant de comédie musicale, la musique de film, de ballet ou de scène qu’écrivait ma grand-mère… Et puis, il y a ma sœur, mes nièces, les artistes, les gens que j’ai le bonheur de rencontrer sur mon chemin.

Mais aussi les photos de Louis Stettner, la poésie de Raymond Devos, la peinture de Chagall, les mots de Stefan Zweig, les films This must be The place, West Side Story, Swing Kids… La musique de Leonard Bernstein, Claude Debussy, Judy Garland, le courage d’Emma Thompson, l’écriture et les interprétations de Jacques Brel, la classe d’Harry Belafonte, l’inventivité d’Ella Fitzgerald, Billy Holiday, Freddy Mercury, Sammy Davis, Elvis Presley, Michael Jackson, Prince, Fred Astaire ou Gene Kelly… Le concerto d’Aranjuez, l’humour de Mel Brooks… Mais il y en a tant d’autres…

Le Matin d’Algérie : Un mot sur Frederik Steenbrink, pianiste, chanteur, qui vous accompagne sur scène

Isabelle Georges : Nous nous sommes rencontrés à Liège, en Belgique, sur la comédie musicale Titanic. C’était un moment charnière dans ma vie, j’avais enchaîné plusieurs premiers rôles de comédie musicale et je voulais aller vers quelque chose de plus personnel. C’est Frederik qui m’a donné l’idée de mon tout premier spectacle, Une Étoile et moi, à Judy Garland. Ce spectacle m’a ouvert les portes de la créativité ! Impossible de les refermer depuis ! Avec Frederik, nous avons confectionné un peu plus de 10 spectacles et ça continue. Il possède une force de travail extraordinaire, une voix et une musicalité, hors du commun et j’ai une immense confiance en son œil aiguisé et atypique.

Le Matin d’Algérie : Dans cette époque tourmentée où tout s’accélère dans la légèreté et la destruction des valeurs, vos performances sur scène, votre maitrise, votre savoir-faire donnent un nouveau souffle au music-hall, qu’en pensez-vous ?

Isabelle Georges : Je pense à Oncle Sadegh, cet Iranien de 70 ans, qui danse et chante en pleine rue, devant son étal de poissons, pour réclamer la liberté et le bonheur”.

Je pense que la musique, la danse, les spectacles vivants, les arts quels qu’ils soient, sont les plus belles ressources à la disposition de tous les hommes pour se rencontrer, se découvrir, apprendre, stimuler leur conscience, leur joie, transcender leurs différences, reprendre courage… Si mes spectacles/chansons ouvrent le champ des possibles pour, ne serait-ce qu’une personne, c’est une fête !

Je ne résiste pas à partager cette citation de Leonard Bernstein :

« Ce sera notre réponse à la violence : faire de la musique plus intensément, plus belle, avec plus de cœur que jamais auparavant. »

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Isabelle Georges : Frederik Steenbrink et moi venons d’enregistrer la toute première version musicale de la nouvelle de Stefan Zweig, 24h de la vie d’une femme, avec le magnifique Trio Zadig. L’album et le spectacle sortiront à l’automne 2024.

Nos différents spectacles, dont Oh Là Là, sont sur la route, en tournée.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot

Isabelle Georges : Un immense merci, cher Brahim pour cet entretien. Vive la musique et la poésie ! Un jour j’irai en Algérie.

Entretien réalisé par Brahim Saci

isabellegeorges.com

Le 01 février 2024

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Rencontre avec l’universitaire et romancière Clotilde Brunetti-Pons

Clotilde Brunetti-Pons est universitaire, docteur en droit, professeur émérite de l’Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA), juriste romancière, auteur de nombreux articles et ouvrages juridiques. Clotilde Brunetti-Pons est officier dans l’Ordre des Palmes académiques. Enseignant-chercheur rattachée au CEJESCO- Centre d’études juridiques sur l’efficacité des systèmes continentaux – de l’URCA; consultante en droit de la famille et de la protection de l’enfance.

Clotilde Brunetti-Pons est aussi présidente de l’Association de l’Ordre des Membres des Palmes académiques (AMOPA) section de Paris VII.

Clotilde Brunetti-Pons est une femme lumineuse, toujours souriante, c’est une vie vouée à l’art et à la transmission du savoir, comme un phare salutaire par temps couvert.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes une universitaire brillante, votre présence illumine, qui est Clotilde Brunetti-Pons ?

Clotilde Brunetti-Pons : Que vous répondre ? Celle que vous interrogez est d’abord une mère de famille nombreuse et une épouse épanouie. Je ne serais pas la même sans ma famille.

Avec une vie déjà bien remplie, il m’a fallu trouver de l’énergie pour exercer une activité professionnelle très dense. Cela s’est fait sans y penser, sans calculer, mais parfois au détriment de ma santé.

L’enseignement m’a beaucoup apporté. J’ai eu l’impression d’être faite pour cela : être à l’écoute, transmettre. Ce furent de belles années, mais les trajets Paris-Reims m’ont fatiguée. Après 38 ans d’activité professionnelle, j’ai arrêté l’enseignement pour me consacrer entièrement à la recherche et à l’écriture.

Le Matin d’Algérie : Comment passe-t-on de professeur d’université au roman ?

Clotilde Brunetti-Pons : Enfant puis adolescente, je dévorais trois romans par jour. Grâce à cette passion, j’ai pu m’évader du quotidien, voyager dans de nombreux pays, fréquenter des milieux différents, croiser des personnages variés et souvent très différents de moi, ce qui était instructif. Écrire s’est imposé à mon esprit comme une continuité de la lecture. J’ai commencé à composer des poèmes à l’âge de 16 ans. Mes études de droit ont interrompu cette première période de création tout en m’apportant de la rigueur et sans nuire au goût d’écrire, loin de là.

Mes premiers articles juridiques ont vu le jour avant la fin de mon cursus universitaire, puis une thèse de doctorat, achevée à 28 ans, et des publications en droit des obligations. Parallèlement à mes études, j’étais chargée de mission à la protection judiciaire de la jeunesse, et d’abord au centre d’éducation surveillée de Vaucresson. Particulièrement sensible à la question de l’éducation des jeunes et de leur réinsertion familiale, une spécialisation en droit de la famille et de la protection de l’enfance s’est rapidement imposée.

Après 30 ans d’activité professionnelle sur ces thématiques, j’ai construit des récits autour de jeunes dont je souhaitais parler. Au départ, ces textes étaient exclusivement destinés à ma fille de 15 ans qui me réclamait la suite, chapitre après chapitre, puis à mes garçons. L’idée de les publier ne m’avait pas effleurée. Et puis un jour, la fille de bons amis, Élise, a lu l’un de mes manuscrits qui traînait sur une table. Elle l’a dévoré, me l’a rendu en larmes. Son émotion m’a convaincue qu’il fallait le publier. En 2015, je me suis lancée.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes présidente de l’Association de l’Ordre des Membres des Palmes académiques (AMOPA) section de Paris VII, cette formidable association contribue et participe au rayonnement de la culture à travers le monde, parlez-nous de cette association ?

Clotilde Brunetti-Pons : L’AMOPA est une belle association tournée vers les autres, spécialement la jeunesse. Elle publie une revue de qualité, soutient les élèves par des bourses, organise de nombreuses activités culturelles et aussi, notamment, des concours entre établissements (nouvelles, poèmes, expression écrite, histoire, géographie, …). Les lauréats sont mis en valeur et reçoivent de beaux prix.

L’AMOPA est divisée en 110 sections. Elle regroupe non seulement des personnes décorées dans l’Ordre des Palmes académiques, mais aussi des sympathisants. Quand la présidence de mon Université m’a décerné le grade de chevalier, en 2013, je ne connaissais pas encore cette association. C’est l’ancienne présidente de la section Paris VII, Denise Roudier, qui m’a envoyé une lettre m’invitant à soutenir l’AMOPA en adhérant, ce que j’ai fait. En 2018, la section m’a élue présidente et, depuis lors, nous (le bureau de l’AMOPA Paris 7) avons organisé de belles activités et des concours. Un magnifique recueil de nouvelles et poèmes rédigés par nos lauréats a vu le jour en 2021. Mettre en lumière la beauté de notre jeunesse est une grande joie.

Le Matin d’Algérie : L’AMOPA est comme un phare dans ce monde tourmenté, elle a un programme riche et varié, le prochain congrès international de l’AMOPA se déroulera à Tours du 31 mai au 2 juin 2024, mais le 4ème Salon du livre amopalien de Paris aura lieu le 13 mars 2024 à la Mairie du VIIème arrondissement, parlez-nous de ce salon du livre ?

Clotilde Brunetti-Pons : La première édition du salon du livre amopalien de Paris eut lieu en 2020. Cet événement est tout à fait original. Il s’agit de mettre en valeur les publications d’auteurs amopaliens (membres de l’AMOPA) et des réalisations de nos jeunes en rapprochant, par des activités communes, les chefs d’établissements du secteur, les familles, les professeurs, les membres de l’AMOPA et tous les amis du livre. L’entrée est libre.

La quatrième édition du salon du livre amopalien est planifiée le mercredi 13 mars 2024, à la mairie du 7ème arrondissement de Paris, de 14 heures à 19 heures.

De très beaux livres y seront présentés par leurs auteurs. Madame Michèle Dujany, Présidente de l’AMOPA, sera présente.

Au cours de l’après-midi, les visiteurs pourront assister à des conférences passionnantes sur des thèmes variés : La tuberculose d’hier à aujourd’hui, Julien Gracq, L’esprit français de Madame de la Fayette à Jean d’Ormesson.

Des élèves viendront présenter leurs travaux et projets.

Pendant le salon, seront déclamés des textes littéraires et des poèmes rédigés par les lauréats des concours de l’AMOPA 2019-2023.

S’ensuivra à 18 heures une cérémonie de remise des prix aux lauréats 2024 de la section Paris VII. Un cocktail viendra clore l’événement à partir de 19 heures.

Le Matin d’Algérie : « L’art sauvera le monde » disait Fiodor Dostoïevski, qu’en pensez-vous ?

Clotilde Brunetti-Pons : Dostoïevski est l’un de mes écrivains préférés. Cette citation souligne ce que l’auteur a cherché à révéler dans ses œuvres : une certaine transcendance est nécessaire pour éviter un comportement mauvais (le parricide dans Les frères Karamazov) ou le fait d’être possédé par des actes antérieurs criminels. Il faudrait donc que l’art s’inscrive au-delà du perceptible et des possibilités de l’intelligible. C’est d’ailleurs ce qui procure une émotion. En permettant à l’homme de percevoir qu’il n’est pas tout, l’art peut sauver le monde.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Clotilde Brunetti-Pons : Oui. J’aimerais organiser une exposition de sculpture d’un ancien membre de l’AMOPA décédé, à l’automne. S’agissant des projets en cours, je dirige actuellement une recherche de belle envergure, avec 25 spécialistes, sur L’efficacité de la protection de l’enfance en France et à l’échelle européenne. Les contributions seront publiées dans un ouvrage et nous exposerons nos conclusions lors d’un colloque le 17 janvier 2025. Ou encore, un recueil des productions de nos lauréats 2022-2024 est en préparation.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Clotilde Brunetti-Pons : Merci pour cet entretien. Le succès des concours de l’AMOPA et des cérémonies de remise des prix montre que la jeunesse d’aujourd’hui a besoin d’être encouragée, soutenue et inspirée. Il s’agit là d’une belle mission.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Romans publiés :

Les Sirènes de L’ombre, éditions Amalthée 2023

Les non-dits de l’éveil, éditions Amalthée 2020

La flûte de pan, éditions Amalthée 2018 (actuellement en phase de réédition 2024)

L’oiseau d’or, éditions Amalthée 2015

Le 27 janvier 2024

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Rencontre avec Khiredin Kati du groupe Amzik

Khiredin Kati est universitaire, musicien virtuose, chanteur. Sa technique du jeu du mandole est impressionnante. Il émerveille les yeux, il enchante l’oreille qui reste attentive pour saisir la fluidité du jeu et toutes les sonorités. Khiredin ne fait qu’un avec son mandole, une symbiose quasi magique qui fait le bonheur des passionnés et autres mélomanes.

Khiredin Kati dit Didine Kati faisait déjà parler de lui avant la création du groupe AMZIK. Didine Kati surprend par sa simplicité, toujours souriant, attachant, quand il prend son instrument les modes chaâbi défilent avec une facilité déconcertante, on a l’impression que ces préludes savants sont imprégnés dans ses doigts. Ces modes chaâbi s’exécutent avec une dextérité rare. Sa maîtrise du chaâbi et sa connaissance de la musque kabyle l’amènent vers d’autres influences musicales, comme le jazz.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes universitaire, musicien, chanteur, qui est Didine Kati ?

Didine Kati : Bonjour, et merci de m’accueillir. Je suis effectivement un universitaire diplômé en musicologie. En tant que musicien et chanteur, je m’efforce de fusionner les différentes facettes de ma vie pour créer une harmonie entre ma carrière académique et ma passion pour la musique. Je suis également arrangeur et la composition musicale me fascine et me porte dans mes projets.

Le Matin d’Algérie : On l’a compris, la musique est pour vous plus qu’une passion, elle fait partie de vous, on a l’impression qu’elle a toujours été là, qu’est-ce qui rend possible cette symbiose ?

Didine Kati : La musique a toujours été une partie intégrante de ma vie, symbole de l’éducation et de la transmission me permettant de m’exprimer d’une manière unique avec pour socle primordial la connexion profonde avec mon public. Ma pratique assidue et ma curiosité pour différentes influences musicales enrichissent continuellement mon expression artistique, voici le tableau de cette symbiose.

Le Matin d’Algérie : Quelles sont vos influences musicales ?

Didine Kati : Mes influences musicales sont diverses et riches. Bien sûr, mes racines sont kabyles et, avec la musique chaâbi, elles sont mes premières sources d’inspiration. Cependant, mon appétence à aller vers l’autre m’a conduit à explorer de multiples horizons musicaux, notamment le jazz, qui a profondément marqué mon style et mon histoire artistique. Cette diversité d’influences se reflète dans ma musique au sein de mes groupes AMZIK et AZAWAN.

Le Matin d’Algérie : Un proverbe africain dit, lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. Le groupe AMZIK est un peu cette union entre les origines, le passé, le présent et le futur, il y a comme une intemporalité dans votre musique, parlez-nous de la genèse de « AMZIK » ?

Didine Kati : AMZIK est effectivement le fruit de cette exploration des racines et de la fusion des traditions avec la modernité : le lien continue entre les générations. Nous avons voulu créer une musique qui transcende le temps, en incorporant des éléments du passé tout en embrassant avec beaucoup de finesse et d’amour les défis du présent. La genèse d’AMZIK réside dans cette quête d’intemporalité, de voyage musical qui unit les générations et les cultures.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur Nonor et Karim Belkadi qui vous accompagnent

Didine Kati : Mes compagnons de route au sein d’AMZIK, Nonor et Karim, sont des artistes exceptionnels, chacun apportant sa propre touche unique à notre musique. Nonor par ses textes et sa poésie pointilleuse, Karim par la hauteur et la puissance de sa voix. Leur talent et leur dévouement sont essentiels à la création de notre son distinctif. C’est un honneur de partager cette aventure musicale avec des musiciens aussi talentueux et passionnés qu’eux.

Le Matin d’Algérie : Comment voyez-vous la chanson kabyle d’aujourd’hui ?

Didine Kati : Quelques jeunes artistes émergents font preuve d’une créativité remarquable ! C’est une période excitante pour la musique kabyle, qui est en pleine innovation.

Le Matin d’Algérie : L’Algérie peine à se démocratiser, la musique peut aider à cette émancipation, qu’en pensez-vous ?

Didine Kati : La musique a le pouvoir de transcender les barrières et de créer des ponts entre les individus. Elle peut jouer un rôle crucial dans l’émancipation, à l’image du jazz qui a été un facteur important de l’histoire sociale des États-Unis, non seulement comme art formel, mais pour avoir favorisé l’essor social des Afro-Américains.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

Didine Kati : Absolument, nous sommes actuellement en train de finaliser notre nouvel EP, un projet qui représente une étape importante pour AMZIK. D’ailleurs, l’un des nouveaux titres « Yennad w-ul » vient de sortir et son clip est maintenant disponible. Cette nouvelle production explore des territoires musicaux inédits tout en restant fidèle à notre identité. Nous sommes impatients de partager les autres créations de ce nouvel EP avec nos fans et de les emmener dans un voyage musical captivant.

Aussi, je suis ravi d’annoncer que nous avons également prévu une série de cartes blanches au Point Fort d’Aubervilliers. Ces événements seront l’occasion de célébrer la diversité musicale et de créer des rencontres artistiques atypiques. Nous sommes reconnaissants de pouvoir contribuer à la scène musicale locale et de créer des moments uniques de partage avec le public.

En résumé, entre la sortie imminente de notre EP, les concerts et les soirées carte blanche au Point Fort d’Aubervilliers, les prochains mois s’annoncent riches en découvertes et en émotions musicales. Nous avons hâte de partager ces moments avec notre public fidèle et de rencontrer de nouveaux amateurs de musique. Restez à l’écoute pour plus de détails et de surprises à venir !

Entretien réalisé par Brahim Saci

mardi 23 janvier 2024

Le Matin d’Algérie

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Crédit photo : Yves Nivot

Rencontre avec le compositeur et chef d’orchestre Christian Rivet

Christian Rivet, guitariste, luthiste, compositeur et chef d’orchestre, passionné de poésie, a étudié la guitare, la direction d’orchestre, la composition et la musique de chambre au Conservatoire régional de Metz puis au prestigieux Conservatoire supérieur de Paris auprès d’Alexandre Lagoya où il obtient les premiers prix de guitare et musique de chambre.

Sa rencontre avec d’éminentes personnalités du monde de la musique ont été déterminantes, le luthiste Hopkinson Smith, le guitariste Alvaro Pierri, les flûtistes Michel Debost et Aurèle Nicolet, Leonard Bernstein, Pierre Boulez, Peter Eötvös, Pascal Dusapin, parallèlement il enseigne la guitare et la musique de chambre.

Ces dernières années Chrisitian Rivet se consacre principalement à la composition.

Figurent à son catalogue, Quelque part dans l’inachevé pour flûte et orchestre (création Emmanuel Pahud, Orchestre des Pays de Savoie dir. Nicolas Chalvin), Étoile double pour violoncelle, contrebasse et ensemble (Ensemble inter-contemporain dir. Matthias Pintscher), Cinq secondes d’Arc (Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Elena Schwartz), Courant d’étoiles pour le trio Wanderer, Au Dos du Ciel pour alto solo (Gérard Caussé), le concerto de piano Brisé d’arêtes et bord du vent (Célimène Daudet), Une Nuit de plein jour, pour le quatuor Hagen.

Il donne des récitals de luth Renaissance, de guitare électrique en Europe, des concerts. Christian Rivet a réuni les compositeurs Robert de Visée (guitare baroque) et André Jolivet (guitare moderne) sur un disque édité par Zig-Zag Territoires qui a été récompensé par la presse spécialisée (10 de Classica-Répertoire).

Son enregistrement « 24 Ways upon the Bells » (John Dowland, Benjamin Britten, John Playford et Les Beatles) édité par Naïve a été nommé meilleur enregistrement de l’année par le journal « Le Monde ». Il a enregistré également au côté de Sarah Aristidou, de Daniel Barenboïm et d’Emmanuel Pahud un CD paru chez Alpha Classics. Mais il n’a pas fait que ça !

Christian Rivet donne également des récitals de luth Renaissance, de guitare en Europe, des concerts aux États-Unis, au Japon avec des interprètes de renom, tels que le flûtiste Emmanuel Pahud (Ils ont enregistré « Around the World » chez Warner Classics, récompensé par la critique) et le quatuor Hagen. Sa musique est publiée chez Durand / Universal Classical Music.

La carrière musicale de Christian Rivet ne cesse de rayonner en France et à l’étranger, il a généreusement accepté de répondre à nos questions.

Le Matin d’Algérie : Votre parcours est impressionnant, qui est Christian Rivet ?

Christian Rivet : Une personne comme tout un chacun qui aime la vie, son épouse, ses filles… sa famille et ses amis… ses partenaires musicaux, ses élèves… Une personne à l’écoute du monde qui l’entoure…

Le Matin d’Algérie : Vous êtes passionné de poésie, quel rôle joue-t-elle dans vos créations musicales ?

Christian Rivet : La lecture d’un texte poétique est un vecteur qui me permet un voyage à l’intérieur de soi… Comme si je basculais dans une autre dimension…Cela aiguise ma perception du monde et me donne des pistes en ce qui concerne la texture instrumentale, les couleurs…comme une « invitation au voyage » …

Le Matin d’Algérie : En tant que luthiste, quel lien voyez-vous entre la musique baroque et la musique dite moderne ?

Christian Rivet : La recherche de l’inconnu : nous n’avons aucune trace audio sur ce qui a été, la manière d’interpréter, de concevoir, de réaliser (quelques indications mais… bien insuffisantes) …Idem en ce qui concerne ce qui sera …ce qui n’est pas encore couché sur le papier…

On se transforme en inspecteur qui a la charge d’une enquête… Il faut effectuer des choix et c’est palpitant…

Le Matin d’Algérie : Les conservatoires parisiens s’ouvrent sur la musique du monde et les musiques actuelles, qu’en pensez-vous ?

Christian Rivet : Cela aurait dû être ainsi depuis la création de ces écoles… Les musiques du monde sont très proches de ce qui fait notre quotidien, notre vie… Elles sont implantées dans notre chair

Le Matin d’Algérie : Vous êtes maintenant mondialement connu, quel regard portez-vous sur le monde de la musique classique d’aujourd’hui ?

Christian Rivet : Il faut continuer à défendre les véritables valeurs musicales : défendre le texte avant tout… et faire très attention au monde de l’image qui dénature et fausse l’écoute…

Le Matin d’Algérie : Quel conseil donneriez-vous à un jeune compositeur fraîchement diplômé qui souhaite percer dans la musique classique en France ?

Christian Rivet : Travailler sans concession, sans relâche… ne pas chercher à « réussir » mais dessiner ce qui vit à l’intérieur de soi sans oublier de rencontrer les personnages extraordinaires, les lieux fantastiques qui nous entourent…

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?

L’écriture d’un opéra…

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être…

Christian Rivet : Justement… les premiers mots, écrire parallèlement avec les mots… Musique et littérature ainsi associées de manière indissoluble.

Entretien réalisé par Brahim Saci


www.christian-rivet.org

dimanche 21 janvier 2024

Le Matin d’Algérie

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Koceila Kezzar, un talent qui illumine

Koceila Kezzar, artiste jusqu’au bout des doigts. Koceila Kezzar est chanteur, musicien, universitaire, il fait partie de cette génération montante qui tend à s’imposer par le talent, et le savoir musical sur une scène artistique habituée à être constamment occupée par les soixantenaires et septuagénaires, cette jeune génération dont fait partie le talentueux Koceila Kezzar arrive comme une bouffée d’oxygène de tous les espoirs.

Koceila Kezzar a étudié la technique vocale, la musique, le solfège, en commençant par le piano, puis la guitare. Son jeu de la guitare s’affine et ne cesse d’évoluer, de s’améliorer pour donner des sonorités d’une grande pureté, les notes semblent s’exécuter comme par magie tant la passion est grande.

Koceila Kezzar est d’une famille d’artistes, son père est le chanteur auteur compositeur Mohand Ouali Kezzar, un artiste discret qui a marqué la chanson kabyle par ses compositions de qualité, il est hélas parti trop tôt, que sa belle âme repose en paix. Mohand Ouali Kezzar a transmis la passion des arts, l’amour de la musique à son fils. Ameziane Kezzar l’oncle de Koceila est aussi écrivain, poète, qui a écrit pour Idir paix à son âme et Cheikh Sidi Bémol. On peut dire que l’art rayonne dans cette famille. La chanson kabyle a de beaux jours devant elle.


Le Matin d’Algérie : Vous êtes chanteur, musicien, universitaire qui est Koceila Kezzar ?

Koceila Kezzar : Exact, j’interprète des chansons laissées par mon défunt père mais je compose aussi de temps à autre. Je me suis beaucoup perfectionné dans la pratique de la guitare et le chant.

Le Matin d’Algérie : Votre père Mohand Ouali Kezzar vous a transmis cette passion pour la musique, pour devenir une vocation, pouvez-vous nous en parler ?

La transmission était sans doute naturelle. Je m’intéressais beaucoup à ce qu’il faisait. Je lui ai demandé de m’apprendre ses chansons et des choses un peu plus avancées par la suite. J’ai trouvé dans cet apprentissage non seulement le plaisir de partager des moments avec mon père, mais aussi la joie que pouvait me procurer une passion.

Le Matin d’Algérie : Vous faites partie d’une nouvelle génération de chanteurs kabyles qui fait plaisir à voir, c’est comme une éclaircie dans un temps couvert, qu’en pensez-vous ?Je crois que le manque de création et d’originalité chez nous les jeunes a causé ce temps couvert. Le public veut toujours du nouveau, ce qui est logique. On se lasse très facilement de l’habitude, donc on attend toujours de la part de l’artiste quelque chose qui est propre à lui. Faire partie de ceux qui éclaircissent ce temps est un honneur pour moi.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre père, Mohand Ouali Kezzar, auteur compositeur interprète virtuose, qui a laissé une œuvre musicale.

L’art, le savoir, la culture et la musique, cette dernière a été un très bon compagnon pour mon père depuis son jeune âge. Il l’a beaucoup étudiée même. Il était toujours prêt pour apprendre quelque chose de nouveau. Il ne faisait jamais les choses au hasard et a toujours voulu exposer la beauté de l’art. Il était travailleur et n’a jamais choisi la facilité (un perfectionniste peut être). Il m’a laissé beaucoup de cadeaux immatériels : l’éducation, la musique, l’art, la culture, la manière de penser correctement, ce qui est juste et ce qui est faux. Il a toujours été là pour moi et a fait le maximum pour faire de moi la meilleure version que je puisse être. Il m’a appris ce qu’était la joie de vivre et la nécessité de la protéger. On était inséparables, on riait beaucoup ensemble, on chantait, on apprenait beaucoup de choses (des documentaires, des films …). Chaque jour, j’écoute ses chansons avec un pur plaisir. Je pense aussi à son sérieux. Tout était agréable avec lui, même les choses que je n’aimais pas faire auparavant étaient des moments de joie et d’éclats de rire avec lui. Tout le bien que mon père m’a apporté et tous les sacrifices qu’il a fait pour nous m’ont marqué à vie. Que le bon Dieu lui accorde toute sa miséricorde.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours et à venir ?J’ai un single en préparation, il sortira cette année, prochainement je l’espère. Pour la suite, je continue à créer, à composer

.Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être…J’espère être à la hauteur des attentes des gens, apporter de la joie, positivité et consolation à travers l’art. Merci beaucoup à vous de m’avoir donné cette occasion pour m’exprimer.


Entretien réalisé par Brahim Saci

lundi 8 janvier 2024

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Moussa Lebkiri ou la magie des mots

Moussa Lebkiri, l’enfant des Aït Chebana, cette belle Kabylie profonde, est un comédien, humoriste, conteur, écrivain, metteur en scène. Un artiste accompli. Pour Moussa Lebkiri l’art est une éthique. Une manière de vivre. Il a d’ailleurs fait de l’art sa raison d’être, il n’a pas cessé durant de longues années de sillonner les routes en véritable saltimbanque en participant à des festivals en France et à l’étranger sans jamais se fatiguer, toujours en s’émerveillant et en émerveillant, en ayant à l’esprit la transmission, avec toujours cette volonté de vouloir former et lancer la nouvelle génération.

Moussa Lebkiri crée en 2011 le Café Bavard au café de Paris, une scène ouverte à la découverte de nouveaux talents, le succès est grandissant depuis.

Le Matin d’Algérie : Vous avez fêté le dimanche 5 novembre vos 40 ans de carrière au café littéraire parisien de l’Impondérable, invité de l’écrivain Youcef Zirem où vous avez émerveillé le public, pouvez-vous nous parler de cette belle rencontre ?

Moussa Lebkiri : Officiellement j’ai fêté mes 40 ans de carrière en 2016. J’ai un public qui me suit fidèlement dans mes spectacles, tout comme à mes Café Bavard et dernièrement au Café Littéraire de l’Impondérable. Dans ce genre de lieu populaire, ou souvent le bruit des verres trinquent avec le public, c’est une gageure que de s’y produire, il faut avoir assez de métier pour capter l’attention de l’auditoire. Pour ma part le challenge a été relevé. Je viens de cette école de l’inconfort où il faut savoir recréer à chaque fois la magie du verbe. Je me complais à dire que ma formation théâtrale, je la dois à la plus grande école, celle de la rue dont le public jusqu’à aujourd’hui reste mon réfèrent professeur.

Le Matin d’Algérie : Vous paraissez infatigable, qu’est-ce qui vous insuffle cette force ?

Moussa Lebkiri : Infatigable ? oui mon carburant, je le puise dans l’ART et tant que je peux faire le plein, je roule. Mon engouement pour l’art est comparable au jardinier qui cultive son jardin, au cuisinier qui mijote ses plats… tout ce qui est création transcende une banalité en une chose sublimée. Le théâtre pour moi est générateur d’énergie, c’est mon jogging. Faire rire et émouvoir le public est ma récompense, ravi de le surprendre au détour d’un mot d’une grimace dans mon jeu…

Le Matin d’Algérie : Quels sont les humoristes et conteurs qui vous parlent ?

Moussa Lebkiri : en premier, Moi ! Chaque matin je me parle et je tente de me faire rire, je n’y arrive pas tout le temps. L’humoriste qui par excellence me parle est Devos, maître des mots et de l’absurde, ses mots rugissent comme dans un cirque, ils les domptent à sa guise. Il y a Desproges à l’humour acide, corrosif, décapant, le verbe cinglant mais aussi une plume qui sait prendre quelques envolées joliment poétiques. Et puis, il y a l’ami Fellag, un authentique clown qui sort tout droit de la commedia dell’arte. Par le rire, il a su panser les blessures d’un peuple algérien qui a beaucoup souffert et hélas qui souffre encore. Il nous est arrivé de partager la même scène avec un bonheur que je crois réciproque.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur la danseuse Saliha Bachiri qui vous accompagne depuis de longues années.

Moussa Lebkiri : Un mot, il en faudrait bien plus pour parler de l’artiste Saliha Bachiri. Ça été pour moi une vraie rencontre lors de son spectacle « L’une devenant la mémoire de l’autre », un spectacle de danse kabylo-contemporain où la danse kabyle et la danse contemporaine se cherchent pour se confondre, se défaire et s’intégrer l’une à l’autre. J’ai été séduit par l’artiste. Saliha, on peut le dire, a mis la barre haute pour donner au public quelque chose de nouveau sortant des sentiers battus et débattus. Par ailleurs, elle danse également la vraie danse kabyle dite « authentique » sans tomber dans un folklorisme qui l’appauvrit, la limitant aujourd’hui à un seul mouvement récurent, un « bug » sur la vibration des hanches. Le clip de la chanteuse Lycia où Saliha danse en témoigne, elle a également chorégraphié et dansé pour Rachid Taha, le chanteur Zedek, le groupe Djurdjura… et bien sûr dans certains de mes spectacles, sans compter ses nombreuses créations, ses cours où de nombreuses danseuses se sont formées chez elle. Ses pièces chorégraphiques sont de petits bijoux parlant à notre âme, à notre culture berbère sans aucun complexe.

Le Matin d’Algérie : Votre double culture française algérienne a-t-elle été un atout ou un handicap dans votre carrière en France ?

Moussa Lebkiri : Un réel atout, il m’a fallu ce cocktail délicieux, cette potion culturelle magique qui m’a permis de puiser à ces deux sources en tant que kabyle ancré dans cette douce France. Je me complais d’ailleurs à dire en raccourci, je trempe ma plume dans ma Kabylie pour écrire mon ici. Jouer sur les deux tableaux, c’est merveilleux d’avoir « un ici » et un « là-bas » pour faire jongler son art. Bien que tout n’est pas été rose pour moi, les débuts étaient très difficiles professionnellement. Il faut se faire un nom au-delà de son propre nom, car celui d’origine n’est pas harmonieux à certaines oreilles du pays d’accueil. Qu’on se rappelle la prime au retour dans les années 70, et qui a inspiré le réalisateur Mahmoud Zemouri avec son film « prend 10 000 balles et casse-toi » où j’ai joué le rôle de Djelloul.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes toujours dans la transmission, vous essayez toujours de lancer la relève, pensez-vous avoir atteint votre objectif ?

Moussa Lebkiri : J’essaie de transmettre ce que l’on m’a transmis, donner ce que l’on m’a donné, un juste retour. La passation est essentielle quand on hérite de l’expérience des anciens, ce fut le cas notamment pour le métier d’« amachaou », celui de conteur. L’artiste laisse une trace de son passage, dans une mémoire qui à son tour nourrira les générations à venir qui n’auront plus qu’à se servir pour y trouver leurs inspirations. La formation est un rouage de transmission, j’ai aimé former et j’aime encore donner des cours de théâtre et de contes pour réveiller l’artiste qui sommeille dans tout un chacun. Je serais plutôt un éveilleur qu’un donneur de leçon.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur le Café Bavard

Moussa Lebkiri : Lors de mes tournées, j’ai toujours aimé faire découvrir un artiste avant mes spectacles, le Café Bavard n’en ait qu’une continuité. C’est une scène découverte d’artistes professionnels et amateurs de tous bords (Chanson, théâtre, opéra, conte, humour, danse…). Le Café Bavard existe depuis 2011 et fait parti des bonnes sorties parisiennes sélectionnées par Télérama. Il a séduit quelques médias tel que M6 qui pourrait un jour titrer : « Le Café Bavard a d’incroyables talents ». Ce que le public aime chez moi, c’est mon côté « monsieur presque loyale », ma transparence à dire ce que je pense des artistes mais toujours avec élégance, humour sans froisser quiconque.

Le Matin d’Algérie : L’humour, la comédie, le théâtre dissipent le gris, nous rapprochent, nous rappellent notre humanité, et facilite le vivre ensemble, qu’en pensez-vous ?

Lebkiri Moussa : Un artiste est un être subversif, il est un éveilleur, il interpelle sans cesse, il est le chahuteur de nos pensées souvent arrêtées et obtuses. Il donne du beau, du ciel bleu à ceux qui ouvrent leurs yeux et leurs cœurs.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot, avez-vous des projets en cours ?

Lebkiri Moussa : La vie est mon projet avec de belles rencontres et j’espère que le public aura toujours comme projet celui de m’applaudir encore et encore. La poésie me porte et me donne le souffle de déclamer toutes les lumières des possibles.


Entretien réalisé par Brahim Saci

lebkiri.com

vendredi 5 janvier 2024

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Rencontre avec l’écrivain chanteur Akli Drouaz

Akli Drouaz fait partie de ces universitaires rares, dont le parcours fascine, écrivain auteur compositeur chanteur, une vie riche d’errances multiples. De la Kabylie à la France, à l’Allemagne, c’est un voyageur attentif, qui s’enrichit aux contact d’autres cultures sans jamais se perdre. Akli Drouaz est un intellectuel authentique, un poète vrai. On ne se lasse pas de l’écouter chanter ou tout simplement parler, on a l’impression d’être au village, il a cette humilité des villageois kabyles. Sa vie, en France ou en Allemagne, ne l’a pas éloigné de la source du village, s’il est parti c’est pour revenir.


Le Matin d’Algérie : Vous avez un parcours impressionnant, universitaire, écrivain, auteur compositeur interprète, qui est Akli Drouaz ?


Je crois savoir qui je suis, le fils de mon enfance (Ibn Khaldoun). Je suis pétri de l’histoire de mon pays, celle récente et l’autre plus profonde et complexe. Tu me pousses à user du « Je » et bien je le ferai. Ce n’est guère de m’étaler encore moins de m’épancher, mais ta sollicitude me touche et répondre à des questions d’un journal tel que Le Matin d’Algérie, m’y oblige. En réalité, je suis le fruit pourri de cette histoire algérienne aux confluents d’évènements, si dures, si violents. Dans ma jeunesse, je me définissais comme Amazigh et impliquant une forme de résistance nécessaire et douloureuse, plus tard, je me suis reconnu dans quelque chose d’immuable, je me suis souvent déclaré « Algérien à plein temps », quand on me posait des questions personnelles de type : que faites-vous dans la vie ? … je rétorquais : « Je suis Algérien à plein temps et cela n’est pas un métier de tout repos ».Mais choisissons-nous vraiment qui nous sommes ? Je n’en sais trop rien. Je suis né et j’ai grandi dans une contrée aux multiples souffrances, la Kabylie plus précisément dans la région de Ouaguenoun que j’ai quittée depuis mes huit ans pour n’y revenir que plus tard, quasiment un demi-siècle après. Les guerres successives ont marqué notre mémoire collective, notamment avec l’empire ottoman et plus tard avec le colonialisme français. La traversée de ma région Ouaguenoun et mon village limitrophe d’Avizar était un vrai coupe-gorge pour les troupes ottomanes, il faut dire que nous avions aussi connu des massacres et des pertes terribles, je suis donc tout cela ; à la fois attaché aux racines de mon pays, mais aussi une espèce de sujet hybride traversé par les influences des terres traversées. Très jeune, j’ai vécu en Grande Bretagne, en Allemagne incluant Berlin durant la guerre froide et ensuite en France, j’ai eu la chance d’assister à la chute du mur de Berlin… tu vois que ta question n’est pas simple. Pour le reste, j’avoue devoir contrarier une partie de ton portrait, je ne suis pas universitaire (Bien que j’en ai chauffé des bancs), je réfute le terme d’intellectuel, c’est une charge trop lourde. Venant de toi, je l’accepte ou plus tôt je le prends comme une gratitude, mais encore une fois c’est une charge bien trop lourde pour moi. J’ai un profond respect pour les personnes qui cherchent et qui trouvent ou qui continuent à chercher, mais je m’éloigne de la cacophonie kabyle ambiante ou les cracheurs de feu tiennent les podiums et le crachoir. Je respecte et admire ceux qui produisent, travaillent créent, je laisse ma part de colère se poser loin de l’invective. Certains parlent pour ne rien dire et cela ne m’inspire guère.

Le Matin d’Algérie : Comment passe-t-on de la musique, du chant, au roman ?


Je suis tenté de dire chaque chose en son temps ; dans les années 1970 et 1980 la musique était un moyen d’expression à la portée de toute une jeunesse en quête de liberté. La quête identitaire et l’expression de sentiments et d’opinions notamment politiques, ont servi de viatique pour la chanson, la musique n’étant que le récipient, le contenant. Les évènements de 1980 ayant libéré la parole, je crus pour ma part que la chanson ne suffisait plus, par ailleurs et je l’admets, bien que doté de quelques qualités, je n’avais ni la force ni le talent nécessaire, j’étais souvent en colère, ce qui m’éloignait des autres. J’ai produit des groupes dont je tairais les noms mais ils se reconnaitront. Je crois que le milieu à l’époque en tout cas manquait de sérieux et de professionnalisme, les producteurs vendaient des K7 comme ils vendraient des tomates en été…Le passage de l’un à l’autre bien que difficile était évident, dans la chanson, j’ai pensé plus sérieusement que quand on n’a plus rien à dire, il n’était pas nécessaire de le faire savoir. Mais si ça te dit on fait un cd (sourire).

Le Matin d’Algérie : Vous avez beaucoup de talents comme beaucoup d’artistes de votre génération, qu’est-ce qui vous a empêché de faire une plus grande carrière ?


Notre culture étant absente des vrais podiums et réduite à une simple et vulgaire marchandise, je n’ai pas souhaité participer à cette gabegie. Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur la chanson kabyle d’aujourd’hui ? La chanson kabyle connait un véritable essor. Hommes et femmes des jeunes avec des talents extraordinaires apportent un nouveau souffle, ils n’ont pas l’écoute et l’espace nécessaires à leur expression, mais je trouve que cette jeune génération est formidable.

Le Matin d’Algérie : Vous avez réussi l’exploit de revenir vivre au village, comment voyez-vous l’avenir de la littérature algérienne dans un pays qui peine à se démocratiser ?


J’ose croire que la littérature résistera à la déliquescence généralisée. De tous temps ce type d’expression salvateur a survécu à toutes les crevasses de l’histoire du pays ; l’Allemagne en particuliers a connu un essor incroyable à la fin de la guerre ; les œuvres de Böll, Grass et bien d’autres ont fleuri sur les cendres de la terreur, chez nous Feraoun, Yacine, Mammeri, Dib et plus tard Djaout et Mimouni ont donné dans la douleur et les affres de conflits terribles et chacun en son temps a donné le meilleur de la littérature de chez nous ; ne dit-on pas que la culture est tout ce qui reste après que tout soit détruit ?Oui, je crois que des générations contreront les funestes desseins d’un système en voie de décomposition.Quant à ma petite personne, je crois que chaque être humain devrait avoir le droit de vivre là où il le désire, notre terre de naissance serait bien entendu l’endroit idéal. Tout n’est pas tout rose, loin s’en faut, mais j’aime mon pays et je suis heureux d’y vivre, bien que l’état dans lequel se trouvent, mon village et mon pays, soit tristement déplorable, dagi ara yemmet kaci, hna imout kaci.


Entretien réalisé par Brahim Saci

Le 29 décembre 2023

Livres publiés :

Cacahuète, Apopsix éditions

Rêves d’exil, Apopsix éditions

Errances, identités flouées, Achab éditions


Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Rencontre avec l’écrivain et danseur, Abdelkader Habilès

De la danse classique à l’écriture, Abdelkader Habilès a publié un roman en deux parties « L’envoyé de Bonaparte », une saga qui jongle entre l’histoire et la fiction et un livre de contes « Le chevalier du Hodna et Anzar le Dieu de la pluie ».

Dans son roman la fiction se mêle à la passion dans une volonté de saisir des pans de l’histoire commune de l’Algérie et la France.

C’est une écriture limpide, qui fascine, qui nous emporte vers l’Afrique du Nord, l’Algérie, qui étanche la soif identitaire de l’auteur, Abdelkader Habilès vogue vers ses origines algériennes berbères, pour un rapprochement entre les deux rives.

Le Matin d’Algérie : Avant de parler de vos publications, qui est, Abdelkader Habilès ?

Abdelkader Habilès : Il est difficile de me définir, car je suis boulimique. Je pense être moderne, amical, sensible à la beauté, mais aussi dur avec moi-même. Avec ce travail littéraire, il est finalement ressorti que le fil rouge de ma vie était le romantisme. J’ai en moi un amour absolu pour le ballet romantique et mes parents m’ont donné le nom d’une grande figure de l’indépendantisme algérien, mais aussi du romantisme, l’émir Abd-el-Kader. Le général Duvivier qui a combattu Abd-el-Kader disait de lui qu’il aurait pu être un héros d’un ouvrage de Lord Byron. Je suis un romantique moderne, un vêtement me résume le burnous, il est l’habit de prestige des amazighs et la cape du danseur classique.

Le Matin d’Algérie : On sent votre fascination pour les orientalistes et l’Émir Abdelkader, qui est un personnage assez controversé, dont Napoléon III voulait faire le roi des arabes, occultant la dimension berbère, qu’en pensez-vous ?

Abdelkader Habilès : Effectivement, je suis passionné par l’orientalisme qui pour moi précède le romantisme français. Cette école de peinture suit le principe de la vérité idéalisée, mon travail littéraire suit aussi ce chemin. J’aime le beau et j’emploie toute mon énergie pour écrire de belles histoires. Le choix des modèles, des chevaux et des paysages par les maîtres pour leurs tableaux sont pour moi des sources d’inspiration pour mes histoires.

Je vais commencer par la question arabe. Le monde berbère comprend de nombreux peuples ayant une culture commune (arts, systèmes sociaux, artisanats), de plus, ces peuples vivent sur des territoires différents : sec ou arrosé ; plaine ou montagne.

Ces peuples vivent dans le tamazgha depuis le néolithique, la période glaciaire a donné à certains une pigmentation plus claire, d’autres sont restés basanés.

Le mode de vie des Berbères du Sud du Tell a évolué avec la désertification progressive de l’Afrique du Nord, ces gens qui sont souvent d’origine Zénète pratique la longue transhumance. Ils ont adopté un mode de vie qui ressemble à ceux des Bédouins.

Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, ils l’ont transmis à tous les peuples. Pour l’Afrique du Nord, ils ont apporté en plus le commerce à grande échelle et une langue franche pour parler à tous les Berbères : le Punique. Avec cet apport, l’Afrique du Nord est devenue la plus grande puissance commerciale et militaire du monde, avec comme capitale Carthage et les royaumes alliés. De ce glorieux passé, est restée une langue sémitique, le maghrébi.

Lorsque les premiers missionnaires musulmans sont arrivés dans le tamazgha, ils ont considéré certains autochtones comme leur semblable, car ils leur ressemblaient et parlaient une langue proche de l’arabe. Ils voulaient surtout englober dans le monde musulman de nouveaux peuples.

L’émir Abdelkader était très érudit, il se considérait comme arabe, mais pour un monde spirituel. Avant de parler du royaume arabe, afin de connaître l’état d’esprit de l’émir, il faut rappeler qu’il avait mis en place un système politique en Algérie. Son état était basé sur l’alliance des Khalifats, ou duchés, qui compose l’Algérie. Chaque duché conservait son particularisme avec leur organisation propre. Son état avait été mis en place en 1836, mais ne comprenait pas toute l’Algérie. Lors de la Paix de Tafna, il avait proposé de le mettre en place sur tout le territoire de l’ancienne régence. Il aurait été constitué de huit Khalifats, un des huit aurait été celui de la Medjana qui correspond à l’ancienne petite Kabylie et au Hodna.

Quand napoléon III, lui a proposé de devenir roi. Il n’a pas accepté, car il avait décidé de ne se consacrer qu’à étudier, voyager et enseigner.

Ce royaume arabe n’existait pas, c’était le projet utopique de Napoléon III pour le Proche-Orient qui voyait s’effondrer l’empire turc. L’émir s’est installé à Damas et en tant qu’ami de la France et de l’Angleterre, sur place, il a contribué à l’émergence d’un projet politique réel avec la création des états modernes du Proche-Orient : la Syrie, le Liban, l’Irak et l’Egypte dans une autre mesure.

Pour moi, les mots berbères et arabes ne s’opposent pas. Il y a la civilisation amazighe et cette culture apparaît aussi dans l’univers arabe. Les Amazighs ont une longue et riche histoire, si cela nous emmène vers le haut et le beau, ils peuvent en prêter des morceaux.

Le Matin d’Algérie : De la danse à l’écriture, un parcours original, surprenant d’autant plus qu’il n’est pas courant qu’un garçon de surcroît issu de l’immigration fasse de la danse classique, pouvez-vous nous en parler ?

Abdelkader Habilès : Effectivement, j’ai un parcours singulier. Mais je ne suis pas unique, il y a des grands danseurs d’origine algérienne, par exemple l’ancienne star de l’Opéra de Paris, Kader Belarbi.

Maintenant, il faut voir les gens issus de l’immigration algérienne comme des Français à part entière. Par exemple, certains Français d’origine algérienne aiment tout autant Aznavour qu’un autre Français, même d’origine arménienne. Pour un Parisien comme moi, la danse classique tient une place essentielle. Il faut rappeler à vos lecteurs que la danse classique a été inventé par le roi soleil. Et la danse peut rapidement devenir une évidence, à 17 ans, lorsque vous assistez à une représentation de Roméo et Juliette avec comme interprète Patrick Dupont et Monique Loudières. L’intensité de la frénésie du public de l’opéra lors de la représentation était immense.

Quant à l’écriture, j’ai pris ma plume pour rendre hommage à tous ces Nord-Africains venus travailler en France, ils sont captivants, je les aime. Ils sont une source d’inspiration, car ils ont du cœur, leurs regards brillent de mille feux. Ils peuvent être, beaux ou laids, généreux ou avares, fidèles ou fourbes, sensés ou crédules, érudits ou ignorants. Il y a peu de livres, même des fictions qui parlent d’eux.

Le Matin d’Algérie : L’envoyé de Bonaparte, votre roman en deux parties, parlez-nous de la genèse de ce roman ?

Abdelkader Habilès : Tout a commencé par mon désir de connaître l’histoire de la région de mes parents et plus largement de l’Afrique du Nord. Il faut rappeler à vos lecteurs que je suis moi-même un passionné d’histoire notamment le 19e siècle et la révolution française. Les gens qui m’entouraient ne connaissaient pas l’histoire de l’Algérie comme nous. Français nous connaissons l’histoire de France. Ma curiosité m’a poussé à acheter des livres, il y en a de nombreux sur l’histoire de l’Afrique du Nord. Ensuite, lors de repas de famille, j’ai partagé les informations que j’avais découvertes avec mes parents mes frères, mes sœurs, mes cousins.

Ils étaient vivement intéressés et souhaitaient en savoir plus, ils me demandaient d’écrire tout ça, car cela avait beaucoup d’importance. Alors, je me suis posé la question d’écrire quelque chose, n’étant pas historien, mais par contre ayant des capacités pour inventer des histoires, j’ai décidé d’écrire un roman d’aventures historique. Passionné par les histoires fantastiques, les romans d’aventures, les films de cape et d’épée, j’ai eu l’idée de transposer le thème du roman d’aventures historique sur l’histoire des Nord-Africains. Je souhaitais quelque chose d’assez global donc ce roman passe par différentes époques qui sont les périodes clé de l’histoire des Nord-Africains.

Écrire un premier livre est une démarche solitaire, car avant de pouvoir déclarer qu’on a écrit quelque chose, il faut que le projet soit pratiquement abouti. Et après dix ans de travail, j’ai pu publier ce roman en deux parties.

Le Matin d’Algérie : L’envoyé de Bonaparte, pourquoi ce titre ?

Abdelkader Habilès : Pour deux raisons, Bonaparte est pour moi la personne qui a le plus marqué l’histoire mondiale, car il a apporté les idéaux de la révolution française aux peuples d’Europe et du monde. Grâce à lui, la méritocratie a été adoptée par la majorité des pays modernes.

Plus personnellement, il a soulevé le voile qui couvrait la civilisation égyptienne et aussi, mais cela est moins connu, sur celle d’Al Andalous. Il a révélé au monde occidental le génie de la culture Nord-africaine.

L’envoyé est le nom d’un des personnages principaux de mon roman dans la tradition orale nord-africaine, l’envoyé est le Moqadem qui porte le message du cheikh, détenteur de l’esprit, dans ce cas de l’esprit de la révolution française.

Le Matin d’Algérie : Le chevalier du Hodna et Anzar le Dieu de la pluie, votre livre de contes est captivant, vous en avez fait un beau conte chorégraphique où vous dansez, la conteuse Chahrazade vous accompagne sur scène, parlez-nous de cette rencontre avec Chahrazade ?

Abdelkader Habilès : Charazade est une artiste accomplie, puisqu’en plus d’être comédienne, elle est aussi chanteuse dans différents répertoires notamment le jazz. Nous nous connaissons depuis très longtemps puisque c’est ma cousine. J’ai toujours voulu faire un projet artistique avec elle, l’occasion s’est présenté avec le conte chorégraphique le chevalier du Honda. Elle a développé plusieurs projets et n’est pas toujours disponible. Ce spectacle est aussi interprété par une autre comédienne Janine.

Janine est une comédienne très talentueuse que j’ai eu la chance de voir sur scène. Je lui ai proposé le rôle qu’elle a immédiatement accepté, elle a créé un personnage sur scène qui lui appartient. Elle joue le rôle d’une conteuse ambulante berbère qui va de village en village raconter des histoires, dans ce livre, elle raconte l’histoire du chevalier du Hodna.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en perspective ?

Abdelkader Habilès : Je continue à développer le spectacle, Le chevalier du Hodna et j’ai de nombreux contacts qui devraient aboutir normalement à des représentations à Aix-en-Provence, Marseille, Rennes et Paris. Je vais participer à des salons littéraires, ou j’ai l’énorme plaisir de parler de mes livres avec le public. Je serai les samedi 10 et dimanche 11 février à la mairie du 5e arrondissement, pour le Forum du livre franco-berbère de Paris.

Entretien réalisé par Brahim Saci

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Mercredi 20 décembre 2023Le Matin d’Algérie

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Rencontre avec Blaise Rosnay du Club des Poètes

Le Club des poètes est cette taverne quasi mythique située au 30, rue de Bourgogne dans le septième arrondissement de Paris, où l’on peut dîner tout en célébrant la poésie.

Lieu de rencontre des poètes et amis de la Muse, où chacun peut déclamer des vers ou simplement écouter autour d’un verre, c’est un havre de paix, d’échange, de spectacle, dédié à la poésie.

Des poèmes de toutes les époques, de tous les pays, connus ou pas connus sont déclamés chaque soir par des jeunes et moins jeunes, devant un public émerveillé.

Cette belle histoire commence en 1961, quand le poète Jean-Pierre Rosnay, ancien résistant, épris de liberté, le père de Blaise Rosnay l’actuel propriétaire, décide d’ouvrir ce restaurant avec sa femme Marcelle, la sœur de Georges Moustaki, Mahmoud Darwich, Raymond Queneau, Louis Aragon, Pablo Neruda, et d’autres, sont passés par là.

En 1978, il organise avec Léopold Sédar Senghor, le premier Festival international de poésie de Paris, qui accueille des poètes du monde entier.

Des JAR au Club des Poètes, Jean-Pierre Rosnay fonde après la guerre le mouvement poétique les JAR (Jeunes Auteurs Réunis) auquel se joignent, son beau-frère Georges Moustaki, Guy Bedos et Georges Brassens.

Le poème, Liberté Égalité Fraternité de Victor Hugo, fit scandale en pleine guerre d’Algérie, il fut censuré, les interviews de Louis Aragon et Pablo Neruda disparaissent aussi, son émission fut interdite.

Jean-Pierre Rosnay anime des émissions de poésie à la radio et la télévision jusqu’en 1983, et tient la rubrique poésie de l’hebdomadaire, Les nouvelles littéraires, journal littéraire créé en 1922. Jean-Pierre Rosnay fut un esprit libre jusqu’à sa disparition en 2009. Son fils Blaise reprend le Club des Poètes.

Le Matin d’Algérie : À la mort de votre père, le poète Jean-Pierre Rosnay, vous reprenez le Club des Poètes, qui est Blaise Rosnay ?

Blaise Rosnay : Alors, en fait, je participe à la vie du Club des Poètes depuis ma prime enfance. J’ai couru entre les chaises de ce lieu quand j’avais 5 ou 6 ans. J’ai appris les lettres et les mots en écoutant les poèmes de tous les temps et de tous les pays. Je dis des poèmes depuis que j’ai 7 ou 8 ans. J’ai accompagné l’action poétique de mes parents tout au long de ma vie, même si j’ai fait aussi des études d’ingénieur. Mais l’univers poétique est si vivant, si libre, si attachant, qu’il m’était impossible de m’en séparer pour me consacrer à une carrière d’ingénieur, alors je suis vite revenu « au bercail » et je me suis occupé de différents aspects du Club auprès de mes parents, comme par exemple, l’édition de notre revue, l’organisation de spectacles, etc.

Le Matin d’Algérie : Le Club des Poètes est un lieu qui célèbre la poésie au quotidien, qui fascine jeunes et moins jeunes, quel est le secret de cette réussite et longévité ?

Blaise Rosnay : Le secret, c’est que la poésie touche les cœurs tout simplement, qu’elle nous élève et nous rassemble dans notre aspiration commune pour la bonté, commune à tous les êtres humains. La politique sépare, la religion sépare, la compétition professionnelle sépare. La poésie rassemble et réunit les personnes humaines de tous les horizons qui, l’espace de l’écoute d’un poème, de sa lecture ou de son écriture, n’ont plus de doute. Nous faisons tous partie de la même famille humaine,

une famille qui ne peut se nourrir que de pain, mais a besoin de beauté, d’intelligence, de sensibilité, d’émotions simples et vraies, et c’est cela qu’offre la poésie.

Le Matin d’Algérie : Votre père est le poète libre par excellence, qu’en pensez-vous ?

Blaise Rosnay : Je pense que c’est tout à fait vrai. Mon père a passé son adolescence dans les combats de la Résistance pour rejeter les tenants d’une idéologie mortifère, raciste, barbare et il a offert les plus belles années de sa jeune vie pour ce combat. Après la guerre, le gouvernement français a voulu l’intégrer à l’armée française, car il voyait d’un mauvais œil ces jeunes gens sans uniforme qui avaient durant la guerre accompli le travail que l’armée régulière avait largement abandonné, en luttant avec ferveur pour la libération du territoire français. Mais mon père a refusé l’uniforme.

Je tiens à dire aussi, puisque je m’adresse à un grand journal algérien, que mon père, qui avait beaucoup de sympathie pour Kateb Yacine et Mohammed Dib, a pris position immédiatement pour l’indépendance de l’Algérie, ce qui ne lui a pas valu, d’ailleurs, en France, que des amitiés.

Je me souviens qu’il m’avait raconté avoir été, lors d’une soirée du Club des Poètes, provoqué et agressé par des partisans belliqueux de l’Algérie Française, contre lesquels il avait même été obligé de se battre physiquement. Ce qui n’empêchait d’ailleurs pas mon père d’avoir des amis « pieds-noirs » comme par exemple le chanteur Jean-Claude Leguem et le comédien Philippe Téton, qui tous deux avaient gardé un grand amour et une grande nostalgie pour votre pays.

Par ailleurs, mon père a toujours été libre de toutes les appartenances. Par exemple, un peu comme Victor Hugo, mon père était, je crois, tourné vers Dieu, mais complètement indifférent au pouvoir de toutes les autorités religieuses.

Il ne considérait pas non plus les personnes en fonction de leur statut social et ses amis pouvaient appartenir à n’importe quel milieu. Et même vis-à-vis du monde littéraire, il s’est toujours montré très indépendant, refusant de jouer le jeu des relations et des accommodements, si souvent nécessaires dans ce milieu comme dans d’autres pour se frayer un chemin. Cela explique pourquoi, à mon grand dam, les éditions Gallimard n’ont pas réédité ses œuvres depuis 50 ans, ce que je trouve dommage et injuste, compte tenu de la beauté de son œuvre et de tout ce qu’il a fait pour la France, pour la fraternité entre les peuples et pour la Poésie.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre mère Marcelle, « la Muse », dont la présence illumine les lieux.

Blaise Rosnay : Ma mère est une personne merveilleuse qui a été le soutien continuel et inconditionnel de mon père dans toutes ses poétiques aventures. Elle est née à Alexandrie, est venue faire un petit tour à Paris à la fin de ses études, et n’est plus jamais revenue, car entre-temps, elle était tombée amoureuse de mon poète de père. Mon grand-père dirigeait « La Cité du Livre » à Alexandrie qui en était à l’époque la plus grande librairie, lieu de rassemblement des poètes et écrivains du monde entier quand ils passaient par l’Egypte. Ma mère a vécu toute son enfance

parmi les livres et bien sûr, après sa rencontre avec mon père, la poésie est devenue toute sa vie, et toutes les folies que mon père a voulu faire au nom de la poésie, cette petite fille sage d’une bonne famille d’Alexandrie, les a faites avec lui. Elle connaît des dizaines de poèmes par cœur, et c’est elle seule qui savait apaiser mon père dans les tumultes des combats de la vie.

Le Matin d’Algérie : Dans un monde déchiré par le matérialisme sauvage, le poète a-t-il encore sa place ?

Blaise Rosnay : Plus que jamais, bien sûr. Elle est plus que jamais nécessaire. Urgente même, pour paraphraser le titre d’une revue de poésie que vient de lancer mon fils Timothée (20 ans) « Urgence Poésie ! ». L’animal humain a besoin de spiritualité, c’est ce qui fait, d’ailleurs, qu’il n’est pas tout à fait un animal comme les autres. La poésie nourrit cette faim, mais alors que les religions dogmatisent, enferment, contraignent, le poète est le chantre de la liberté, une liberté aimante.

Le Matin d’Algérie : La poésie peut-elle changer notre regard sur le monde ?

Blaise Rosnay : Je dirais que pour moi, ce qui est essentiel, c’est que la poésie change le regard sur les autres, ou plutôt protège le regard aimant qui nous est naturel dans l’enfance, mais que la vie matérialiste dont vous parliez finit par user.

Je vous livre quelques mots que j’ai écrits à l’occasion de mon récent anniversaire :

« J’ai été ce petit enfant qui courait sous les poutres du Club des Poètes et apprenait les mots dans les poèmes, et apprenait les hommes et les femmes en les écoutant dire des poèmes ou en les regardant les écouter. Regardez comme les gens sont beaux quand ils écoutent un poème. On n’en guérit pas. À ce rythme-là, on finit même par les aimer. Je devrais dire : on commence même par ça.

Puis, on s’étonne : on se demande à quoi peut bien servir la guerre, comment et pourquoi on peut en arriver là.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot

Blaise Rosnay : Vive la Poésie !

Entretien réalisé par Brahim Saci

poesie.net

Lundi 18 décembre 2023

Le Matindalgerie.com

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Rencontre avec le chanteur percussionniste Messaoud Kheniche alias META

Messaoud Kheniche alias META est un auteur compositeur chanteur percussionniste en vogue depuis maintenant quelques années. Sa musique oscille entre le jazz, la pop, parfois même comme une senteur rafraîchissante de blues, des mélodies élevées, comme une quête quasi-spirituelle, comme une brise venant d’Afrique traversant le désert par les dunes de sable chaud et survolant la mer, dans des sonorités époustouflantes de lumière.

L’album, Incurve life, est d’une grande maturité musicale et poétique, c’est un Jazz empreint de diverses couleurs.

Le Matin d’Algérie : Vos créations bousculent et émerveillent, qui est Messaoud Kheniche ?

Messaoud Kheniche : Formé comme batteur au centre musicale et créatif de Nancy, il s’installe dans la capitale du jazz européen en 1996 à l’appel de François & Louis Moutin (jazzman de renom). Dès lors, on le retrouve sur l’album Init du trio André Ceccarelli/N’Guyen Lê/Bob Berg, puis au sein de Bad Elephant, avec Daniel Casimir, Louis Moutin, Linley Marthe et Michael Felberbaum. Depuis 1996, le chanteur-percussionniste s’est illustré dans de multiples contextes, sans gommer sa singularité. La liste est longue de ses participations dont il a toujours su tirer parti pour peaufiner sa propre vision des choses. « La leçon du plaisir… », résume celui qui s’affirme aussi en leader.

Il publie quatre disques sous son seul surnom : Secret History en 2003 et Epigram en 2008. Il reconduit la même équipe pour son troisième album, The Sweetness of a Safron Wind en 2012, dont le titre fait écho à ses origines « africaines ». « Incurve Life » (choc jazzmagazine et artiste sacem en 2020, la récompense suprême qui distingue les disques à écouter ). Son dernier disque « Cross Road » sortit en 2022.

Meta a collaboré avec entre autres : Avishai Cohen, Thomas Enhco, Paul Lay, Pierre de Bethmann, Stéphane Galland, André Ceccarelli, François & Louis Moutin, Ari Hoenig, Lee Konitz, Fiona Monbet, David El Malek, Nguyen Lê, Bob Berg, Samy Thiebault, Sophie Alour, Jasser Haj Youssef, Stéphane Guillaume, Eric Le Lann… Il publie quatre disques sous son nom.

Le Matin d’Algérie : Il y a le jazz mais en vous écoutant on sent d’autres influences, qu’en pensez-vous ?

Messaoud Kheniche : En effet, je suis d’origine Algérienne. Ma famille vit à Constantine et comme tout enfant d’immigré, ma culture d’origine est diffuse mais très forte. Cela a construit l’originalité et la singularité de mon travail.

Le Matin d’Algérie : Parlez-nous de la genèse de l’album, Incurve Life ?

Messaoud Kheniche : Composé en réaction au chaos de ce monde, Incurve Life invoque la force de l’art et sonde la part démiurgique de l’humanité. Le passage du temps, le changement, l’évolution sans limite et l’espoir d’une renaissance.

Le Matin d’Algérie : Incurve Life, pourquoi ce titre ?

Messaoud Kheniche : « Une vie en courbes », car la vie n’est pas faite de lignes droites, elle est faite de courbes qui parfois, nous font même tourner en rond. Au-delà de nos certitudes, cette vie en courbe dessine un parcours aléatoire et infini.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur Meta et les musiciens qui vous accompagnent

Messaoud Kheniche : Il y a Pierre-François Dufour – batterie, violoncelle, à 11 ans il se produit déjà dans de nombreux festivals européens puis, l’année suivante, donne ses premiers concerts de soliste et chambriste. Parallèlement, il continue sa carrière de batteur de jazz sur scène auprès de Bernard Lubat et Michel Portal. En 2000, il intègre le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris dans la classe de Philippe Muller. Ses talents d’improvisateur et de rythmicien sont repérés très tôt par beaucoup d’artistes dans le milieu du jazz, notamment Archie Schepp, Richard Bona, Louis Winsberg, Paco Sery et tant d’autres.

À 18 ans, Yutaka Sado l’invite comme violoncelle solo à l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine. Il jouera également le concerto pour violoncelle d’Edward Elgar et différents concerts de musique de chambre avec les solistes de l’orchestre. Au cours de la même période, il rencontre Mstislav Rostropovitch qui lui promet un grand avenir. Sa carrière de batteur de jazz s’ouvre alors vers la musique du monde, notamment la musique de l’île de la Réunion et Madagascar.

On le retrouve au violoncelle auprès de Jean-Pierre Marielle et Agathe Natanson dans la pièce Les Mots et La Chose de Jean-Claude Carrière, d’abord au Théâtre de l’Œuvre à Paris et en tournée dans toute la France et en Europe francophone.

Sa collaboration avec Jean-Pierre Marielle continue dans La correspondance de Groucho Marx, mise en scène par Patrice Leconte. Cette fois-ci, Pierre-François est à la batterie et est directeur musical au Théâtre de l’Atelier à Paris puis lors de la tournée qui se finira par le festival Juste pour rire de Montréal.

En 2012, il crée l’ensemble Archipel, dont il est toujours directeur musical.

Sur scène il collabore avec Diana Krall, Melody Gardot et enregistre les albums de Christophe, Salvatore Adamo et Autour de Nina avec l’arrangeur et réalisateur Clément Ducol.

Il participe à la création de nombreux albums et partage la scène avec des artistes tels que Maxim Vengerov, Hans Zimmer, Nemanja Radulovic, Quincy Jones, Jean- Luc Ponty, Stefano di Battista, Vanessa Paradis, Bojan Z, Camille, Sylvain Luc, Charles Aznavour, David Binney, Yael Naim, Hugh Coltman, Vincent Delerm, Yvan Cassar, Meddy Gerville, Eric Seva, Zaz, Spleen, Maxime Le Forestier, Marc Bertoumieux, Camélia Jordana, Sandra Nkaké, Gregory Porter, Sophie Hunger, Keziah Jones, Olivia Merilahti, Ben L’oncle Soul, Marc Lavoine, Roberto Alagna, Régis Gizavo, Warren Ellis, Mory Kanté, Giovanni Mirabassi…

Il y a Simon Tailleu – contrebasse, l’intimité d’un trio piano – basse – voix, un hommage à Stan Getz accompagné par un orchestre de cordes, ou encore un groupe rassemblant les plus grandes sommités du jazz Français à Marciac : la discographie en sideman de Simon Tailleu sur des labels aussi importants que Verve, Act Music et Laborie parle d’elle-même. Accompagnateur indispensable d’Émile Parisien, Paul Lay ou encore Youn Sun Nah, le contrebassiste apporte à tout projet sa musicalité sans faille, sa sagesse de producteur, et son expérience de jeune vétéran. Il a notamment partagé la scène avec Wynton Marsalis, Marcus Gilmore, Ambrose Akinmusire, Michel Portal ou encore Didier Lockwood.

Tout juste arrivé de Martigues, il remporte le prix de groupe, le second prix de soliste et le prix de compositeur au Concours National de la Défense, avant d’intégrer la classe de jazz du Conservatoire National Supérieur de la Ville de Paris. Sa présence auprès des musiciens les plus établis ne l’empêche pas d’apporter une contribution précieuse aux projets de jeunes talents, et il est aujourd’hui membre de Mélusine et House of Echoes, deux groupes lauréats du dispositif Jazz Migration. Simon est par ailleurs un vidéaste de talent ayant réalisé des captations de concerts et des clips pour des groupes comme Watershed ou The Thiefs.

Puis, il y a Leonardo Montana – piano, d’origine brésilienne, naît à La Paz en 1977 d’un père colombien et d’une mère anglaise. Il grandit entre Bahia (Brésil) et la Guadeloupe (Antilles françaises), où, adolescent, il débute le piano en autodidacte. En 1996, il commence à se produire, on a pu l’entendre, entre autres, aux côtes Felipe Cabrera, Raul de Souza , Anne Paceo, Celine Bonacina ,Bill Mchenry , Geraldine Laurent,Michael Pipoquinha, Pedro Martins, Plume, Claude Tchamitchian , Irving Acao , Gueorgui Kornazov , Dave Liebman, Mokhtar Samba ,Anne Paceo Yokai ,Bruno Schorp , Naissam Jalal, Chico Freeman, Arnaud Dolmen,Christophe Panzani,Line Kruse, Sandro Zerafa dans de nombreux festivals et clubs du monde entier .

Son amour pour la voix l’amène également à travailler avec de nombreux vocalistes tels que Omara Portuondo, Agathe Iracema , Meta, Marianne Solivan , Deborah Brown, Charlotte Wassy, Anne Sila, Cynthia Saint-Ville, Sofia Ribeiro, Chloé Cailleton, Viviane de Farias,Cynthia Abraham , Marcia Maria, Fredrika Stahl, Catia Werneck ,Charlotte Wassy ,Maria de Medeiros…

Sa palette artistique s’est élargie à la composition de musique de scène, avec sa participation à la création de deux opéras, écrits par le librettiste Bernard Turle, lors du Festival d’été du Wem (Var) : « Variations provençales » (quintet de jazz, chœur et solistes) et « Randonnée Dérandonnée » (2 pianos, violoncelle, alto, chœur et solistes).

En juin 2023 il est » Invité Fil Rouge » d’un festival autour du piano à Fort de France , Martinique, « Piano Kon Sa Ka Ekri ». En préparation, deux enregistrements sous son nom en 2024, dont un en piano solo.

Le Matin d’Algérie : Messaoud Kheniche, qu’est-ce qui l’inspire ?

Messaoud Kheniche : un désir de musiques en mouvement, une envie de ne pas s’en tenir à un registre ou à une formule consacrée. C’est toute la force de ces huit compositions que d’échapper à la pesante loi des catégories. Les chemins buissonniers et sinueux, toutes les différences, les sentiments partagés, mitigés, par cet artiste qui vibre à chacun des maux qu’il décrit. Il y est aussi question de l’amour, vécu comme une renaissance (Emma Things), ou encore de la force de l’art, face à la beauté picturale de Francis Bacon (Layer Of Fog) …

Au-delà des mots, la musique parle d’elle-même. Libre elle aussi de se mouvoir sur toutes les gammes de la palette des sensations : du jazz, certes, mais avec une sensibilité « pop », un rien de sensualité dans chaque chorus. Ici, l’enjeu n’est pas d’épater la galerie par des triples croches, mais de jouer juste, de toucher la corde sensible. Lyrique, onirique, la musique de ce chanteur à l’aura quasi métaphysique réconcilie le corps et l’esprit, ce fameux Body and Soul qui demeure le meilleur étiage d’un jazz prêt au voyage, libéré des contraintes formelles. C’est toute la force du message de Meta, une spiritualité portée par un attelage tout autant en suspension, au diapason de ses intentions : un quintette majuscule (avec ses fidèles complices – le pianiste Pierre de Bethmann, le guitariste Michael Felberbaum et le batteur Karl Jannuska – mais aussi de nouveaux compères, le saxophoniste Stéphane Guillaume et le contrebassiste Simon Tailleu) auquel s’ajoute un quatuor à cordes. Somme toute, loin d’appesantir le propos, cet équipage s’avère des plus légers, parfaitement en accord avec cette ode nomade qui vise à repousser les limites et enjamber les frontières, pour au final établir un pont inédit entre le jazz, le classique et la pop.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les grands noms de la musique qui vous parlent ?

Messaoud Kheniche : Oum Kelthoum, Fairouz, Sting, Beatles, Léo Ferré…

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en perspective ?

Messaoud Kheniche : Les prochains concert Parisiens auront lieu : le 29 mars au jazz club le « Baiser Salé » (Paris 1) Le 4 mai au jazz club « Le son de la Terre » (Paris 5). Le 30 mai au jazz club le « Sunset/Sunside » Paris 1)

Entretien réalisé par Brahim Saci

samedi 9 décembre 2023

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

youtube.com/watch?v=wunvF_0qUZk

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Rencontre avec le cinéaste Ferhat Mouhali


L’acteur, réalisateur, documentariste, scénariste Ferhat Mouhali, a réalisé avec son épouse Carole Filiu-Mouhali un beau long métrage documentaire « Ne nous racontez plus d’histoires ! » sur la guerre d’Algérie.
« Ne nous racontez plus d’histoires ! », est un film documentaire, étonnant, courageux et bouleversant de Carole Filiu-Mouhali et Ferhat Mouhali sur la guerre d’Algérie, un regard apaisant, apaisé, sur une histoire écorchée, c’est aussi un nouveau regard plein d’amour pour un rapprochement entre les deux rives pour un avenir meilleur. Il a fallu sept-ans à ce couple de réalisateurs Marseillais Filiu-Mouhali et Ferhat Mouhali pour finir ce film, Ne nous racontez plus d’histoires.

Ce sont deux regards de chacune des deux rives qui se rejoignent en un, qui déchirent des brouillards pour que le soleil puisse briller, dans une quête de vérité et d’espoirs.

Le Matin d’Algérie : Avant de parler de votre film, « Ne nous racontez plus d’histoires ! », qui est Ferhat Mouhali ?

Ferhat Mouhali : Avant de faire du cinéma, j’ai fait des études en économie à l’université de Béjaïa, c’est là que j’ai milité au sein de l’association nationale de jeunes RAJ (Rassemblement Action Jeunesse). Avec les autres membres de l’association, nous faisions du théâtre engagé sur les thématiques des droits humains. Puis j’ai découvert le cinéma documentaire avec les ateliers de Bejaia Doc organisés par la cinéaste Habiba Djahnine durant lesquels j’ai réalisé mon premier court-métrage documentaire “Heureusement que le temps passe”. Il a obtenu le prix du jury au festival national du film amazigh en Algérie et le coup de cœur du public du festival français Point Doc. J’ai réalisé ensuite “Des vies sous silence”, lors de l’université d’été de la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son) en 2012 à Paris. En 2020, j’ai réalisé mon premier long métrage documentaire « Ne nous racontez plus d’histoires ! ». En tant que comédien, je joue en ce moment dans des séries et longs-métrages français et étrangers.

Le Matin d’Algérie : Parlez-nous de cette collaboration avec Carole Filiu-Mouhali ?

Ferhat Mouhali : Carole est journaliste et elle était en train de réaliser un webdocumentaire sur les femmes algériennes (FATEA) quand nous nous sommes rencontrés. Nous avons travaillé ensemble sur ce projet qui a été diffusé sur TV5 Monde en 2012. Puis quand j’ai réalisé “Des vies sous silence”, elle s’est rendue compte elle aussi qu’elle manquait de connaissances sur la guerre d’Algérie alors qu’elle est fille de pieds-noirs. Nous avons décidé de travailler ensemble à nouveau et de croiser nos regards sur notre passé dans “Ne nous racontez plus d’histoires !”.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur la genèse de ce film ?

Ferhat Mouhali : Quand j’ai fait ma formation à la Fémis en 2012, c’était le cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne et j’ai souhaité réaliser un court-métrage sur ce sujet. Carole a travaillé à mes côtés et après de longues discussions, nous avons réalisé que nous avons reçu chacun une histoire officielle de cette guerre.

Tout au long de la réalisation du film, nous avons découvert des histoires et des souffrances légitimes, isolées, séparées, comme si chaque personne avait souffert plus que les autres. Notre objectif : les réunir et essayer d’avancer, ensemble.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les obstacles rencontrés ?

Ferhat Mouhali : Nous avons rencontré beaucoup de difficultés. Au début de la réalisation, nous avons reçu des financements de différentes institutions de cinéma mais malheureusement, notre producteur de l’époque a fait faillite. Les financements dédiés au film ont disparu et nous avons dû racheter nos droits d’auteur. Le tournage a eu lieu à ce moment-là, en 2015, dans ces conditions déjà difficiles.

Pour être clairs, ce ne sont pas les personnes que nous avons interviewées qui étaient réticentes, mais plutôt les institutions. En Algérie, nous avons demandé l’autorisation de tourner dans une école : nous voulions filmer un cours d’histoire, en parallèle de ce que nous avions filmé en France. Mais jusqu’à ce jour, nous n’avons toujours pas reçu de réponse à notre demande !

À Alger, nous étions discrets quand nous filmions car nous n’avions pas d’autorisation. Quand nous voyagions, chaque passage à la frontière était compliqué, je devais passer plusieurs heures dans les bureaux de la police des frontières pour des « examens de situations » et la police a confisqué définitivement notre matériel lors d’une entrée sur le territoire. À chaque séjour, nous recevions des convocations de la police et nous devions nous rendre au commissariat local pour répondre à leurs questions.

Nous avons ensuite réalisé une collecte sur internet pour financer le montage et nous avons rencontré notre producteur actuel. Si en France, nous n’avons eu aucun problème pour tourner, c’est la diffusion qui s’est avérée compliquée. Les chaînes et institutions de financement contactées trouvaient notre idée « intéressante » mais « trop sensible » et ne voulaient pas prendre le risque de traiter ce sujet. Elles ne s’intéressaient pas aux témoignages recueillis et au regard croisé que nous portions mais voulaient que nous abordions principalement ce que l’Algérie a fait de son indépendance.

Le Matin d’Algérie : Votre film, « Ne nous racontez plus d’histoires ! », est bouleversant, pourquoi ce titre ?

Ferhat Mouhali : Ce qui nous a frappé quand on a commencé à travailler sur ce film, c’est que tous les deux, moi, Algérien ayant grandi et vécu en Algérie, membre d’une famille du FLN, et Carole, fille de pied-noir, baignée dans ce récit depuis son enfance, nous ne connaissions finalement pas grand-chose de cette guerre. Les connaissances que nous en avions étaient totalement disparates alors que chacun avait sa propre vision d’un seul et même événement. En dehors de nos propres récits familiaux et de ce que nous avions reçu à l’école – beaucoup pour moi, pas grand-chose pour Carole – nombreux étaient les trous et les absences. Pour elle, c’était la violence, la cruauté de cette guerre qui avaient souvent été occultées. Pour moi, c’étaient des personnages historiques, des massacres entre Algériens qui avaient été effacés.

L’idée de « Ne nous racontez plus d’histoires » est partie de là, de cette envie de comprendre les raisons pour lesquelles un Algérien et une Française pour qui finalement tout devait être clair, ne connaissaient pas grand-chose à leur passé commun. Tous deux, nous avions le sentiment de nous trouver face à une sorte de mensonge collectif et volontaire et nous avions envie d’en comprendre l’origine. En quelque sorte, nous étions déçus de l’histoire « officielle » et nous avions envie de reconstruire par nous-mêmes cette mémoire.

Ces deux histoires officielles – l’une mythifiée, glorifiée et l’autre du silence et nostalgique du paradis perdu – ces deux versions ne nous arrangeaient pas et nous voulions faire entendre une voix différente de celles que nous avions entendues jusqu’à présent. Nous avons interrogé des témoins mais aussi des lieux qui ont vécu cette guerre. A travers notre caméra, les lieux sont devenus eux-mêmes des outils de révélation de la mémoire. “Ne nous racontez plus d’histoires !”, c’est un film pour apprendre de notre passé et mieux comprendre notre présent.

Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que votre film documentaire, « Ne nous racontez plus d’histoires ! », a atteint son objectif ?

Ferhat Mouhali : Notre film est porté par nos histoires personnelles. Nous y présentons des membres de notre famille, et des images de notre passé. Nous y présentons nos questions, nos doutes, nos espoirs. Nous avons voulu inviter le spectateur avec nous, qu’il sente qu’il nous accompagne. Dans l’art, l’œuvre n’est jamais achevée. Malgré toutes les entraves que nous avons rencontrées, nous sommes très satisfaits de la vie que le film mène. Il a été sélectionné dans plusieurs festivals nationaux et internationaux, nous avons reçu trois prix et surtout le film continue à être projeté. Nous sommes également heureux que notre film soit utilisé comme support pour évoquer la guerre d’Algérie dans des collèges, lycées et universités français. Nous accompagnons notre film pour provoquer des débats dans les salles de cinéma, auprès de tous les publics, que ce soit les plus anciens ou les plus jeunes.

Notre objectif avec ce film, c’est d’ouvrir le débat sur cette période des deux côtés de la méditerranée, de nommer les horreurs commises sans prêcher la haine ou émettre un jugement. Mais plutôt de raconter des faits réels et historiques pour essayer d’avancer ensemble vers une vérité plus apaisée.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous d’autres projets ?

Ferhat Mouhali : Actuellement je suis en développement de mon prochain film de fiction, sur les déplacements des personnes dans le temps et dans l’espace, une thématique qui me tient à cœur depuis longtemps et qui concerne beaucoup de pays en ce moment. Dans ma famille, mon arrière-grand-père, dont l’avis importait peu, a été envoyé en France pour participer à la première guerre mondiale. Gazé par les Allemands, il a été réformé par l’armée française et il est rentré malade en Algérie où il est décédé quelques temps après. Quelques années plus tard, mon grand-père partira lui aussi pour la France où il passera la moitié de sa vie dans des usines. Descendant d’immigré, je vis aujourd’hui à mon tour sur cette terre.

Entretien réalisé par Brahim Saci

vraivrai-films.fr/catalogue/ne_nous_racontez_plus_d_histoires_?fbclid=IwAR3hp8u5jonAn0D3Fox3XcYkZLeRxeXb4OSP5nHHFJ_cmlIPSnBlyws3rHE

mercredi 6 décembre 2023

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Lakhdar Sennane au Cabaret Sauvage

Lakhdar Sennane est cet artiste discret, un chanteur kabyle, auteur compositeur qui ne cesse de monter, tellement son talent est grand. Ces compositions sont de toute beauté, portées avec justesse par une voix douce et puissante qui remplit l’air d’émotions.

Il se produit au Cabaret Sauvage le 3 décembre à 15h, pour notre plus grand bonheur, pour célébrer ces 30 ans de carrière.

Lakhdar Sennane est un chanteur brillant, altruiste, qui fait parler de lui depuis de longues années, par ses productions de qualité, qui touchent et interpellent l’esprit, le cœur se réchauffe, l’oreille est attentive pour tout capter, comme pour ne rien laisser s’échapper, tant l’émotion qui se dégage par sa voix et la mélodie est grande, envoutante.

Lakhadar Sennane chante l’amour avec ses joies et ses peines, la vie avec ses hauts et ses bas, mais aussi l’exil. Si ses rythmes sont souvent dansants ils ne font pas oublier la profondeur des paroles, la force du poème chanté laisse son empreinte dans l’air, comme un baume rafraichissant exhalant un parfum sur les mots guérissant les maux.

En écoutant ses airs, ses compositions, nous sommes transportés comme par magie vers l’Algérie, la Kabylie, vers les cimes du Djurdjura, de l’Akfadou et de Yemma Gouraya, on sent cette brise caressant la terre, traversant le ciel et la mer, remplie de senteurs du bonheur.

Ces chansons sont comme une bouffée d’air salvatrice, qui nous remplit de joie, c’est ce qu’on ressent par exemple en écoutant, Adrar-iw, Ma montagne, c’est un voyage quasi spirituel à travers la Kabylie, ses montagnes et ses valeurs ancestrales, millénaires.

La chanson kabyle revient avec force ces dernières années pour remplir les salles parisiennes, c’est très encourageant.

À ceux qui s’interrogent sur l’avenir de la chanson kabyle et qui s’inquiètent quant à sa relève, lorsqu’on voit le talentueux Lakhdar Sennane, on se dit que la chanson Kabyle a encore de beaux jours devant elle.

Brahim Saci

Vendredi 1 décembre 2023

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Élisabeth Tamaris, une vie vouée à l’art dramatique

Élisabeth Tamaris a consacré de longues années à l’enseignement de l’art dramatique au conservatoire municipal Camille Saint-Saëns du 8e arrondissement de Paris, de 2000 à 2008, elle n’a jamais cessé de transmettre le savoir théâtral, dans le but de former les nouvelles générations. Elle a aussi suscité l’admiration de ses élèves par sa façon d’enseigner et par sa façon d’être, par son sourire et sa générosité. Une carrière d’une richesse immense, (une carrière d’une grande diversité) de la télévision à la radio, du cinéma au théâtre et des mises en scènes de génie (des mises en scènes étonnantes).

Élisabeth Tamaris se distingue une nouvelle fois par la mise en scène de, « Ourika », de Claire de Duras, dans ce beau (petit) Théâtre Darius Milhaud, 80 Allée Darius Milhaud, 75019 Paris, à deux pas de la Villette, du 10 octobre au 19 décembre 2023 tous les mardis à 19h et les dimanches 15, 22, 29 octobre, 3, 10 et 17 décembre à 18h, (il reste encore trois dates en décembre le 3, 10 et 17 à 18h).

Le Matin d’Algérie : Vous avez une carrière incroyable, qui est Élisabeth Tamaris ?

Élisabeth Tamaris : Juste quelqu’un qui a toujours aimé les œuvres et l’art sous toutes ses formes, s’est consacrée particulièrement à l’exercice de l’interprétation théâtrale, et a ressenti le besoin de transmettre son expérience et son admiration pour les grands poètes de l’art dramatique, dont parlait si bien des gens comme Maria Casarès ou Laurent Terzieff.

Le Matin d’Algérie : Vous paraissez infatigable, malgré le poids des années, quelle est votre secret ?

Élisabeth Tamaris : Infatigable, ce n’est pas toujours vrai, mais la poursuite d’une activité que l’on aime et qui vous apporte autant est la meilleure des armes, tant qu’on peut matériellement l’exercer. Comme disait l’écrivain Jean Paulhan : « J’aimerais vivre jusqu’à ma mort ». Et bien sûr, c’est un immense privilège.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur l’association Mélane qui présente la pièce « Ourika » de Claire de Duras, comment s’est passée la rencontre avec la comédienne Marie Plateau ?

Élisabeth Tamaris : J’ai rencontré Marie Plateau en jouant avec elle dans plusieurs spectacles de la Compagnie de l’Elan (dans les années 85) et nous avons réciproquement suivi nos parcours depuis. Elle a créé l’Association Mélane, qui a produit plusieurs spectacles liés à la diversité, puis je lui ai « soufflé » l’idée de faire quelque chose à partir du roman de Claire de Duras qui me tenait à cœur depuis longtemps, et dont finalement j’ai fait la mise en scène.

Le Matin d’Algérie : Le message véhiculé par « Ourika » est plus que jamais d’actualité, bien qu’écrit au 19ème siècle, qu’en pensez-vous ?

Élisabeth TAMARIS : En travaillant sur le texte, c’est ce qui nous a particulièrement étonnées. Et cela nous a conduit à faire évoluer le spectacle en mettant sous le regard du spectateur une comédienne métisse d’aujourd’hui qui en travaillant le texte, se laisse happer par l’histoire et le personnage d’autrefois, tellement elle y retrouve son expérience contemporaine des souffrances qu’impliquent toutes les formes de discrimination.

Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que les arts, l’Art dramatique en particulier, peuvent changer notre regard sur monde ?

Elisabeth Tamaris : Le changer, je ne sais pas… L’éclairer, l’enrichir, le nuancer, c’est ce que nous espérons.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur Claire de Duras qui nous a laissés il y a deux siècles, « Ourika », ce texte en avance sur son temps, d’une clairvoyance inouïe.

Élisabeth Tamaris : Claire de Duras était une aristocrate cultivée, tenant, déjà sous l’Empire puis surtout pendant toute la période de la Restauration un brillant salon où se croisaient les gens les plus éminents de l’époque, politiques, artistes, savants, hommes de lettres, comme Madame de Stael, Benjamin Constant, etc… et tout particulièrement Chateaubriand, pour lequel elle a eu une amitié indéfectible. Très marquée comme toute sa génération, par les drames de la Révolution qu’elle a traversés dans sa jeunesse, elle avait une nature hypersensible et lorsqu’elle s’est retirée pour écrire, son premier sujet a été l’histoire réelle qu’elle connaissait de cette jeune enfant sénégalaise, élevée dans la famille de Beauvau, qui était morte (de chagrin ?) à 16 ans, bien qu’élevée et aimée comme une enfant de la maison. Toute la force du roman est liée à la façon dont Claire de Duras s’est projetée dans la conscience de cette jeune femme noire pour lui donner la parole, pour la première fois sans doute dans la littérature occidentale.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les grands noms du théâtre qui vous parlent ?

Élisabeth Tamaris : J’en ai déjà cité deux, je pourrais dire Peter Brook, Jean Vilar, il y en aurait tant d’autres, tous ceux qui ont fait l’histoire du théâtre si vivante au XXème siècle, la liste serait trop longue… Pour le XXIème siècle, j’aurais envie de citer d’anciens élèves qui font un si beau parcours dans la mise en scène et l’interprétation (Igor, Olivier, Louise, Valentine… et les autres !)

Le Matin d’Algérie : J’ai parlé avec beaucoup de vos anciens élèves, ils sont unanimes quant à votre belle façon de transmettre le savoir théâtral, toujours en privilégiant le côté humain, il y a de la magie dans tout ce que vous faites, avez-vous d’autres projets en vue ?

Élisabeth Tamaris : D’autres projets, avec Marie Plateau et l’Association Mélane, liés à la Lecture à Voix Haute, discipline qui nous passionne en ce moment et pour laquelle nous animons des ateliers qui vont se développer prochainement.

Pour le reste, on verra ce qui se présentera, je veux surtout vous remercier ainsi que mes anciens élèves, pour la gentillesse de leurs témoignages !

Entretien réalisé par Brahim Saci

vendredi 24 novembre 2023

www.associationmelane.com

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Rencontre avec l’écrivain Jean Calembert

Jean Calembert vient de nous surprendre avec la publication d’un livre passionnant, un roman, Le Mal-Aimé, chez Bitbook.be. Jean Calembert a un parcours des plus atypiques, docteur en droit, expert en marketing, il a parcouru le monde avant sa plongée et une immersion passionnée dans la littérature à l’âge de 77 ans.

Le Mal-Aimé interroge et interpelle, voguant entre le réel et la fiction, il ne laisse pas le lecteur indifférent. Page après page nous sommes captivés par la fluidité et la profondeur de la narration.

Le Matin d’Algérie : Vous avez un parcours atypique, qui est Jean Calembert ?

Jean Calembert : Je suis né à Liège le 4 août 1942 et j’ai eu, après mes études de droit, un parcours de « guru » marketing assez chaotique dans de grandes multinationales. D’abord avant de créer ma propre société, une PME, en 1988. On était deux au début, on a fini à plus de vingt employés, et on est devenu un des acteurs principaux au niveau mondial dans une niche, le domaine des études de marché qualitative dans le monde agricole.

En parallèle, j’ai toujours mené une vie artistique assez intense, avec un fort investissement dans la photo et dans la peinture. Comme j’étais un pion important dans les multinationales et le patron de ma PME, j’ai pu prendre entre mes longs voyages à l’étranger – à Pâques, durant l’été et pendant les fêtes de fin d’année – de nombreuses périodes de repos, le plus souvent dans mon petit paradis de Laborel en Drôme provençale où j’ai fait construire une petite maison en 1988-1989.

Le Matin d’Algérie : D’où vous vient cette passion pour l’écriture ?

Jean Calembert : Depuis mes 15 ou 16 ans, j’ai toujours beaucoup lu grâce à un génial professeur de français : Rimbaud, Apollinaire, Mauriac, Malraux, Camus (surtout…), Radiguet, Nimier, Faulkner entre autres et surtout Nabokov (Lolita). A 18 ans, mon père (géologue) m’a envoyé aux USA pour me persuader d’abandonner mon idée de faire le droit. J’y ai découvert Joyce, Miller (Henri), Kerouac, John Fante et bien d’autres. Et depuis, je n’ai jamais arrêté de lire, surtout des auteurs américains (Nathaniel West, Baldwin, Auster, Harrison), mon idole dans ses premiers livres (Murakami) mais j’aime moins les derniers, Houellebecq et un fantastique écrivain belge, Jean-Philippe Toussaint.

J’ai toujours beaucoup écrit mais plus en anglais qu’en français, des milliers de rapports pour mon boulot, pour des gens qui parlaient mal l’anglais, n’aimait pas lire et étaient avant tout des vendeurs ou des commerciaux. Les rapports étaient rédigés en PowerPoint, un logiciel où les graphiques avaient la priorité sur le texte. Il était donc essentiel d’utiliser des mots simples, des phrases courtes, des « histoires » avec un fil rouge clair faciles à mémoriser. Je crois que cette expérience a été déterminante dans ma façon d’écrire.

À 77 ans (en Belgique, on est jeune de 7 à 77 ans selon le journal de Tintin), le jour de mon anniversaire, j’ai eu une illumination et j’ai décidé de me lancer dans mon premier roman, « Joe Hartfield, l’homme qui voulait tuer Donald Trump », malgré le titre un hymne à l’amitié … et au jazz. J’y ai pris un énorme plaisir … et mes lecteurs aussi. J’étais devenu un écrivain malgré moi ! Et c’est aussitôt devenu une passion. Je viens d’écrire Le Mal-Aimé et j’ai depuis quels jours un nouveau roman en jachère.

Le Matin d’Algérie : Pourquoi ce livre ?

Jean Calembert : Je voulais continuer à écrire. Murakami dans son livre « Profession écrivain » dit que c’est facile d’écrire un bon livre mais qu’un écrivain se construit dans la durée. Malgré la malédiction attribuée au second roman, je me suis lancé ce défi et je crois l’avoir réussi ! Le Mal-Aimé est très différent du premier roman. C’est un livre plus court, plus construit, une chronique familiale aux forts accents chabroliens. Les lecteurs qui ont acheté, Joe Hartfield, ont presque tous adoré, Le Mal-Aimé, et vice-versa. J’ai maintenant un noyau dur de fans qui attendent mon troisième roman !

Le Matin d’Algérie : Le titre, Le Mal-Aimé, nous interpelle, on ne peut s’empêcher de penser à la chanson du mal aimé de Guillaume Apollinaire, à cet impossible amour, qu’en pensez-vous ?

Jean Calembert : En fait, le poème d’Apollinaire n’a pas eu d’influence sur moi, je le connaissais mais je l’avais oublié. J’avais d’abord intitulé le livre Les Mal-Aimés, juste comme ça, parce que cela me semblait être applicable à tous les personnages principaux. Puis j’ai changé en Le Mal-Aimé car je trouvais que cela répondait à ma volonté de rendre hommage à mon père, une personne extraordinaire mais que j’avais injustement mal aimé… Et j’ai donc choisi ce titre sans penser à Claude François (ouf !!!). Ce n’est que plus tard que je me suis souvenu de la chanson d’Apollinaire, un de mes poètes préférés avec René Char et Blaise Cendrars.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les auteurs qui vous parlent ?

Jean Calembert : J’en ai parlé plus haut. J’y ajouterai André Hardellet, Lawrence Ferlenghetti, Richard Brautigan et des auteurs moins connus comme Georges Fourest, Jean-Bernard Pouy et Samira Sedira. Et quand j’aime un auteur, j’achète presque tous ses livres !

Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que la littérature soit salvatrice dans le monde tourmenté d’aujourd’hui ?

Jean Calembert : Je crains que non. La littérature de qualité est pour moi et une minorité de gens, bien ou mal pensants, un « médicament ». Comme le théâtre, la peinture, la sculpture, la chanson engagée, le rap de qualité, le cinéma. Pour d’autres, c’est la TV, les chaines d’informations continues, l’alcool, la drogue, TikTok, le foot.

Mais qui se soucie de la littérature dans l’immense majorité des personnes, désespérées, abruties par la société de consommation, les « fake news », leur « struggle for life » ?

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot

Jean Calembert : Non deux. Lire délivre !

Entretien réalisé par Brahim Saci

mercredi 22 novembre 2023

le-mal-aime.be/

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Rencontre avec le thérapeute et ethnopsychiatre Hamid Salmi

Hamid Salmi est thérapeute, formateur en ethnopsychiatrie, psychologue, chercheur en ethnopsychiatrie, il fut formé à l’école de Georges Devereux, il fut aussi chargé de cours à l’Université Paris VIII. C’est un thérapeute de renom, il est l’un des rares spécialiste dans le domaine de l’ethnopsychiatrie. Une discipline plus que jamais d’actualité dans une époque écorchée où l’individualisme et l’indifférence touchent les plus faibles, notamment les populations de diverses origines, issues de l’immigration, là où la psychologie et la psychiatrie se trouvent dans l’impasse, l’ethnopsychiatrie apporte des réponses.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes universitaire avec un parcours étonnant, qui est Hamid Salmi ?

Hamid Salmi : Je suis né en Algérie pendant la guerre de libération. À l’âge de cinq ans, J’ai quitté la Kabylie avec une cousine pour rejoindre mon père qui était commerçant en Oranie, à Hammam-Bou-Hadjar. Bien plus tard, en 1973, à l’âge de 23 ans, je suis parti en France, après avoir obtenu une licence en psychologie à l’université d’Oran. Chacun de ces lieux et chacune de ces périodes a laissé en moi des empreintes indélébiles.

La Kabylie, c’était le monde villageois avec ses champs, sa rivière, ses sources, toutes ses traditions agraires, ses initiations culturelles, ses poétesses, ses guérisseurs. Mais tout cet ordre ancien était effracté et bouleversé par la colonisation. Il y avait les maquisards qui nous rendaient visite la nuit et les militaires qui venaient le jour. J’ai gardé en mémoire beaucoup d’images, de scènes et de paroles. J’ai pu élaborer, bien plus tard, des blessures psychiques enfouies provoquées par la guerre. De ce fait, je me suis intéressé dans mes recherches aux traumatismes transgénérationnels générés par des génocides ou des massacres à grande échelle un peu partout dans le monde.

Ma période en Oranie est marquée par le monde multiculturel de l’époque. Je parlais à mon père en kabyle, j’entendais la derja, la langue espagnole, le français, les autres parlers amazighs du Rif ou du Sous… Le magasin de mon père constituait une interface entre le monde du dedans et celui du dehors. J’étais immergé dans tous les échanges en arabe dialectal avec ses proverbes, ses métaphores…ll y avait aussi la radio qui égrenait continuellement ses chants rythmés ou nostalgiques chaâbi, kabyle, égyptien, au rythme saccadé cette machine à coudre de mon père.

Je faisais d’ailleurs mes devoirs sur la table de cette machine à coudre où je tissais, moi aussi, mes premières phrases en français et plus tard en arabe classique. Ce riche monde de la culture orale et écrite m’a préparé à mon futur travail de médiateur entre la raison graphique et les systèmes de pensée populaires. J’étais, en quelque sorte, poussé à créer un espace métissé pour articuler les logiques institutionnelles modernes aux logiques culturelles traditionnelles portées par les migrants.

Ma troisième période en France est marquée, dès ses débuts, par la rencontre dans les hôpitaux et les services sociaux, avec mes compatriotes ouvriers nord-africains confrontés à l’épreuve de l’exil et aux conflits intergénérationnels avec leurs propres enfants nés en France. Les deux précédentes séquences de ma vie m’ont donné une bonne partie des outils cliniques et culturels pour les comprendre, les aider et les soigner.

Le Matin d’Algérie : Votre rencontre avec Georges d’Évreux et Tobie Nathan a-t-elle été déterminante ?

Hamid Salmi : À l’université d’Oran, un coopérant, professeur de psychologie sociale, connaissant ma passion pour l’anthropologie et la clinique m’a appris l’existence d’une discipline appelée Ethnopsychiatrie dont le fondateur est Georges Devereux. J’ai aussitôt contacté ce dernier et lui ai envoyé mon mémoire qui portait sur les techniques de guérisons traditionnelles, appréhendées d’un point de vue psychanalytique et ethnologique. Il m’a répondu favorablement et m’a fixé un rendez-vous dans la région parisienne pour un entretien original. Ainsi, j’ai pu être admis à poursuivre mes recherches avec lui dans le cadre de cette discipline qu’est l’Ethnopsychiatrie. Dans son séminaire, j’ai pu rencontrer son ancien élève Tobie Nathan. Quelques années plus tard en 1985, j’ai rejoint Tobie Nathan qui a créé la première consultation d’ethnopsychiatrie à l’hôpital Avicenne à Bobigny. C’est dans ce cadre que mon être en multiples fragments de vie s’est unifié. C’est via cette longue expérience clinique groupale que mes divers savoirs, accumulés dans différentes disciplines, sont devenus tangibles, actifs et efficients.

J’ai eu la chance de recevoir l’enseignement complexe du fondateur Georges Devereux et la pratique effective de l’ethnopsychiatrie transmise par mon ami et maître en clinique Tobie Nathan.

Le Matin d’Algérie : Votre culture d’origine berbère kabyle vous a-t-elle aidé dans vos recherches en ethnopsychiatrie ?

Hamid Salmi : Tout à fait, le fait d’être né dans un village kabyle avec sa riche culture orale et ses anciennes traditions m’a permis par exemple, de mieux comprendre les différents groupes et ethnies de l’Afrique sub-saharienne. Je me suis intéressé aux divers dispositifs traditionnels de concertation et de médiation comme l’assemblée villageoise (agraw), l’arbre à palabre… Pour comprendre les patients, il est important de connaitre, d’expliciter et d’utiliser les systèmes de pensée populaires qui sont nichés au cœur des contes, des mythes et des légendes de différents peuples.

Le Matin d’Algérie : Là où la psychologie moderne et la psychiatrie en particulier patinent, l’ethnopsychiatrie ouvre des voies, qu’en pensez-vous ?

Hamid Salmi : On peut le dire, l’ethnopsychiatrie, se situant entre différentes disciplines, est une recherche ouverte et une clinique créative. Elle fait rebondir les multiples concepts et élimine ceux qui ne sont pas ou plus opérants et efficients dans la clinique des migrants et des autochtones. Cette discipline tient compte de tous les segments d’une culture tels que les systèmes linguistiques, initiatiques, culinaires, ceux de l’alliance, de la parenté et de la filiation…C’est à la fois une thérapie groupale et familiale. Elle respecte et met en lumière également la nature et la singularité irréductible de la personne.

Les symptômes et les désordres psychologiques sont codés par la culture d’origine du patient. Il faut comprendre scientifiquement ce que signifient, par exemple, la notion de mauvais œil, possession, envoûtement… sans les réduire à des diagnostics structurels construits par la psychiatrie et la psychologie classique. Mais, nous travaillons, à la fois, pour créer des ponts entre les disciplines scientifiques et pour maintenir et encourager les complémentarités entre les différents praticiens qui entourent les patients.

Le Matin d’Algérie : Dans un monde qui a tendance à se refermer de plus en plus, l’ethnopsychiatrie a plus que jamais sa place, êtes-vous souvent sollicité par les acteurs sociaux et les médecins ?

Hamid Salmi : En effet, je suis sollicité par de nombreuses institutions sanitaires, éducatives, judiciaires, culturelles, religieuses. J’ai traversé depuis plus d’une trentaine d’années toutes ces institutions pour donner des conférences, former des professionnels, intervenir auprès de patients difficiles, superviser des équipes, créer des consultations, des groupes de parole dans des quartiers difficiles, des centres sociaux, des collèges, des prisons…C’est un travail passionnant, gratifiant et les résultats dépassent souvent mes espérances. J’aurai tant aimé transmettre le fruit de toute cette expérience aux professionnels en Algérie.

Le Matin d’Algérie : L’ethnopsychiatrie est une discipline assez récente, a-t-elle atteint ses objectifs ?

Hamid Salmi : Je peux dire que l’ethnopsychiatrie a atteint ses objectifs du point de vue de la recherche, de la complexité et de l’efficience de ses concepts. Elle s’est assez répandue en France et dans quelques pays occidentaux francophones. J’ai également enseigné cette discipline en Italie et au Canada. Mais, il reste toujours tant à faire sur le terrain clinique, éducatif et social.

Entretien réalisé par Brahim Saci

vendredi 17 novembre 2023

Ethnopsychiatrie : Cultures et thérapies, entretien

Catherine Pont-Humbert, Hamid Salmi, Édition Vuibert

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« Nancy-Kabylie », un livre poignant de Dorothée-Myriam Kellou

Dorothée-Myriam Kellou vient de nous émerveiller par la publication d’un livre poignant, « Nancy-Kabylie », paru chez les Éditions Grasset. Ce livre époustouflant de beauté, de vérité, arrive comme un éclair dans le paysage littéraire parisien.

Nancy-Kabylie, un livre bouleversant. Il bouscule, il écorche, il interpelle le cœur et l’esprit, accapare le lecteur dès les premières pages pour ne plus le lâcher et celui-ci se laisse emporter par chaque ligne, par chaque page, par les souvenirs attachants mais souvent rudes d’une époque, d’une injustice passée sous silence, qui l’enveloppent et l’interrogent.

Dorothée-Myriam Kellou est animée par une quête perpétuelle quasi-spirituelle, de vérité, tentant d’apporter à chaque fois dans chaque création un éclairage nouveau. Rencontre.

Le Matin d’Algérie : Vous venez de publier un fabuleux livre Nancy-Kabylie, chez les Éditions Grasset, mais avant de parler de votre livre, qui est Dorothée-Myriam Kellou ?

Dorothée-Myriam Kellou : C’est une très bonne question. Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Car la quête est aussi collective. J’essaie d’y répondre dans mon livre en prenant ces détours par la France, l’Égypte, la Palestine, les États-Unis et l’Algérie. Mon père, Malek, qui a longtemps été silencieux sur son histoire m’a raconté dernièrement un mythe berbère sur l’identité. Nous sommes un miroir brisé. Toute notre vie durant, nous allons chercher les morceaux de ce miroir dispersés pour retrouver notre image. Grâce à ce livre, j’ai retrouvé de nombreux morceaux, mais il m’en reste beaucoup d’autres à trouver.

Le Matin d’Algérie : Vos créations sont toujours une quête de vérité, briser les silences à tout prix, d’où vous vient cette soif de liberté ?

Dorothée-Myriam Kellou : Peut-être me vient-elle de mes parents, qui tous deux ont eu soif de liberté très jeunes ? Mon père Malek a quitté son village, son pays pour embrasser le rêve du cinéma et se marier avec ma mère, Catherine, née dans une famille de la grande bourgeoisie, milieu qu’elle a souhaité quitter à son tour pour faire l’expérience du monde, du voyage et de la liberté.

Le Matin d’Algérie : Parlons de votre livre, il semble être le plus personnel, Nancy Kabylie, pourquoi le choix de ce titre ?

Dorothée-Myriam Kellou : J’ai aimé l’idée du tiret dans Nancy-Kabylie. J’ai longtemps cherché mon histoire algérienne. J’ai grandi à Nancy, voyagé et vécu en Égypte et en Palestine, étudié l’histoire et la langue arabe en France et aux États-Unis. Quand je suis arrivée à Mansourah, dans le village de mon père, dans le Sud de la Kabylie, ma famille me parlait en kabyle. J’ai alors pris conscience que le premier voyage que je cherchais à faire était Nancy-Kabylie, pour retrouver la langue, la mémoire, l’histoire du village kabyle où a grandi mon père.

Le Matin d’Algérie : Parlez-nous de la genèse de ce livre ?

Dorothée-Myriam Kellou : J’ai réalisé un podcast pour France culture, qui s’appelle l’Algérie des camps. Il s’agit d’une enquête de deux heures en huit épisodes qui interroge les conséquences du déracinement en masse qu’a subi la population algérienne pendant la guerre d’indépendance. À l’issue de la diffusion de ce podcast, j’ai reçu un mail de Pauline Perrignon, éditrice chez Grasset. Elle m’a demandé si j’avais le désir d’écrire. Elle avait senti en moi « une voix d’auteure », m’a-t-elle dit. J’avais déjà écrit une cinquantaine de pages sur la base de notes que j’avais prises lors de la réalisation de mon film À Mansourah tu nous as séparés (2019), où mon père était le fil rouge de l’histoire. J’ai alors osé poursuivre ce voyage intérieur et écrire ce livre de manière très intime.

Le Matin d’Algérie : Vous connaissez le poids du silence, en quoi votre livre est-il un travail de mémoire ?

Dorothée-Myriam Kellou : Je dis que c’est un travail de mémoire librement réimaginé. Je me suis laissée une liberté pour réécrire ma quête à partir de mes souvenirs de ce « grand voyage initiatique », comme l’appelle mon père. Grâce à ce travail de mémoire, commencé avec le film, À Mansourah tu nous as séparés, poursuivi avec le podcast, l’Algérie des camps, et le livre Nancy-Kabylie, j’ai été capable de chercher du côté de l’oubli l’histoire de mon père, de son peuple et de faire exister des paroles silenciées. Ce silence m’était insupportable. J’avais besoin que mon père me raconte, que les siens me disent ce qu’ils avaient vécu, dans l’intime, au plus profond d’eux-mêmes, pour comprendre leurs blessures, celles dont nous avons héritées en silence.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre père Malek

Dorothée-Myriam Kellou : Mon père s’appelle Abdelmalek Kellou. Cela m’étonnait toujours enfant de voir son prénom écrit différemment par l’administration française, tantôt Abdelmalek, tantôt Malek. Pour moi, il était papa Malek. J’étais très admirative de lui et le reste. Il a franchi terres et mer pour réaliser son rêve de faire du cinéma, pour s’exprimer librement, de manière créative. Enfant, j’aimais qu’il me fasse découvrir de beaux films d’auteurs au cinéma et qu’il me parle de ses projets de films. Plusieurs n’ont jamais abouti. L’un d’eux (Lettres à mes filles) a donné naissance à mon film, À Mansourah tu nous as séparés. Aujourd’hui, il termine un nouveau projet de film qui retrace l’histoire de son fantôme : le sergent Blandan, une statue coloniale qui se trouvait sur la route de son village à Alger, à Boufarik, et a été rapatriée et érigée sur la place publique à Nancy, où lui, l’exilé s’est installé et où nous avons grandi, ma sœur Malya et moi.

Le Matin d’Algérie : Votre double culture française algérienne vous a-t-elle aidée ou freinée dans votre carrière artistique ?

Dorothée-Myriam Kellou : Je pense que ce double ancrage est à la fois frein et élan. Cette part algérienne est toujours difficile à vivre en France. Les injonctions à la discrétion voire à l’effacement sont encore nombreuses. Mais c’est aussi une source d’inspiration et de création intarissable. Notre histoire, à nous descendants de colonisés, nous place en marge. Le défi est de ne plus faire de notre histoire une note de bas de page. Il faut œuvrer pour la remettre au centre, avec dignité et créativité. Nous sommes de plus en plus nombreux à le relever.

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en perspective ?

Dorothée-Myriam Kellou : Je travaille sur un projet artistique avec le musée des beaux-arts de Nancy pour imaginer un contre-regard sur cette statue du Sergent Blandan, héros de la conquête coloniale, qui faisait si peur à mon père, enfant.

Le Matin d’Algérie : Maintenant il vous reste à apprendre le kabyle, qu’en pensez-vous ?

Dorothée-Myriam Kellou : Oh, j’aimerais tant ! Mais où ? Nous manquons d’espaces et de lieux pour l’apprendre en France. Quand je vais dans un café kabyle à Paris, je leur demande toujours de m’apprendre un mot. Je collectionne les mots. Peut-être que dans un an, j’en aurai déjà 365 ?

Entretien réalisé par Brahim Saci

mercredi 15 novembre 2023

« Nancy-Kabylie », Dorothée-Myriam Kellou, Grasset, octobre 2023

dmkellou.com

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Rencontre avec l’actrice réalisatrice Catherine Belkhodja

Catherine Belkhodja est une artiste franco-algérienne au parcours atypique : auteure, plasticienne, reporter, performeuse, poétesse ou script doctor, on la connaît comme actrice réalisatrice, mais elle est aussi licenciée en philosophie, urbanisme, et architecte DPLG.

Après un passage à l’Education nationale, elle se spécialise en architecture bioclimatique, travaille comme urbaniste au schéma directeur de l’éclairage, poursuit ses recherches en philosophie jusqu’à l’obtention d’un diplôme d’études approfondies (DEA) en esthétique. Sa soif des arts ne s’arrête pas là. Après des études de théâtre au Conservatoire d’Alger, elle étudie au Conservatoire supérieur d’art dramatique de Paris, et commence une immersion fulgurante dans le monde de la télévision et du cinéma.

Le Matin d’Algérie : Vous avez un parcours fascinant. qui est finalement Catherine Belkhodja ?

Catherine Belkhodja : Fascinant, je ne sais pas. Atypique surtout, car je suis avant tout curieuse de découvrir le monde et d’expérimenter différentes approches créatives. J’aime rencontrer de belles personnes qui me font partager leur regard sur le monde et leur univers.

C’est pourquoi je consacre une partie de ma vie au questionnement : – questionnement philosophique mais aussi questionnement plus global envers les êtres qui m’entourent, leur culture, leur façon de vivre quotidienne ou leur créativité, le plus beau cadeau qu’on puisse me faire c’est de m’ouvrir des frontières en me faisant partager de nouvelles connaissances.

Nous avons tous le devoir de transmettre nos savoirs et d’apprécier ce que les autres ont la générosité de nous transmettre. J’ai eu le privilège de pouvoir suivre les études qui m’intéressaient mais les savoirs ne se limitent pas aux études officielles ou académiques. On peut apprendre de tous les êtres qui nous entourent, y compris de personnes qui n’ont jamais suivi d’études. J’apprécie particulièrement les autodidactes qui ont tracé leur propre parcours en s’inventant les outils pour le faire. C’est d’ailleurs le cas de mon cher père qui m’a beaucoup appris. Il nous a toujours incités à progresser, à aller de l’avant, en dépassant nos limites. De lui j’ai gardé le goût d’aller toujours plus loin, au-delà de ma zone de confort.

Le Matin d’Algérie : Quelle pourrait être votre devise ?

Catherine Belkhodja : Ma devise serait d’inventer chaque jour sa vie. J’ai pratiqué de nombreux métiers qui m’ont tous comblée… jusqu’à ce que j’en fasse le tour. Au début, il est évident que je devais surtout assurer mes moyens d’existence et celle de ma famille. Mais c’est toujours intéressant de s’adapter au Réel tout en se projetant vers un futur plus conforme à nos désirs. Il ne faut jamais renoncer à nos rêves d ‘enfance. Je n’ai jamais songé spécifiquement à « faire une carrière » mais plutôt à réaliser différents projets, aussi variés soient-ils, en fonction de mes centres d’intérêt, en créant un terrain favorable pour m’y préparer et en me forgeant les moyens de les réussir. Je n’ai jamais fini d’apprendre et j’aime penser que le futur me réserve encore bien des surprises. Naturellement, plus on avance, et plus les projets deviennent des défis qui nécessitent davantage de moyens, de ténacité ou de patience.

Par ailleurs, il m’a toujours paru important de réserver une partie de mon temps à la création d’un monde meilleur en s’impliquant dans des actions concrètes pour faire avancer des questions qui me tiennent à cœur comme la cause des femmes, l’écologie, la promotion des cultures, la situation des seniors, le droit des peuples …Chaque avancée est précieuse et mérite d’être tentée.

Je suis fière et heureuse d’avoir pu collaborer à la lutte contre le gaspillage alimentaire et la distribution aux associations, l’amélioration des EHPAD, l’observatoire de la diversité, la promotion des femmes, des énergies douces, d’artistes divers ou la défense de l’environnement.

L’art occupe cependant la majeure partie de ma vie. Il m’est absolument indispensable, même si les supports utilisés varient souvent : peinture, sculpture, installations multi- médias ou performances alternent avec le théâtre (actrice, adaptatrice, auteure ou mises en scène), le cinéma, la télévision (conception, animation, journaliste ou réalisatrice) ou l’écriture (poésie, haikus, nouvelles, scénarios). Cette forme d’art protéiforme peut désorienter parfois mais dans la mesure où je ne cherche pas des prouesses techniques, ces recherches ne sont pas incompatibles et se nourrissent mutuellement. J’ai grand plaisir aussi à organiser des évènements culturels (expositions, concours ou spectacles), pour moi, chaque journée est différente.

Cette nuit par exemple, j’ai conçu et réalisé la structure d’une sculpture en grillage métallique et matériaux de récupération divers (cartons, tissus, charriots, papiers et manche à balai) pour une exposition collective sur le thème de la différence inaugurée le 1 décembre. Mains griffées en coupant le grillage avec quelques restes de colle à effacer avant un casting. Le matin, les dernières corrections d’un article pour une publication dans une revue à laquelle je collabore. Dans la foulée, réponse à une interview sur Chris Marker avec qui j’ai travaillé une trentaine d’années.

J’organise en effet un festival Chris-Marker au cinéma Le Méliès de Montreuil avec l’équipe de programmation. Une séance de travail pour élaborer l’animation d’une conférence à l’Université du Caire ou la programmation d’une résidence artistique à Louxor. Au passage, noter quelques haikus sur le thème du scarabée ou travailler le fond d’une toile en devenir. Pause relax pour relire une pièce surréaliste de Jayne Mansour dont je dois assurer la mise en scène au printemps 2024, pour l’anniversaire des 100 ans du surréalisme à la Maison André Breton. Contacter un photographe au Sénégal pour une exposition sur les masques de lions ou la conception d’un nouveau magazine.

La journée se poursuit ainsi sur des chapeaux de roue, incluant films, livres ou pièces de théâtre à chroniquer. Depuis que mes enfants sont autonomes, et après le décès de mes parents dont je me suis beaucoup occupée en fin de vie, je peux me donner davantage à mes propres recherches ou activités. J’aime aussi être surprise avec des propositions de collaboration diverses pour des textes, des mises en scène, des conférences ou des expositions.

Le Matin d’Algérie : Depuis votre enfance à Alger, vous êtes habitée par les arts, l’art dramatique en particulier, pouvez- vous nous en parler ?

Catherine Belkhodja : Mes premiers cours datent effectivement de mon adolescence, au Conservatoire d’Alger où j’étudiais le violon, le solfège et la diction. C’est aussi à Alger que j’ai fait mes premiers pas au théâtre.

Je me souviens d’une toute petite apparition dans « Mon corps, ta voix et ta pensée » (dans un petit théâtre situé derrière « Les Galeries algériennes ») qui était passée aux actualités à la télévision algérienne et m’avait valu les taquineries de mes camarades de lycée. J’avais adoré aussi participer aux pièces présentées au lycée. Plus tard, on m’avait proposé de rejoindre la troupe de Kateb Yacine pour « Mohammed prends ta valise » mais mon père s’y était opposé.

Lorsque j’ai eu ensuite l’opportunité d’interpréter un petit rôle d’institutrice dans un film de Lallem, j’avoue que j’ai désobéi et me suis rendue sur le tournage. Si je me souviens bien, j’avais été repérée au club d’équitation de Blida pour une scène à cheval et voulais saisir cette chance. Par la suite, une partie de l’équipe avait quitté le tournage et j’ai eu l’opportunité de remplacer au pied levé la script girl, l’occasion pour moi découvrir les rudiments d’un tournage. J’avais participé aussi à la création de décors en réalisant plusieurs affiches de films lorsque j’étais étudiante aux Beaux-arts d’Alger.

Après mon bac, j’ai eu l’autorisation de poursuivre mes études à paris. Là, j’ai rejoint aussitôt une petite troupe de théâtre d’avant-garde, avant de prendre de nouveau des cours au conservatoire du cinquième arrondissement, puis du Conservatoire national Supérieur. Malheureusement je ratais certains des cours car je devais aussi gagner ma vie. Mon agent Myriam Bru avait décroché mes premiers rôles. Mes premiers cachets m’ont permis de quitter l’Education Nationale et de publier mes premiers articles, avant de rejoindre l’agence Gamma TV au début comme journaliste, puis présentatrice d’émissions TV avant de rejoindre la réalisation de sujets sociétaux. Par la suite j’ai proposé des concepts, animé des émissions TV, réalisé mes premiers courts métrages et décroché un sept d’or pour l’émission Taxi, avant de me tourner vers le cinéma.

Le Matin d’Algérie : Vos enfants font tous du cinéma, Léonor, Kolia, Jowan, Maïwenn et Isild font une carrière impressionnante. Pouvons-nous dire que vous leur avez transmis le gène de la création ?

Catherine Belkhodja : Disons que je leur ai surtout transmis l’amour du cinéma mais ils n’ont pas tous souhaité en faire une carrière.

Léonor, qui a étudié la musique à mi-temps au Conservatoire de Paris est devenue auteure-compositrice et suit une brillante carrière en sociologie de la littérature. Elle a enseigné dans plusieurs universités, a créé une école de français en République dominicaine, tout en étant chercheuse, script doctor et journaliste.

Kolia, avec des débuts très prometteurs comme acteur (deux rôles principaux primés et excellentes critiques) a préféré s’orienter vers des activités humanitaires et la médiation culturelle. Jowan, a préféré poursuivre comme chef opérateur et documentariste. Lui aussi adore son métier et est capable de résister à des conditions climatiques redoutables pour réaliser ses films. Son premier documentaire a été sélectionné au film du Réel et acheté par ARTE.

Seules Isild et Maiwenn ont souhaité poursuivre comme actrices, mais sont devenues également auteures et réalisatrices. Contrairement à ce qu’on a pu lire dans certains journaux, je n’ai pas spécialement cherché à « pousser » mes enfants dans ces métiers mais comme ils vivaient avec moi, ils ont constaté le plaisir dans mon travail et participaient à certains projets.

Mes filles ont sans doute aussi pu comprendre les difficultés du métier et les luttes pour parvenir à faire les films que l’on porte en soi. Ces expériences ont sans doute été bénéfiques pour elles car elles ont pu résister aux obstacles et aller jusqu’au bout de leurs projets. Pourtant, ce n’était pas facile pour elles car elles étaient jeunes et ne sortaient pas d’une école de cinéma. Néanmoins leur forte personnalité leur a permis de vaincre les résistances et de s’imposer dans un métier où les femmes ont plus de difficultés à trouver des financements. Elles n’ont pas hésité d’ailleurs à devenir elles-mêmes productrices de leurs propres films avant d’acquérir la confiance des producteurs, grâce à leur succès. Ce sont de vraies battantes qui ne renoncent jamais. Je n’ai sans doute pas été une mère modèle mais je suis fière d’avoir transmis l’amour du travail bien fait et le courage de tenir bon même quand les obstacles nous découragent.

Ce n’est pas si facile de concilier travail et maternité. Il faut privilégier les priorités. On fait forcément des erreurs mais pour moi, ce qui importe le plus c’est d’aider nos enfants à trouver leur voie en leur permettant d’être autonome avec un métier qu’ils aiment et qui les rend heureux.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre père, Kaddour Belkhodja qui nous a quittés à l’âge de 90 ans.

Catherine Belkhodja : Je n’ai pas la mémoire des dates. Papa était un vrai patriarche. Terriblement autoritaire mais très attentif et impliqué dans notre éducation. Il venait d’une famille aisée mais avait perdu son père très jeune. Comme de nombreux émigrés, il a rejoint la France pour gagner sa vie. Il a toujours été un exemple pour moi : Hyperactif, il arrivait à concilier son travail, ses activités militantes, et avait une constante soif d’apprendre et d’étudier. Il n’avait que son certificat d’études en arrivant en France mais tout en travaillant dur et en suivant des cours le soir, a fini par décrocher deux doctorats …Un vrai autodidacte qui en plus s’impliquait beaucoup dans la vie familiale. Il a toujours partagé avec ma mère les tâches du foyer : un vrai féministe avant l’heure, ce qui était plutôt rare à son époque et avec l’éducation reçue. Par contre, il était très autoritaire et pouvait nous terroriser parfois. Comme nous étions trois filles, il a toujours considéré que nous devions poursuivre des études.

Mais il était beaucoup moins généreux pour les autorisations de sortie !

Il a été un grand spécialiste de l’émigration algérienne et a réuni des documents précieux qui feront sans doute l’objet d’une future publication. Il a écrit aussi un livre plus personnel qui sera publié prochainement. C’était aussi un conteur né, et un vrai médium doué de facultés télépathiques qu’il m’a aussi transmises. Ma mère aussi était une femme exceptionnelle d’une grande personnalité. Mon père l’adorait et la respectait infiniment.

Le Matin d’Algérie : Vous avez à votre actif dix-sept longs métrages, douze courts métrages, neuf téléfilms, cinq pièces de théâtre. Quels sont vos souvenirs ou projets au théâtre ou de cinéma ?

Catherine Belkhodja : Je regarde rarement le passé et suis plutôt tournée vers l’avenir. D’ailleurs je n’ai pas de copies et égare souvent mes propres textes. Je suis heureuse de les redécouvrir quand ils ont été publiés. Dans le cinéma, mes prestations sont encore très modestes, même si mon rôle dans Level Five de Chris Marker a été très salué par la critique et m’a ouvert les portes … du dictionnaire du cinéma. (rires)

Pour le théâtre, je retiens surtout mes dernières créations : l’adaptation et la mise en scène de « Splendides exilées », une pièce d’Arezki Metref dont j’interprétais le premier rôle en compagnie de Myriam Mézières, Alexandra Steward et Noëlle Châtelet. Cette pièce avait d’ailleurs été présentée aussi en Algérie au festival Raconte-Arts et sélectionnée au festival international de théâtre de Bejaïa. Par la suite, j’ai écrit et mis en scène deux autres pièces : « Heureux comme un roi » avec Denis Lavant présentée au Théâtre de la Halle aux cuirs à Paris-la Villette, et « Escalade nocturne » au théâtre 104, à Paris également.

Ces deux pièces font partie d’une trilogie sur l’émigration. Le troisième volet « Macadam » est en cours d’écriture. Ces pièces ont été mises en scène au moment du Covid, ce qui a malheureusement stoppé les tournées prévues. Je garde un beau souvenir également de l’adaptation au théâtre du «Dépays» de Chris Marker avec Etienne Sandrin, présentée à Avignon et à Paris, au Collège des Bernardins. Cette pièce fera d’ailleurs bientôt l’objet d’une reprise à Paris et d’une tournée au Japon.

Le Matin d’Algérie : Vous avez beaucoup écrit dans la presse, dans des revues, des magazines. Vous avez cofondé le périodique Le Marco Polo magazine, fondé la maison d’édition Karedas dont vous êtes la directrice artistique, créé le grand concours International de haïku Marco-Polo, vous avez fondé également l’association culturelle Belleville Galaxie. Vous êtes une artiste infatigable, avez-vous des projets en cours ?

Catherine Belkhodja : J’ai toujours plusieurs projets en cours. Certains sont plus longs à mettre en place mais je n’y renonce pas pour autant. Ma prochaine pièce de théâtre «Macadam» bouclera ma trilogie sur l’émigration mais nécessite des partenariats avec des coproducteurs. Elle sera plus longue à mettre en place que les deux précédentes, qui nécessitaient peu de moyens. Une autre pièce, surréaliste, écrite par Jayne Mansour sera présentée à la Maison André Breton (La rose impossible) pour l’anniversaire du Surréalisme.

En cours de finalisation, un projet avec Philippe Bouret, poète, auteur et psychanalyste qui m’a présenté des photos d’installation d’objets quotidiens, que j’accompagne de haikus. Les premiers haishas ont fait l’objet d’une publication chez MARSA. J’ai également un recueil de nouvelles en gestation pour l’automne sans doute. Certaines parues dans les revues ou maisons d’édition comme Brèves, Marsa, Liroli, TK21, Le Lithaire ou la Belle inutile.

Le Matin d’Algérie : Votre double culture Française algérienne, a-t-elle été d’un grand apport ou un frein dans votre carrière d’actrice réalisatrice ?

Catherine Belkhodja : En termes de culture, c’est une vraie richesse. Pour l’action sur le terrain, cela peut être un handicap. Trop française en Algérie, trop algérienne en France. Le nom de mon père, que j’ai voulu conserver en refusant de prendre un pseudo, a plutôt été un frein : Le fameux plafond de verre, inutile de faire un dessin.

La culture de mon père, je la découvre davantage maintenant car durant mon enfance, il était très occupé et à l’adolescence, j’étais pensionnaire. J’ai appris l’arabe à l’école car maman ne le parlait pas. J’ai pu passer mon bac algérien mais avais malgré tout beaucoup de lacunes en arabe. Néanmoins, j’ai pu jouer deux fois en arabe lors d’un tournage à Venise et un autre à Berlin. Mon agent de l’époque m’avait classée dans les « actrices étrangères » et ne m’envoyait pas sur les castings en français. Inversement, après le conservatoire, on ne me proposait plus de rôle en arabe. En matière de réalisation, c’est épuisant de travailler sans le soutien d’une production.

En Algérie, la coproduction de la télévision algérienne s’est avérée fictive. Le seul soutien dont j’avais pu disposer était un car de l’office du tourisme pour mon équipe. Je leur en suis très reconnaissante. Les autres soutiens promis n’ont jamais été effectifs.

Seule la télévision française avait respecté les contrats (FR3, ARTE et Canal +). J’avais ensuite fondé une maison de production mais la gestion s’est avérée chronophage. Je me suis tournée alors vers des projets plus rapides à mettre en place. J’ai un scénario de long métrage qui me tient à cœur mais ne m’y consacrerai que lorsque je pourrai m’appuyer sur une maison de production solide. C’est trop compliqué de devoir tout gérer en même temps. Il vaut mieux former une belle équipe, fiable, pour de tels projets.

Je me suis lancée souvent dans des projets sans moyens. Maintenant je préfère prendre le temps de bâtir un vrai partenariat, pour ce projet plus ambitieux. En attendant, les idées ne manquent pas !

Entretien réalisé par Brahim Saci

lundi 13 novembre 2023

Le Matin d’Algérie.

Lematindalgerie.com

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Rencontre avec l’écrivain Jean-Claude Michot

Jean-Claude Michot est un écrivain romancier très prolifique, il a publié plus de quinze romans et la plupart des histoires de ses romans se déroulent à Lyon, cette ville où il a exercé le métier de chauffeur de taxis pendant vingt ans, après avoir côtoyé tant de gens, il est à même de mieux comprendre l’âme humaine dans sa part mystérieuse et sa complexité.

L’écriture dont le style et la force n’ont pas cessé de s’élever pour donner le meilleur dans l’ombre et la lumière, comme ferait un peintre jouant avec les couleurs, mais Jean-Claude Michot jouant avec les mots. Cette écriture qui n’a pas cessé de s’affiner, elle s’est imposée pour le plus grand bonheur des lecteurs. Les romans de Jean-Claude Michot captivent, désorientent, entre suspense et intrigues, le tout si bien tissé pour nous tenir en haleine.

Le Matin d’Algérie : Benoît Cohen pour écrire son roman Yellow cab, Taxis jaune, a décidé de devenir chauffeur de taxi pendant plusieurs mois à Manhattan comme son héroïne, afin de mieux restituer la réalité dans la fiction, mais vous, vous avez été chauffeur de taxi pendant 20 ans, vous avez écouté des milliers de gens, l’écriture coule chez vous comme un fleuve, comment est née cette soif d’écrire ?

Jean-Claude Michot : Paradoxalement, ce n’est pas mon ancien métier qui m’a donné l’envie d’écrire, mais c’est un cri du cœur. Mon père ayant été abandonné par sa mère, institutrice, qui n’a pas voulu l’élever car il n’était pas désiré, en a beaucoup souffert. J’ai voulu décrire la vie de ma grand-mère, sans pour autant la dénigrer et par ce livre : « 1927. Marthe, institutrice et fille mère », j’ai rendu hommage à mon père et tenté de raconter ce qu’a pu vivre ma grand-mère.

Après ce livre, j’ai désiré transmettre mon ressenti sur mon voyage par la route de Lyon jusqu’en Inde en 1978. Puis, mon troisième livre fut : « Jean le taxi », fruit de mon expérience, mais aussi fiction mâtinée d’intrigues.

Ensuite, je n’ai eu de cesse de continuer cette aventure littéraire et le besoin d’écrire est devenu de plus en plus impérieux, au fil des ans,

Le Matin d’Algérie : Maintenant les romans se succèdent, auriez-vous écrit si vous aviez fait un autre métier ?

Jean-Claude Michot : Il faut savoir que je n’écris que depuis l’âge de 60 ans ; il est vrai que durant ces longues années de taxi, j’ai eu le temps, en étant en attente de clients, de lire pas mal de livres, ce qui m’a sans doute aidé à écrire.

Le Matin d’Algérie : comment vous vient l’inspiration ?

Jean-Claude Michot : Bonne question ! Le plus dur est de trouver un sujet. Ensuite l’inspiration me vient tout en écrivant, assez naturellement, je dois dire. Peut-être suis-je inspiré par tout un fatras de réminiscences des nombreux films que j’ai visionnés. Mais, cela est une spéculation. En revanche, il m’est arrivé de rester bloqué plusieurs jours, en attente d’une idée pour pouvoir poursuivre mon roman.

L’habitude aussi m’aide énormément et écrire est devenu un peu comme un réflexe.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les auteurs qui vous inspirent ?Jean-Claude Michot : Il n’y en a pas beaucoup. Je dirais : Emile Zola, Hermann Hesse dont j’ai lu presque tous les livres et David Goodis, un des maîtres américains du roman noir.

Le Matin d’Algérie : Votre écriture n’a pas cessé de s’affiner, qu’en pensez-vous ?

Jean-Claude Michot : Vous avez raison. N’ayant pas fait d’études supérieures en lettres, ayant toutefois une base de quatre années de latin, il m’a été assez difficile d’avoir un bon style dès le début de cette aventure. Je dois dire que je suis assez méticuleux et rigoriste et j’essaie de ne pas m’endormir sous mes lauriers. Je ne fais quasiment jamais relire mes livres pour l’orthographe, deux ou trois fois, j’ai fait appel à une collègue pour vérifier la logique de l’histoire et la syntaxe.

Maintenant, je pense qu’avec la force de l’habitude et la rigueur que je m’impose, il est normal que mon écriture se soit affinée. Je suis peut-être comme le bon vin, je m’améliore en vieillissant !!

Le Matin d’Algérie : La littérature peut-elle aider à changer notre vision du monde ?

Jean-Claude Michot : Absolument ! Mais il dépend des auteurs que l’on lit. « Germinal » d’Emile Zola que j’ai lu étant tout jeune m’a effectivement chamboulé et, par la suite, j’ai continué à découvrir des livres abordant le sujet qui me tenait à cœur. Oui, les livres nous aident à acquérir une vision élargie des phénomènes du monde. Après c’est aussi une question de sensibilité. Tout le monde ne ressent pas le même livre d’une façon identique. Problèmes de vibrations, certainement. Mais le terreau est important.


Entretien réalisé par Brahim Saci

jeudi 2 octobre 2023

Le Matin d’Algérie

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Le discret poète Abdelouahab Mouheb n’est plus

Abdelouahab Mouheb ce poète de génie discret qui a écrit pour Slimane Azem et Idir s’est éteint le 24 octobre 2023 à l’âge de 75 ans, chez lui à Villejuif (région parisienne), vers 20h d’un arrêt cardiaque dans son sommeil.

Abdelouhab Mouheb est originaire du village Tifrit Naït Oumalek dans la commune d’Idjeur en Kabylie, au pied de l’Akfadou, dans la mémoire collective des villageois Abdelouahab Mouheb est presque un mythe, une légende, il est l’héritier des poètes antiques, le poète, le fabuliste, il est celui qui a écrit pour l’immense Slimane Azem. C’est dire l’immensité également de ce poète.

À Paris, Abdelouhab était aussi Aby pour les uns ou Albert pour d’autres. Il était un poète hors du commun qui avait une maîtrise parfaite de la langue kabyle, son amour pour la poésie et les contes anciens était immense. Il maniait aussi la langue française à la perfection, féru de littérature, de poésie, il pouvait aisément passer du kabyle au français, ses traductions poétiques et ses poèmes en kabyle sont d’une dimension esthétique élevée.

Il avait accepté il y a quelque temps de répondre à mes questions mais nous n’avons jamais réussi à nous revoir. A chaque fois il y avait un fâcheux contretemps. Cet entretien ne se fera jamais, il avait pourtant tant de choses à raconter sur sa rencontre avec Slimane Azem, sur sa collaboration avec Idir et sur son parcours artistique personnel.

En 1974, grâce à un ami bijoutier Salah Cheref, issu du même village, qui avait une bijouterie avec sa femme française à Belleville, il rencontre Slimane Azem à Paris, dans son café situé Boulevard de la Chapelle, une collaboration s’ensuit avec Slimane Azem qui était émerveillé par ce jeune poète.

Abdelouhab Mouheb remet à Slimane Azem cinq poèmes qu’il chantera. Slimane Azem lui donne cinq cents francs, ce qui était une belle somme pour l’époque avec la promesse de le déclarer à la SACEM, ce qui ne se fera malheureusement jamais malgré l’insistance d’Abdelouhab. Une semaine après cet échange Abdelouhab revient au café voir Slimane Azem, celui-ci lui dit que la chanson, Muḥ yetabaɛ Muḥ, est sous presse, Abdelouhab s’enquiert de la promesse de le déclarer à la SACEM, Slimane Azem lui promet une nouvelle fois qu’ils iraient ensemble, ce qui n’arrivera jamais, même après l’entremise du frère d’Abdelhouhab qui écrit à Slimane Azem à Moissac, l’intervention est restée lettre morte.

Abdelouhab n’a plus jamais, à notre connaissance cherché après Slimane Azem. Nous aurions aimé que cette collaboration perdure vue la beauté de ces poèmes avec la composition et l’interprétation de génie de Slimane Azem.

– Awin i k-id yeran a Simoh Oumhend

– Yusa-yid lefker– Muḥ yetabaɛ Muḥ

– Le poème l’hirondelle, l’adaptation en français de la chanson, Ay afrux ifilelles

– Tamɣeṛt d umcic

En 1981 Abdelouhab Mouheb est à radio berbère. Il participe à des émissions poétiques, où il a côtoyé Abdallah Mohia, c’est la rencontre de deux poètes, avec qui il a gardé une grande amitié, ils avaient une admiration réciproque.

Abdelouhab Mouheb a côtoyé Idir pendant de longues années, ils ont été très proches, il était le parolier de sept chansons de l’album, Le petit village, Taɣribt-iw, avec la chorale Tiddukla de l’ACB de Paris (l’association de culture berbère), en 1985.

– Taddart-iw (Le Petit Village)

– Aman yeddren (L’Eau vive)

– Aԑeqqa n yired (Le Grain de blé)

– Amɣar (Le Vieux)

– Taɣribt-iw (Sources)

– Itran, tiziri (Au clair de la lune)

– Tiziri yulin (Les Trois Petites Fées)

Des années plus tard, il écrit les paroles de la chanson, Ageggig, de l’album, les chasseurs de lumières, « Iseggaden n tafat », le titre de l’album est tiré du poème, Ageggig.

La collaboration avec Idir s’est hélas terminée après cet album. Abdelouhab Mouheb considérait qu’Idir ne reconnaissait pas sa vraie valeur, il ne l’a jamais cité ni en public ni dans les médias.

Tel est le destin du poète de génie resté dans l’ombre malgré sa collaboration avec les plus grands, Abdelouhab Mouheb s’en est allé comme il a vécu en toute discrétion, sans prévenir. Il m’avait confié son désir de publier un livre, hélas il est parti avant sa réalisation, que sa belle âme repose en paix.

Je vous laisse apprécier la beauté de cette chanson chantée par Idir, écrite par Abdelouhab Mouheb.


Brahim Saci

jeudi 26 octobre 2023

Le Matin d’Algérie

Lematindalgerie.com

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Mack Nat-Frawsen : « Quand l’inspiration est là, il faut la saisir pour écrire »

Mack Nat-Frawsen est universitaire, consultant en informatique de gestion, c’est un poète écrivain prolifique. Il n’est pas seulement poète mais il est aussi romancier. C’est un intellectuel d’une discrétion rare, qui a fait le choix d’écrire sous le pseudonyme de Mack Nat-Frawsen.

Publier des recueils de poésies et des romans peut paraître paradoxal mais dans le cas de Mack Nat-Frawsen il n’en est rien, car les deux découlent d’une même source poétique créatrice et passer du recueil au roman, loin d’être un dépaysement, est un enrichissement littéraire élevé.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un auteur prolifique, qui est Mack Nat-Frawsen ?

Mack Nat-Frawsen : Quand l’inspiration est là, il faut la saisir pour écrire et peindre des mots sur cette page blanche à portée de main.

Je suis natif de la région des At Frawsen, plus précisément de Mekla. Cette belle région montagneuse, au pied du Djurdjura petite sœur du Kilimandjaro.

En septembre 1993, j’ai quitté la Kabylie pour poursuivre mes études universitaires en France. Après un DEUG A (sciences et structure de la matière), j’ai fait un cursus de deuxième cycle d’ingénieur en génie des systèmes industriels. A la sortie de la fac, j’ai intégré le domaine de l’informatique de gestion où j’exerce en tant que consultant et chef de projets. Un métier qui m’a permis de découvrir la France entière.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un poète, écrivain discret, vous écrivez sous le pseudonyme de Mack Nat-Frawsen, ceci ne risque-t-il pas de desservir votre popularité ?

Mack Nat-Frawsen : Sourire… À dire vrai, je n’aime pas trop que l’on me dise que c’est un pseudonyme, car il n’en est pas du tout. Je l’ai choisi pour rendre hommage à ma région natale. Si une quelconque lumière devait briller sur ma personne, alors je préfère la partager avec cette belle région qui m’a vu naître.

Le Matin d’Algérie : Votre écriture est d’une dextérité poétique rare, comment réussissez-vous cet exploit ?

Mack Nat-Frawsen : Pour être franc, je l’ignore complètement. Pour moi, ce n’est pas un exploit. Je ne fais que lier les mots et accorder les temps. Mais la lecture aide sans doute, car elle est cet océan qui nous inonde de voyages et de rêves.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un auteur singulier, vous passez aisément de la poésie au roman, quels sont les écrivains et les poètes qui vous parlent ?

Mack Nat-Frawsen : Le roman, pour moi, n’est qu’une autre face de la poésie avec un autre orchestre polyphonique. Passer de la poésie au roman serait cet entracte qui permet de passer de la face A à la face B d’une mélodie permettant de peindre des tableaux avec des mots arborant les couleurs de nos états d’âme du moment.

Quant aux écrivains et poètes qui me parlent, ils sont nombreux, mais je citerai feu Christian Bobin qui m’a beaucoup marqué par la force magique et graphique de son verbe, Mouloud Feraoun qui m’a permis de prononcer mes premiers mots dans la langue de Molière, Mohammed Dib, Tahar Djaout, Rachid Mimouni, Ernest Hemingway, Jean Sénac, Jack London, Fernando Pessoa, Pablo Neruda. La liste est longue, mais je n’oublierai pas de citer certains de mes amis écrivains et poètes comme Farid Abache, Youssef Zirem, Améziane Aizaf, Azeddine Lateb et notre serviteur Brahim Saci.

Le Matin d’Algérie : Vous avez beaucoup publié, qu’est-ce qui vous inspire ?

Mack Nat-Frawsen : J’ai publié, à ce jour, dix recueils de poésie et deux romans. Tout peut m’inspirer, mais cela dépend du moment et du lieu. La lecture d’une phrase, dans un roman par exemple, peut faire l’objet d’un flash qui va m’inspirer quelques vers d’un poème. Un voyageur (homme ou femme) sur un quai de gare peut m’inspirer un paragraphe ou quelques pages d’un roman. J’écris souvent pendant mes voyages en train ou en avion.

Le Matin d’Algérie : Que pensez-vous de la littérature algérienne actuelle ?

Mack Nat-Frawsen : La littérature algérienne a connu une belle évolution ces vingt dernières années. J’ai rencontré beaucoup de jeunes écrivains et poètes, dans les différents salons du livre organisés en Kabylie, ainsi que via les réseaux sociaux. À chaque fois que je me rends en Algérie, je reviens avec presque une dizaine de nouveaux livres écrits par cette jeunesse qui n’a pas à rougir devant toutes littératures du monde. Nos jeunes continuent de maintenir cette belle flamme de création littéraire, léguée par nos anciens auteurs et anges tutélaires tels que Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Tahar Djaout, Assia Djebar et tant bien d’autres.

Interview réalisée par Brahim Saci

Ouvrages édités sur Amazon :

Romans

Le voyage avec Élise

Lettres aux absences

Recueils de poésie

Le bleu du littoral

Le vers de la mélodie

La rivière espérance

Les beaux rêves demain

Vers au vent

Agris n unebdu – Les flocons de l’été

Le souffle du zéphyr

Mots éparpillés

Eclats de vers poétiques

Le quai aux fleurs câlines.

Interview réalisée par Brahim Saci

Samedi 7 octobre 2023

Lematindalgerie.com

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Rachid Boutoudj : « Rien ne peut désancrer la littérature algérienne d’expression française »

Rachid Boutoudj est titulaire d’un doctorat en électronique à l’Université des Sciences et technologies de Lille, il vient par bonheur de publier chez, Le lys bleu, un beau recueil de poésie intitulé « La grisaille et l’azur » avec une préface de José Alfredo Vasquez Rodriguez.

« La grisaille et l’azur » est un titre qui interpelle en laissant entrevoir le beau voyage poétique entre l’ombre et la lumière, le tout écrit dans une langue française, ciselée, épurée, page après page jaillissent des élans poétiques insoupçonnés émerveillant le cœur et les yeux. Rencontre.

Le Matin d’Algérie : Vous venez de publier un beau livre de poésie, « La grisaille et l’azur », pouvez-vous nous parler de la genèse de ce livre ?

Rachid Boutoudj : Je savais que je devais écrire depuis le premier jour où j’ai foulé le sol de la France avec ma fraiche majorité en bandoulière.

En arrivant en France, j’ai élu domicile dans un foyer d’immigrés, ouvriers de nuit dans les filatures de l’Armentiérois, dans le nord.

Après l’ébranlement émotionnel lié à ces diverses fulgurances de la modernité qui émerveillent un montagnard qui venait de quitter la quiétude séculaire de son hameau, j’ai fait face pour la première fois de ma vie aux affres du déracinement et aux langueurs extrêmes de la nostalgie. J’ai aussi observé ces braves hommes asservis par la furie des manufactures. C’est dans ce contexte que j’ai alors commencé à griffonner des petits textes dans un petit calepin tout en lisant abondamment.

Après mes études universitaires, lors d’un séjour pour raison professionnelle dans l’est de la France, une région où l’hiver est bien plus rude qu’ailleurs, étreint par une profonde mélancolie, j’ai écrit le premier poème qui augure ce recueil et ce dernier m’a été inspiré par l’âpreté de la destinée de ma mère. Ensuite la muse a eu la lumineuse idée de venir me caresser joyeusement de ses petites ailes frissonnantes pour m’insuffler l’ensemble de ce livre.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur José Alfredo Vasquez Rodriguez qui a préfacé votre livre, parlez-nous de cette rencontre ?

Rachid Boutoudj : Alfredo est un ami précieux. Nous nous sommes rencontrés sur un terrain de football. C’est un Espagnol originaire de l’Andalousie. Il est professeur dans le nord de la France. L’histoire et la littérature dans sa globalité sont des domaines qui le passionnent. Il a été mon premier lecteur. Au gré de nos rencontres il n’a jamais cessé de m’encourager à faire connaître du grand public mes poèmes. C’est ainsi qu’un jour j’ai suivi ses conseils. Pour lui témoigner ma gratitude j’ai spontanément songé à lui pour écrire la préface de ce recueil, mission qu’il a naturellement acceptée tout en disant que désormais notre amitié connaitra une certaine postérité. Je souhaite à chacun d’avoir un ami aussi loyal aussi bienveillant qu’Alfredo.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes installé dans le nord de la France depuis de longues années, peut-on dire que le nord vous a adopté ?

Rachid Boutoudj : Je suis arrivé dans le nord en 1991 et j’y vis toujours. L’hospitalité du nord n’est pas une légende. Des artistes, des chanteurs, des écrivains et simplement des anonymes ont fait l’éloge du nord. Les habitants de cette région sont d’une profonde générosité. Il y a certaines valeurs qui se transmettent de génération en génération et dans le nord celles-ci s’inscrivent naturellement dans un serment intangible. L’histoire de cette région a gravi dans le marbre la grandeur de l’âme et l’humanisme.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes un scientifique, pourtant la littérature vous passionne, quels sont les auteurs qui vous ont influencé ?

Rachid Boutoudj : J’ai eu un parcours scientifique dans le domaine des électrons, des ondes et de la matière mais la littérature a toujours occupé une place privilégiée dans ma vie. Toute lecture qu’on a savourée ou qui nous a ému déteint sur notre vie d’une façon ou d’une autre. Comme bon nombre de mes semblables j’ai été saisi par la portée des écrits de Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Kateb Yacine et Rachid Mimouni. Les mots de ces écrivains phares résonnent encore dans ma tête.

En dehors de la littérature algérienne, les écrivains que j’affectionne sont fort nombreux mais s’il faut n’en citer que quelques uns je dirais : Albert Camus, Emile Zola, Victor Hugo, Fiodor Dostoïevski, Jean Giono, Franz Kafka, Marcel Proust, Fernando Pessoa…et j’ajouterai Marcel Pagnol dont la gaieté inextinguible me rappelle invariablement un pan de mon enfance.

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur la littérature algérienne d’aujourd’hui ?

Rachid Boutoudj : La littérature algérienne d’aujourd’hui est plus vivace et plus vigoureuse qu’on le pense. Le flambeau légué par les devanciers est toujours vif et ardent. J’ose croire qu’il le demeurera encore car on constate l’émergence d’un vivier d’écrivain très talentueux de surcroît. Il suffit de constater que les salons du livre fleurissent un peu partout en Algérie notamment en Kabylie.

Cet été lors d’un passage à Tigzirt je me suis engouffré dans une librairie du centre ville. Si le lieu regorgeait de classiques de la littérature algérienne ou occidentale, il m’était donné à découvrir des écrivains locaux dont la plume est à la fois belle et pertinente. J’ai quitté le lieu en emportant les livres de Yelis N-Tarihant, Leila Bennini, Rachid Hammoudi, Lounes Ghezali et Ali Mouzaoui. Je n’ai pas été déçu par la lecture de leurs ouvrages respectifs.

Pour conclure je dois dire que rien ne peut désancrer la création littéraire algérienne, d’expression française, du fertile limon d’où elle puise sa sève. Il y a eu de prodigieuses productions littéraires par le passé, il y en a de sublimes aujourd’hui et il y en aura de remarquables demain.

Interview réalisée par Brahim Saci

mercredi 4 octobre 2023

Lematindalgerie.com

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Kacem Madani : « Dans ma jeunesse j’avais cru en l’Algérie »

samedi 30 septembre 2023

Avant de prendre sa retraite, Kacem Madani, de son vrai nom Belkacem Meziane, était professeur des universités en physique. Il a enseigné à l’Université des sciences et technologies d’Alger et en France, à l’École nationale supérieure des sciences appliquées et de technologies (ENSSAT), Lannion, dans les Côtes d’Armor, ainsi qu’à l’Université d’Artois, Lens, dans le Nord-Pas-de-Calais.

Depuis une quinzaine d’années, il écrit des chroniques dans le journal en ligne Le Matin d’Algérie. Des analyses ciselées, de haute volée. Toujours sous le pseudonyme Kacem Madani, il a publié quelques ouvrages dans lesquels il fait part de sa grande indignation face aux tribulations politiques de nos décideurs. Il a généreusement accepté de répondre à nos questions.

Le Matin d’Algérie : vous avez un parcours atypique ! Qui est Kacem Madani ?

Kacem Madani : C’est toujours difficile de parler de soi, surtout quand votre vie s’étale sur des décennies et que vous bénéficiez d’une retraite quasi-dorée alors que de nombreux concitoyens pâtissent d’une justice aux ordres au pays et que d’autres croupissent encore dans les geôles pour un oui ou pour un non qui déplaisent aux maîtres du moment.

Mon parcours n’est pas si atypique que cela. Il ressemble à celui de nombreux Kabyles qui ont eu la chance d’avoir fait des études supérieures et d’avoir vécu à Alger, du temps où notre capitale brillait de mille et une splendeurs, de mille et un espoirs. Ces temps n’ont malheureusement engendré que désillusions ! Dans ma jeunesse j’avais cru en l’Algérie. À tel point qu’au contraire de nombreux camarades, après des études aux USA, je suis rentré au pays, décidé à tous les sacrifices pour un avenir meilleur. Malheureusement, les combines en haut lieu ont réussi à nous décourager.

Au lendemain de la légalisation du FIS par nos décideurs, l’idée de prendre la poudre d’escampette commençait à germer dans ma tête. Se sacrifier pour le meilleur, oui ! mais participer à la construction du pire, non ! J’ai donc quitté le pays au début des années 1990 pour construire une nouvelle carrière en France. Une carrière qui, après des années de travail acharné, m’a mené jusqu’à une titularisation en tant que professeur des universités en optique et physique des lasers.

Le Matin d’Algérie : vous vous appelez Belkacem Meziane, pourquoi avoir choisi d’écrire sous le pseudonyme de Kacem Madani ?

Kacem Madani : C’est simple, ce pseudo, qui a fini par me coller à la peau, je l’ai choisi et adopté pour séparer mes interventions en tant que chroniqueur sur Le Matin d’Algérie de ma profession de physicien. D’ailleurs, je suis venu au monde de la chronique grâce à Mohamed Benchicou. Quand Aâmmi Moh avait lancé la version en ligne de son journal, j’intervenais en tant que commentateur lambda. Parfois, quand mes exposés se faisaient consistants, Mohamed les insérait dans ses colonnes. C’est donc par le plus heureux des hasards que je suis venu à l’écriture. Je ne serai jamais assez reconnaissant à Aâmmi Moh et Hamid Arab pour m’avoir laissé une certaine liberté de ton dans mes nombreux coups de gueule.

Le Matin d’Algérie : quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

Kacem Madani : J’aurais bien voulu être optimiste, mais comment l’être quand on voit toute cette médiocrité chronique qui sévit de la base au sommet de la pyramide du pouvoir ? Pour ne rien vous cacher, je regrette l’ère Bouteflika. Malgré quelques dérives, le petit vieux avait beau s’accrocher au koursi, il avait laissé un tant soit peu de lest à la liberté d’expression.

Ce qui m’horripile le plus, c’est le massacre de l’éducation. L’arabisation bornée et irréfléchie a coulé notre système éducatif. Non satisfaits de ce carnage pédagogique, voilà que nos autocrates veulent introduire l’anglais dès l’école primaire ! ? En tant qu’anglophone, je devrais applaudir telle initiative, mais soyons sérieux, où est le personnel enseignant capable de remplacer le français par l’anglais ? On reprend les mêmes stratagèmes de poudre aux yeux et on refait délibérément les mêmes erreurs, au vu et au su de tous ceux qui sont tourmentés par l’avenir de ce pays et qu’on a laissés sur la touche pour les raisons que l’on connaît.

Tout le reste est à l’image de cet exemple. De la poudre aux yeux dans tous les domaines et à tous les niveaux. En fait, le pouvoir a, de tous temps, voulu nous faire croire qu’il possédait toutes sortes de baguettes magiques pour redresser la barre d’un navire à la dérive depuis des décennies. Tant que le pétrole coule à flots, ils ne lâcheront pas le morceau. Et rien ne dit qu’ils le lâcheront une fois les sources taries. Pour subsister, ils sont capables d’imposer une taxe sur l’oxygène que le peuple respire (clin d’œil à notre ami Youssef Zirem).

Le Matin d’Algérie : dans un monde déchiré où les valeurs s’effondrent, que peut apporter l’écrivain ?

Kacem Madani : L’écrivain est un lanceur d’alerte. Malheureusement, sa portée est limitée. Ne serait-ce que du fait que les nouvelles générations ne lisent plus, et que le langage sms tend à supplanter toutes les langues vivantes de la planète. Cet effondrement des valeurs est d’ailleurs intimement lié à ces joujoux de technologies qui envahissent le quotidien de tous les humains sur Terre. Quand je pense qu’on commence à peine à interdire les téléphones portables dans les classes, il y a de quoi se poser des questions par rapport à la vitesse de réaction des responsables concernés et des pédagogues affirmés. Je crois pouvoir dire que je suis l’un des premiers à avoir alerté sur les dangers de ces nouvelles technologies bien avant le smartphone ! Mais que peut bien changer une alerte noyée dans un océan de suivisme des plus ahurissants ?

Interview réalisée par Brahim Saci

Références :

Belkacem Meziane, « From nonlinear dynamics to trigonometry’s magic », Cambridge scholars, 2022.

Kacem Madani, « Autopsie d’une Algérie jamais en paix », eds Constellations, 2023.

Kacem Madani, « Mémoire(s) en dents de scie », eds Maïa, 2022.

Kacem Madani, « Aït Menguellet, chants d’honneur », eds Hedna, 2021.

Kacem Madani, « Indignation(s) chronique(s) », eds Vérone, 2017.

samedi 30 septembre 2023

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Rencontre avec la psychanalyste Sandra Cardot

Sandra Cardot est psychanalyste, thérapeute, art-thérapeute, à Bourg-en-Bresse. Elle a publié, « Ferme tes yeux Jessica », « Empathie et Compassion », « En pleine conscience », ses livres sont une plongée dans l’univers du psychisme humain, pour le comprendre et le guérir. Dans un monde où le mal-être devient un mal grandissant, la psychologie et la psychanalyse apportent des réponses. Sandra Cardot a généreusement accepté de répondre à nos questions.

Le Matin d’Algérie : Qui est Sandra Cardot ?

Sandra Cardot : Je suis psychanalyste, autrice et artiste.

Le Matin d’Algérie : Comment êtes-vous venue à l’écriture et à la publication ?

Sandra Cardot : Mon parcours est totalement atypique puisque j’ai d’abord fait les beaux-arts de Grenoble avec un passage d’une année au fine-art de Sheffield pour ensuite embrayer en psycho au Conservatoire National des Arts et Métiers à Paris ; achever une psychanalyse qui aura duré 10 ans et obtenir un diplôme d’art-thérapeute à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne Paris.

C’est en 2012, après le décès de mon père que tout a commencé dans l’écriture. Je rêvais la nuit et il fallait que j’écrive le jour ! Mon premier livre Ferme tes yeux Jessica, est un roman Fantasy pour pré-adolescents qui traite de la mort, de la thérapie et du phénomène de télékinésie. C’est après la parution de ce livre que je me suis faite remarquer auprès d’Yves Michalon (feu mon éditeur) qui m’a proposé d’écrire mes expériences en développement personnel.

À la suite est paru, En pleine conscience itinéraire lucide vers le bonheur spirituel, et Empathie et Compassion comment développer nos super-pouvoirs.

Le Matin d’Algérie : André Malraux a dit « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. » qu’en pensez-vous ?

Sandra Cardot : Les paroles de Malraux à ce sujet résonnent comme un espoir prophétique et visionnaire basé sur la certitude qu’il y aura toujours une part de spiritualité dans un siècle.

Personnellement, je pense que l’humanité manque encore beaucoup de pure spiritualité, la spiritualité ne se constitue pas de religions, de sectes et de pensées égoïstes écrites par l’humain. La spiritualité est conscience et énergie cosmique, c’est pour moi de la pure spiritualité.

Nous ne sommes pas encore à cette ère où l’être humain fait confiance indubitablement à sa conscience et à son pouvoir de rétablir de l’harmonie.

Le Matin d’Algérie : En vous lisant on sent notamment l’influence de Carl Gustav Jung, cette grande figure de la psychologie, pouvez-vous nous en parlez ?

Sandra Cardot : Jung était un psychanalyste de génie ! J’ai une profonde admiration pour son parcours qui a été à la fois rigoureux quand il travaillait avec Freud et novateur presque rebelle lorsqu’il instaura la spiritualité dans psychanalyse.

L’installation des synchronicités dans les thérapies ont été salvatrices pour un nombre incalculable de personnes en difficulté psychique.

Jung a su montrer au monde entier, avec la participation de scientifiques en mécanique quantique dont le physicien Wolfgang Pauli, que la psychologie analytique ou dite complexe ne se résume pas qu’à une topique, ou une exploration des rêves. Elle est étroitement liée aux énergies cosmiques et l’histoire personnelle du patient.

Le Matin d’Algérie : Dans un monde plus que jamais tourmenté, en perpétuelle mutation, la psychologie est-elle salvatrice ?

Sandra Cardot : La réponse est un grand OUI ! La psychologie est une recherche intelligente, fondamentale, sans aucune critique de soi-même. Sans elle nous manquons de confiance en soi et de développement personnel. Nous ruminons le passé et laissons la porte ouverte aux pensées négatives. La psychologie requiert d’être sincère et véritable. Elle demande beaucoup de courage mais in-fine elle nous apporte la résilience, cette force mentale pour affronter l’adversité.

Entretien réalisé par Brahim Saci

lundi 18 septembre 2023

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Sandra Cardot – Psychanalyste et thérapeute à Bourg-en-Bresse

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Rencontre avec Frédéric Lemaître, rédacteur en chef du magazine Persona

©Renaud Monfourny

Le magazine Persona, (de l’autre côté du miroir, les artistes dévoilent leur face cachée) ce sont des rencontres, des entretiens avec des artistes de tous horizons, cette revue est une bouffée d’oxygène dans le monde littéraire et artistique. Frédéric Lemaître le rédacteur en chef de Persona, a généreusement accepté de répondre à nos questions.

Le Matin d’Algérie : J’aimerais que vous me parliez de la genèse de Persona, ce magazine, comment est née cette belle idée ?

Frédéric Lemaître : Après avoir travaillé pendant 25 ans pour des magazines musicaux en faisant des chroniques de disque et déjà quelques interviews d’artistes, j’ai voulu voler de mes propres ailes et proposer non seulement de parler de musique, mais aussi de tout ce qui m’intéresse en art : littérature, photographie, arts graphiques, peinture, philosophie… Étant graphiste, Ma compagne, Isabelle Dalle, m’a alors proposé de m’accompagner dans cette belle aventure. Si ce que l’on voit de la revue est remarquable, c’est bien grâce à elle.

Le Matin d’Algérie : Il faut de la passion pour créer une revue, en quoi votre magazine diffère des autres ?

Frédéric Lemaître : Il faut non seulement beaucoup de passion, mais aussi beaucoup de détermination. La mienne était de créer une revue intemporelle, que l’on puisse y revenir sans cesse et avoir plaisir à la garder dans sa bibliothèque. C’est pourquoi nous avons voulu un tirage sur un beau papier, avec une couverture épaisse et imprimée en « soft touch » qui donne dès le toucher, une grande douceur à l’ensemble. Je dirais également que la revue diffère des autres dans le sens où elle aime aller voir ce qui se cache derrière le miroir, derrière l’âme de l’artiste et ainsi proposer des entretiens libres et profonds. Pour cela nous avons choisi de prendre le temps de ce partage et c’est pourquoi c’est une revue trimestrielle.

Le Matin d’Algérie : Persona, ne contient pas de publicités, est-ce pour préserver votre indépendance ?

Frédéric Lemaître : Dès le départ je souhaitais ne pas avoir de pages publicitaires côtoyant la parole des artistes ou leur travail, pour éviter de polluer, à la fois nos yeux, et notre pensée. En préservant ainsi notre indépendance nous restons maître de tout ce que nous voulons publier, sans n’avoir de comptes à rendre à personne, sinon à PERSONA !

Le Matin d’Algérie : Votre magazine Persona est ouvert sur le monde des arts avec une dextérité rare, comment réussissez-vous cet exploit ?

Frédéric Lemaître : Nous savons tous que l’art se nourrit de l’amour de l’art et que je suis probablement gourmand de tout ce que je vois depuis l’enfance. Il n’y a donc pas d’exploit, mais juste un rendu de cet amour passionné pour tout ce qui nous fait vibrer.

Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que Persona a atteint ses objectifs ?

Frédéric Lemaître : Si l’objectif de PERSONA était d’avoir un joli succès d’estime auprès de ses lecteurs mais aussi auprès des artistes publiés, alors c’est réussi. Mais si l’objectif est d’atteindre le plus grand nombre de personnes et de réaliser de belles et nobles ventes en adéquation avec l’énergie que nous y mettons, alors on en est loin car la revue reste tout de même assez confidentielle. La distribution n’est pas chose aisée.

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur l’univers de la publication et de la distribution en général ?

Frédéric Lemaître : Il y a évidemment probablement trop de publications, il suffit juste de regarder chaque rentrée littéraire et ses centaines de livres pour comprendre qu’il n’y a pas de place pour tout le monde dans les médias. D’ailleurs, bien malheureusement, les médias ne parlent toujours que de la même poignée d’auteurs, années après années, c’en est abjecte et injuste. Une revue comme PERSONA tente bien évidemment de mettre en lumière des visages inconnus, des plumes rares, mais nous sommes maintenant tellement sollicités, qu’il est évidemment impossible de parler de tout le monde.

La distribution est un vrai métier et c’est probablement de ce côté-ci que nous avons besoin d’une grande aide. On sait aussi que beaucoup de magazines mentent sur les chiffres des ventes et que la plupart des tirages présentés en kiosques finissent à la poubelle. Hélas !

Le Matin d’Algérie : Quel conseil pouvez-vous donner à de jeunes créateurs qui veulent se lancer dans l’édition ?

Frédéric Lemaître : Je ne peux répondre que bien modestement à cette question. Il faut avant tout de la passion, écouter son cœur, se lancer un défi, et pour le reste espérer que notre petite étoile illumine un coin du ciel de cette vaste voie lactée qu’est le monde de l’édition.

Entretien réalisé par Brahim Saci

mardi 12 septembre 2023

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Magazine Persona : www.personaedition.com

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Yasmine Madaoui parle de son recueil de poésie « Stylo et Pinceau »

Yasmine Madaoui vient de nous offrir un bouquet de fleurs en publiant un beau recueil de poésie illustré par de magnifiques aquarelles de Hassiba Mokraoui. En parcourant les pages de ce lumineux recueil, nous sommes saisis et envahis par la profusion de couleurs dans un élan poétique sans cesse renouvelé qui n’échappe ni au regard ni au cœur dans un jaillissement d’émotions considérable.

Yasmine Madaoui a accepté de répondre à nos questions avec la grande générosité qui la caractérise.

Le Matin d’Algérie : Yasmine Madaoui, vous êtes médecin et vous venez de publier un recueil de poésie « Stylo et Pinceau », pouvez-vous nous parler de cette relation entre la poésie et la médecine ?

Yasmine Madaoui : Je vous retournerais bien la question en vous demandant si vous pourriez faire une quelconque action sans que votre esprit ne se soit chargé auparavant de l’anticiper : le corps d’une personne et son esprit ne font qu’un.

Georges Canguilhem écrivait que « l’acte médicochirurgical n’est pas qu’un acte scientifique, car l’homme malade n’est pas seulement un problème physiologique à résoudre, il est surtout une détresse à secourir ».

Il me semble qu’on pourrait retrouver la création artistique (langage, peinture, sculpture) au croisement du somatique et du psychique.

Je vais aller plus loin dans ma réflexion en me permettant d’établir un lien entre la psychothérapie et la poésie. Le corps se fait soigner par un médecin, l’esprit se fait soigner par un psychiatre et, entre les deux, le poète trouverait sa place.

Dans son livre « Le Délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen, Paris, Gallimard, 1986 », Freud rend hommage aux poètes : « Ils sont de précieux alliés et il faut placer bien haut leur témoignage ».

Je vous confie qu’à la fin de mes études médicales à la faculté de médecine d’Alger en 85, il était question que je passe le concours pour pouvoir me classer et effectuer mon résidanat, je vous donne dans le mile, en psychiatrie !

J’avais effectué mon internat à L’hôpital psychiatrique Frantz-Fanon de Blida, j’ai été impressionnée et tout de suite séduite par l’approche non médicamenteuse (l’ergothérapie, la musicothérapie et le sport) qu’a introduite le Dr Frantz Fanon dès son arrivée en 1953.

Hélas, j’ai préféré rentrer chez moi, mon éloignement du cocon familial était trop lourd à gérer et quelques années en plus à passer au loin me semblaient impossibles.

Pour en revenir au lien entre la médecine et la poésie on pourrait voir la chose sous deux angles :

Le poète serait un « malade » qui aurait la conscience de soi de la poésie et qui considèrerait sa poésie comme sa « thérapeutique », avec un bénéfice psychique personnel qu’il retire de l’écriture de son poème.

Ou encore, la poésie serait une « thérapeutique » pour le poète mais pour le lecteur aussi. Les mots, écrit Freud en 1890, « sont l’outil essentiel du traitement psychique ». Le poète, par ses mots, peut soigner les âmes tourmentées comme par magie. Et oui, de la magie avec des mots qui sont souvent déliés de la phrase, qui ont une sensibilité particulière et qui fond références bien souvent à des maux.

Le poète possèderait l’art de combiner les mots, les sonorités, les rythmes pour évoquer des images, suggérer des sensations, des émotions pour se soigner et soigner les autres.

Le Matin d’Algérie : Vos poèmes sont illustrés par des belles aquarelles, c’est une belle rencontre, le stylo et le pinceau forment une sorte de symbiose, comment avez-vous réussi cet exploit ?

Yasmine Madaoui : Le stylo murmure des mots, la harpe murmure des mélodies, deux mondes qui se rejoignent dans « une ivresse poétique ». Imaginez l’œuvre poétique de Omar Khayyâm dans les « Rubaiyat» ou encore « Les Paradis artificiels » de Baudelaire, récités avec le murmure d’une harpe en musique de fond, c’est sublime. Le poète devient chanteur !

Le stylo dessine des mots, le pinceau dessine des apparences, deux univers artistiques qui se rencontrent. Imaginez qu’un poème, avec un contour graphique sur une page, forme un dessin qui illustre les vers ou encore qu’une belle aquarelle s’offre au regard d’un poète, c’est magnifique : Le poète devient peintre !

Une aquarelle est un feu d’artifice poétique,

Et les émotions, sur nos lèvres, un cantique.

Les pinceaux, les stylos, en nous, s’emmêlent

En un recueil aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Le Matin d’Algérie : Vos origines algériennes kabyles, votre double culture, nourrissent-elles cette maturité poétique ?

Yasmine Madaoui : Il est vrai que ma double origine, berbère et française, m’a fait côtoyer deux mondes différents et vivre dans chacun d’entre eux comme s’il était le seul mais m’a aussi doté de deux sensibilités différentes qu’il a fallu mixer quelque fois l’une au détriment de l’autre.

La culture et les traditions berbères et celles françaises sont loin d’avoir des passerelles qui les lient entre elles même si une histoire commune est née du fait de la colonisation. Quelque fois, je me dis que je suis le fruit de cette histoire commune avec tout ce qu’elle charrie avec elle de bon et de mauvais.

Apprendre à composer avec les deux en même temps a créé des déchirures et des plaies que j’ai recousues en enlaçant le fil de la chemise de la combative Jeanne d’Arc la pucelle et celui de Taqendurt de la reine guerrière Dihya.

Je tiens à préciser que je suis loin d’avoir atteint une maturité poétique. Je ne fais qu’apprendre à taquiner les mots :

Ma pensée dessine les contours de la feuille,

Laissant la rosée perlée y griffonner mes confessions,

Pour finalement ne plus prêter à mon recueil,

Que des vestiges de notes condamnées à la disparition.

La nymphe se révélera, alors, dans ma romance en deuil.

Le Matin d’Algérie : Est-ce que le regard du médecin a une influence sur le regard de poète ?

Yasmine Madaoui : Sûrement. La poétesse en moi, si je puis me permettre de me donner cette qualité et le médecin que je suis devenue de par mes études, ne font qu’une et même personne : Moi, avec ma sensibilité et mon amour pour les autres, ma colère quelque fois et mon soucis d’égalité avec la gente masculine.

Je ne me qualifierais pas de féministe mais de femme libre et déterminée à conserver mon indépendance. D’autant, que pour le médecin que je suis, la fameuse différence vient tout simplement du chromosome Y. Les hommes présentent un chromosome Y et un chromosome X, alors que les femmes ont deux chromosomes X. Cela change-t-il grand-chose ? Juste à donner à chaque sexe des forces qui lui sont propres pour vivre et en aucun cas donner des limites.

Le médecin connait le corps de la femme qui se trouve être aussi le mien et ne comprend pas cet irrésistible souhait de nos sociétés patriarcales et traditionnelles de le soumettre.

Je suppose que cela fait de moi une poétesse engagée dans le combat des femmes d’autant plus que la plupart des traditions religieuses sont castratrices pour les femmes. Elles se servent des différences physiques pour imposer leur hégémonie sur la gente féminine. Elles évoquent la responsabilité d’Eve et le péché originel, la ruse et la “tromperie féminine”, l’impureté de son corps capable de mettre au monde les enfants y compris de l’autre sexe.

La poésie est le vecteur qui s’est imposé à moi pour véhiculer ce sentiment d’injustice profonde.

Le vent ligote les épis de ses cheveux,

Comme des lianes pour museler

Sur sa bouche, le cri de sa rage étouffée.

Pour gronder, il lui reste, ses grands yeux,

Deux émeraudes, brillants des plus précieux.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les poètes qui vous influencent ?

Yasmine Madaoui : Cette question me met mal à l’aise car, quand les mots se bousculent, ce sont plutôt les événements, la vie de personnes, ma propre vie, les histoires de la mythologie et les contes d’enfant qui m’inspirent.

Mais je veux vous parler d’un petit recueil de poésie qui m’accompagne depuis 1980, date à laquelle je l’ai acheté à la foire d’Alger alors qu’il venait juste d’être édité à la SNED.

J’aime ce livre. Il a vieilli à mes côtés. Ses pages se sont jaunies sous la patine de l’âge, 43 ans ! J’ai personnalisé chaque poème par des croquis esquissés qui reflètent mon ressenti à leur lecture.

Je veux nommer « Cristal du rêve » de Rachid Zerrouki, Né en 1948, décédé en 2002, a fait ses études supérieurs à la faculté de médecine d’Alger.

« Je découvre Dieu en rompant la tige d’une fleur.

Je le perds en cherchant une demeure. »

Comme pour mon petit recueil, Les émotions qui s’en exhalent sont labiles. Elles apparaissent et puis s’en vont comme un cadeau éphémère qui laisse un goût d’inachevé. Il ne reste plus qu’à le relire de nouveau et comme un arbre non greffé, la saveur de son fruit sera à chaque fois renouvelée.

Le Matin d’Algérie : Peut-on dire qu’écrire est une sorte de délivrance pour vous ?

Yasmine Madaoui : Délivrance ? Un bien grand mot qui me fait rebondir à votre question première. La poésie serait donc une « thérapeutique » pour le poète. D’après Freud, les mots seraient l’outil essentiel du traitement psychique. Et donc, par des mots magiques le poète soignerait son âme tourmentée ?

Rachid Zerrouki répondrait: « Poète, nourri d’amertume autant que d’orgueil, j’ai pourtant suivi mon dur chemin jusqu’aux bords privés de mots !… »

Moi, je vous réponds :

«Au gré du lys d’étang, mes vers flottent en procession ;

Les jardins d’eau, lui prêtent sa fleur solitaire

Pour écrire en strophes ma virginale passion,

Et mon amour que les palabres des grenouilles grégaires

Finissent par noyer dans le reflux de mes obsessions. »

Entretien réalisé par Brahim Saci

samedi 9 septembre 2023

Lematindalgerie.com

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Le journaliste Belkacem Messaoudi s’est éteint à Alger

Le journaliste Belkacem Messaoudi, dit Da Belkacem, s’est éteint, le 12 août 2023 à Alger, à l’hôpital Mustapha Bacha, à l’âge de 81 ans. Paix à son âme.

Grand poète, auteur-compositeur inscrit à l’ONDA depuis 1976, auteur de plusieurs textes chantés par des chanteurs connus tels que Boualem Chaker, Mouloud Habib, et d’autres. Journaliste, animateur, producteur d’émissions culturelles de génie à la radio chaîne kabyle depuis 1963.

Belkacem Messaoudi est l’un des premiers journalistes de la radio chaîne kabyle, juste après l’indépendance, il fait un bref passage à la télévision, il fut l’un des premiers présentateurs du journal télévisé de l’Algérie indépendante mais c’est la radio qu’il préfère.

Il a été journaliste-producteur-animateur d’émissions radiophoniques jusqu’à sa retraite, nul n’oublie sa célèbre émission « Nouba g iɣṛiben » en collaboration avec Abdelkader Abdeladim, qui avait un succès considérable. Elle reste gravée dans la mémoire de cette époque et au-delà.

« Papa c’est la chaîne 2, il était plus présent à la chaîne 2 qu’avec nous, il a sacrifié sa vie pour la chaîne 2 et tamazight », témoigne son fils à Berbère télévision.

La Radio kabyle fut créée en 1948 par la France coloniale. Elle garda son nom jusqu’en 1975, puis elle devient la chaîne 2 diffusant ses programmes en cinq langues amazighes, principalement en kabyle, mais aussi en chenoui, chaoui, mozabite et targui.

Orphelin de père et de mère, Belkacem Messaoudi rejoint Alger à la fin des années 1950 vers l’âge de 15 ans où il poursuit des études secondaires puis entre à l’Ecole des beaux-arts.

C’est en fréquentant l’émission des amateurs de Cheikh Noureddine que s’ouvre pour lui les portes de la Radio pour un avenir radiophonique radieux d’une richesse culturelle immense, pour la belle carrière que nous lui connaissons.

Belkacem Messaoudi se retrouve aux côtés des grands noms de la radio, Si L’hocine Ouarab, normalien et compagnon d’études de Mouloud Feraoun, Si Mohamed Lamrani, proviseur de lycée, Larbi Bessai rédacteur en chef, Abdelkader Abdeladim, Ahmed Mahiou ancien professeur de maths, ne pas confondre avec l’ancien doyen de la Faculté de droit d’Alger, Boukhalfa Bacha, voir son livre « Cfawat n radio n teqbaylit ou l’apport immense de la chaîne 2 », préfacé par Saïd Sadi, édité en 2019 chez les Editions Frantz-Fanon.

Belkacem Messaoudi rejoint ainsi ceux qui ont marqué la chaîne radio kabyle, de Si Said Rezzoug à Abdelouahab Abdjaoui (Rachid Baouche), Said et Mohamed Hilmi, Ali Abdoun, Amar Ouyacoub, Amar Ouhada, Mohand Rachid, (Si Mohand Mohand Al Rachid), Meziane Rachid (Yala M’hamed), Arezki Nabti, Cheikh Noureddine (Noureddine Meziane), Kadri Seghir, Djamila Bachène , Amari Maamar, Lla Cherifa, Kamal Hamadi (Larbi Zeggane), Farhat Omalou, H’nifa, Bahia Farah, Louisa, Djamila, Hami Chérif, Mme Lafarge, Zoheir Abdellatif, Madjid Bali, Abderrahmane Hacène L’Hadj et sa sœur Djamila, l’épouse du réalisateur Abderahmane Bouguermouh, Ourida Sider, El Djida Thamchtouhth, Anissa Mezaguer , Lla Yamina avec comme seul instrument le ‘’tbell » (bendir), Si Ahmed Aïmène, les Toualbi (Mohand Ameziane, Mohand Chérif, Zoubir, Si Smaïl), Cheikh Ali Chentir, Madjid Benacer, Zahia Kharfallah, Ben Mohamed (Mohamed Benhamadouche), Hamid Medjahed, Mohamed Guerfi, Belaid At Mejqan, Boudjema Rabah, Makhlouf Gouatsou, Mohamed Ben Hanafi (Mohamed Aït Tahar), Cherif Nadir, M’henni Amroun …

Puis intervient une brève interruption radiophonique pour des raisons que nous ignorons, de 1965 à 1966, Belkacem Messaoudi est responsable de l’agence A.N.E.P d’Oran, mais en 1967, il revient à la radio chaîne kabyle, après un bref passage à la chaîne 3.

Il a produit une pléthore d’émissions, dont, La voix du disque en 1968. Chanteurs amateurs en 1969, Touksa lxiq en1988, Nouba g iɣṛiben, avec Abdelkader Abdeladim dans les années 80, Club de la presse en 1990, Chronique du jour de 1998 à 2004, s’en suivent des émissions sportives.

En commentant des matchs de football, son expression fétiche est «yekker uɣebbaṛ deg waluḍ », une expression qui marqua les esprits.

L’écrivain poète journaliste Youcef Zirem se souvient de son ami, « Il adorait Hocine Ait-Ahmed, paix à son âme. Lorsque le général Zeroual était à la tête de l’Etat, il me demandait souvent de venir dans son émission ; je lui expliquais alors que je ne suis pas d’accord avec les choix du régime, cela pouvait lui causer des soucis. Et un jour, j’ai accepté son invitation. Nous avons fait une émission mémorable : de nombreux journalistes, de tous horizons, venaient nous écouter, en nous regardant, sur place, c’était un direct. Mais, le lendemain, son émission ne pouvait plus se faire en direct. Décision venue d’en haut… »

Il fut un homme généreux, un homme de convictions, un érudit défenseur de la langue tamazight, de la langue kabyle.

Belkacem Messaoudi fut le premier à inviter Mouloud Mammeri en 1972 et Matoub Lounès en 1977.

Bien que retraité, il fut rappelé récemment par la radio Chaîne 2 pour animer une chronique culturelle, sa chronique Awal était diffusée chaque matin à 09h50 du dimanche au mercredi. Il devait commencer une nouvelle émission culturelle, Nouba isefra, en septembre prochain, malheureusement le destin en a décidé autrement, sa disparition va nous laisser un grand vide.

L’inhumation a lieu le dimanche 13 août dans son village Tassaft Ouguemoun.

Brahim Saci

PS : Je remercie Hamid Ait Said, poète homme de radio et de télévision, Hanafi Moualfi homme de radio, Belaid At Mejqan (Belaid Tagrawla) chanteur animateur à la chaîne 2 et à berbère télévision, Makhlouf Gouatsou animateur à la chaine 2 et le chanteur Hocine Ouahioune pour leur aide précieuse.

Le Matin d’Algérie


samedi 12 août 2023

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Marzouk Lattari, un chanteur musicien chaâbi virtuose

Dès son plus jeune son âge, Marzouk Lattari fut animé d’une grande passion pour la musique. Compositeur, musicien de génie, il a enregistré trois albums qu’on peut écouter sur Youtube.

Marzouk Lattari est natif du village Taourirt Moussa Ouamar, des Ath Douala, qui compte beaucoup d’artistes et de grands poètes dont le plus célèbre d’entre eux est le regretté Matoub Lounès. On peut citer aussi, Tiloua (Lounès Ladjadj) qui fait monter sur scène le jeune Matoub Lounès à l’âge de 16 ans en 1972, Matoub Moh Smaïl qui a chanté avec El Hasnaoui et Dahmane El Harrachi, Matoub Achour, Laichour Mokrane (Mokrane Lhadj Amar) que Matoub Lounès invitait régulièrement sur scène, Matoub Moussa, Matoub Hamid, Mehari Mustapha (Mustapha Ath Ouali), Loukan Ferhat (Ferhat Ait Aissi), Mohand Ou Bouzid, Messous Mohand Ouyidir (Mohand Ouyidir ath Amara), Krazem Mohand Ouamar (Mohand Ouamar Takrarth).

Marzouk Lattari est un artiste discret, comme le sont les plus grands. Il ne cherche pas la gloire il travaille pour l’art, d’ailleurs il joue pratiquement de tous les instruments, même si son instrument de prédilection, dont la difficulté pour la maîtrise n’est pas des moindres est le banjo, cet instrument majestueux est dérivé du luth Ouest-africain joué par les esclaves africains déportés aux Etats-Unis au dix-septième siècle, qu’on retrouve surtout dans le jazz et la country.

Le banjo fut introduit dans les années 40 dans le chaâbi par Hadj M’hamed El Anka qui est considéré comme le créateur du chaâbi actuel qui dérive du medh et de la musique arabo-berbéro-andalouse.

Hadj M’hamed El Anka a apporté sa propre touche au chaâbi en introduisant plusieurs instruments, le banjo, la mandole et le piano. On peut citer des grands noms dans la maîtrise du banjo, Cheikh Namous, Kaddour Cherchali, Dahmane Elharrachi, Hamid Lakrib, Mahboub Bati, Said Hennad, Ptit Moh, Mouloud Nait Ali, Marzouk Lattari.

En écoutant Marzouk Lattari, on est envahi par l’émotion qui s’en dégage, les chansons, la composition, l’orchestration témoignent d’une grande maîtrise à la fois rythmique et harmonique, nous sommes saisis par ce travail d’orfèvre et on sent tout de suite l’influence des grands maîtres du chaâbi.

Marzouk Lattari joue donc du banjo, de la mandole, du piano, du violon, de la flûte. Il a appris à écrire la musique grâce à un livre de solfège que son grand-père a ramené de Paris. En côtoyant les plus grands, il a considérablement perfectionné son jeu. Il a appris les modes au côté de Si Said Hennad, bras droit au banjo auquel il voue une très grande reconnaissance.

Marzouk Lattari a joué comme bras droit au banjo avec Cheikh Mehdi Tamache, élève de Hadj M’hamed El Anka, Kamel Messaoudi, au côté de son talentueux guitariste Mohamed El Amraoui, Matoub Lounès, Cherif Hamani son cousin, Kheloui Lounès, Moh Bouhanik, et d’autres. Il a côtoyé Moh Smail, Hacène Ahres, Moh Hessas, Lani Rabah, et d’autres…

En 1987, il fait une tournée avec Cherif Hamani comme bras droit au banjo. En 1988, il est le bras droit au banjo de Matoub Lounès au côté de Hamid Lakrib, ce dernier a marqué son époque, il s’est distingué par son jeu remarquable du banjo.

Hamid Lakrib était un musicien virtuose du banjo, dont la vie fut brève. Il décède en 1999 dans la solitude à 38 ans, il est originaire de Tala-Khelil, Ath Douala. Il accompagna de grands chanteurs, Akli Yahiatene, Amar Ezzahi, Kamel Bourdib, Mehdi Tamache, Youcef Abdjaou.

Marzouk Lattari fut le bras droit au banjo de Lounès Matoub de 1988 à 1992. Ce chanteur musicien de talent continue son chemin en créant, en composant. Il a toujours la soif d’apprendre, les projets foisonnent dans sa tête.

Marzouk Lattari est un artiste à découvrir ou à redécouvrir pour le plaisir de l’oreille, du cœur et de l’esprit.

Brahim Saci

PS :Je remercie Amar Laoudi pour son aide.

Le Matin d’Algérie

Mercredi 9 août 2023

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Le chanteur Mouloud, un talent parti trop tôt

lundi 5 juin 2023

Une pensée pour le chanteur Mouloud, (de son vrai nom Ahmed Ghezraoui).

Mouloud est originaire de Tizi-Ouzou, un grand artiste, universitaire, auteur compositeur, un fabuleux guitariste. Il a chanté le rock, le jazz, la country, la new wave, pop/rock, le reggae, le chaabi mais aussi le kabyle.

Il sort un 45 tour chez Déesse en 1979 en deuxième année de sociologie à l’université Paris 8. Il a fait beaucoup de concerts à travers toute la France et en Algérie, mais au niveau discographie c’est le parcours du combattant pour faire un album.

En 1987 il sort un album, « Retour aux sources sans frontières », qui lui a coûté en énergie et en sueurs, dont les chansons, Retour aux sources sans frontières – Rock Beur – Rain and tears – Yasmina…

De 1987 à 1992 ses chansons passent souvent à Radio Beur, surtout la célèbre chanson Yasmina. À partir de 1992 ses chansons restent régulièrement diffusées jusqu’à fin 90 à Beur FM.

Mouloud était un universitaire doué, un artiste, chanteur compositeur musicien brillant qui mérite qu’on se souvienne de lui.

J’ai eu la chance de le rencontrer début des années 90, je garde le souvenir d’un homme humble et discret, d’un artiste au grand talent, qui chantait aussi bien le rock, la new wave, pop/rock, la country, le jazz, le Reggae, que le kabyle.

En 1996, il a entrepris un travail colossal, l’enregistrement de reprises de 43 chansons algériennes kabyles et arabes ayant marqué plusieurs décennies, cette même année l’universitaire et poète Moh Cherbi l’invite dans son émission culturelle « Culturum » à laquelle je collaborais comme chroniqueur, c’est un souvenir mémorable. Les échanges avec Mouloud étaient de haute volée, un artiste éclectique d’un niveau musical épatant.

Triste destin pour ce passionné des arts, du chant et de la musique dans sa diversité, Mouloud s’est éteint bien trop tôt, le 23 décembre 2006, tragiquement des suites d’un arrêt cardiaque à l’aube de sa cinquantième année à Aubervilliers. Que sa belle âme repose en paix.

Brahim Saci

Le Matin d’Algérie

lundi 5 juin 2023

Accueil

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Le café littéraire de L’Impondérable de Youcef Zirem revient

jeudi 16 mars 2023.

Le café littéraire de L’Impondérable de l’écrivain Youcef Zirem revient après une brève interruption qui nous a parue interminable tant ce rendez-vous littéraire parisien était devenu incontournable.

Cette rencontre a lieu tous les dimanches à 18h au café restaurant L’Impondérable situé au 320 rue des Pyrénées dans le vingtième arrondissement de Paris, dans un beau quartier populaire, depuis le 17 septembre 2017.

Les nouveaux patrons du lieu Mourad et Sofiane ont continué cette belle aventure littéraire en assurant le plus chaleureux des accueils.

Un café littéraire à portée de tous, l’entrée est libre et les débats se déroulent dans le respect des différences, un exemple pour le vivre ensemble.

La convivialité et l’amitié se côtoient avec bonheur dans ce lieu grâce à la générosité de Mourad et Sofiane et au génie de l’écrivain Youcef Zirem qui anime et assure la programmation chaque semaine depuis maintenant de longues années.

Le café littéraire de l’Impondérable de Youcef Zirem est devenu un rendez-vous parisien quasi mythique, il est le seul café littéraire hebdomadaire parisien.

Beaucoup ont essayé de créer des rencontres hebdomadaires mais en vain tant il est difficile d’assurer une programmation chaque semaine, mais Youcef Zirem réussit cet exploit, écrivain prolifique populaire aimé de tous, les auteurs se bousculent pour être invités.

Beaucoup d’écrivains, plusieurs poètes, plusieurs artistes sont passés dans ce café littéraire.

Vanessa Kientz, Akli Drouaz, Claire Barré, Djoudi Attoumi, Anne-Véronique Herter, Djamal Arezki, Youcef Allioui, Ferhat Mehenni, Nacer Ait-Ouali, Mourad Bakir, Hamid Salmi, Farid Benmokhtar, Mohamed Aouine, Mennad Bounadi, Alexandra Pasquer, Brahim Hadj Slimane, Makhlouf Bouaich, Mohamed Hassani, Mohand Nait Abdellah, Messaoud Gadi, Amuqran At Yettura, Djaffar Benmesbah, Uli Rohde, Aqcic At Uqasi, Nadia Agsous, Tayeb Abdelli, Mouloud Behiche, Sonia Fatima Cherfa Turpin, Mahmoud Boudarène, Claude Georges Picard, Mika Kanane, Laurence Biava, Gérard Lambert, Ahmed Medjeber, Mohamed Ghafir dit Moh Clichy, Hamid Ait Said, Sandra Cardot, Yves Michalon, Bahia Amellal, Ghanima Amour, Azeddine Lateb, Ali Ait Djoudi, Hakime Allouche, Pierre Vavasseur, Brahim Saci, Mathilde Panot, Farida Aït Ferroukh, Hacène Hirèche, Mouanis Bekari, Kacem Madani, Lynda Chouiten, Loïc Barrière, Aumer U lamara,Tarik Mira, Ahmed Bouhlal, Sadia Tabti, Ben Mohamed, Horia Bouayad, Farid Alilat, Ahmed Ait Bachir, Akila Kizzi, Luis Dapelo, Salah Oudahar, Farid Galaxie, Hamid Challal, Ali Guenoun, Aziz Tari, Kamel Mezani, Fazia Kati, Mohand Dahmous, Madjid Hallou, Moussa lebkiri, Youcef Medkour, Madjid Benchikh, Hamza Amarouche, Sanhadja Akrouf, Jamil Rahmani, Hassane Hacini, Nafa Moualek, Arezki Metref et Mokrane Gacem, Laakri Cherifi, Sofiane Nait Mouloud, Dominique Martre, A. Wamara, Louisa B, Yasmina Hamlat, Henri Touitou, Amar Yaici, Madjid Boumekla, Malik Kazeoui, Mehdi Bsikri, Madjid Soula, Alain Mahé, Yelas, Yamina Haifi, Abdelkarim Tazaroute, Akila Lazri, Said Kaced, Kada Sabri, Rabha Aissou, Stephan Ghreener, Ahviv Mekdam, Edouard Moradpour, Hocine Redjala, Abderrazak Larbi Chérif, Lili Oz Amelie Dalmazzo, Mohand Tilmatine, Fatima Kerrouche, Akram Belkaïd, Mohand Kacioui, Nora At Brahim, Rezki Rabia, Azar N-Ath Quodia, Azeddine Idjeri, Mahmoud Boudarene, Nacer Ait Ouali, Hassani Mhamed, Muhand Nait Abdellah, Azal Belkadi, Tayeb Abdelli, Madjid Boutemeur, Masin Ferkal, Ahmed Medjebeur.

Ce sont des rencontres qui transforment, cultivent et rendent meilleur, il y règne à chaque fois une atmosphère quasi fraternelle.

Chacun peut sans tabou échanger avec l’auteur dans le respect mutuel. La qualité des échanges émerveille toujours, et l’on voudrait que cela dure et se prolonge même tard dans la nuit.

Après le débat, place à la séance dédicace, puis les discussions se poursuivent autour d’un verre ou d’un couscous.

Nous sortons de là le cœur et l’esprit remplis de lumière et nous pensons déjà au dimanche suivant, hâte d’y être.

Brahim Saci

Le Matin d’Algérie

jeudi 16 mars 2023.

Accueil

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Lâaldja, un vibrant hommage à une mère lumineuse

L’écrivain poète journaliste Youcef Zirem nous revient, après « Chaque jour est un morceau d’éternité » chez Douro, « Eveiller les consciences » chez Fauves, en publiant « Lâaldja, notre mère » chez Fauves éditions et nous surprend une nouvelle fois avec bonheur en nous ouvrant les portes de son cœur.

Ce livre est l’un des plus bels hommages, l’un des plus grands messages d’amour de la littérature d’un écrivain à sa mère.

Nombreux sont les écrivains, poètes, qui ont rendu hommage à leur mère, Alexandre Dumas fils, écrit : » Si jeune que l’on soit, le jour où l’on perd sa mère, on devient vieux tout à coup »

Albert Cohen dans « Le livre de ma mère » dédie une des odes les plus merveilleuses, des plus déchirantes à sa mère, « Soyez doux chaque jour avec votre mère. Aimez-la mieux que je n’ai su l’aimer…aucun fils ne sait vraiment que sa mère va mourir ».

Christian Bobin dit dans son livre, La Part manquante, « Les mères se laissent quitter par leurs enfants et l’absence vient, qui les dévore. On dirait une loi, une fatalité… »

C’est la plume tremblante que je tente d’écrire quelques lignes sur ce livre écorché, poignant, chargé d’émotions « Lâaldja, notre mère » de Youcef Zirem, tant cette femme lumineuse ressemble à ma mère disparue.

En 2018 j’étais de passage en Kabylie et je suis allé rendre visite à la famille de Youcef Zirem, accompagné de ses frères Mohand-Chérif, Zakkaria et mon frère si Mokrane, je n’oublierais jamais la générosité de ce regard, la lumière qui jaillissait du visage de cette femme, généreuse, Na Lâaldja, la maman, nous apportant le café et des gâteaux. J’ai passé une belle après-midi mémorable à échanger avec Hadj Ali Zirem le papa, sur l’histoire et la culture, dans cette maison sereine, bénie.

Dès la première page nous sommes saisis pas cette phrase qui donne le ton au livre « À la mémoire de ma mère Lâaldja, partie rejoindre la lumière éternelle, le 21 septembre 2022, à 16h10. À la mémoire de yemma, celle qui m’a tout appris, qui m’a guidé sur les chemins de l’humanisme, pour la remercier encore une fois et pour toujours. », puis c’est une citation de Romain Gary qui ouvre le récit. « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger du pain froid jusqu’à la fin de ses jours. »

Youcef Zirem perd une maman qu’il n’a pas vue depuis 17 ans, les mots s’effacent lorsqu’il faut décrire ce qui ne peut être décrit, la détresse est incommensurable, devant l’inéluctable, la destinée qui s’abat comme un couperet sur celle qu’on ne reverra jamais.

L’exil est parfois cette prison qui n’a pas de nom, elle vous sépare de tout, elle vous broie, elle vous brûle à petit feu, le sort semble alors jouer resserrant les nœuds, le souffle peine et se raréfie.

Un récit limpide comme sait le faire Youcef Zirem, et nous sommes emportés par l’onde qu’aucun récif ne saurait arrêter, l’auteur essaie de relativiser, bref est notre passage sur terre, s’interroge, mais de tout temps l’homme cherche en vains des réponses sur le mystère de son existence, il faut accepter ce qu’on ne peut changer.

Nous avançons à côté de Youcef Zirem, partageant sa souffrance, ses larmes, son chagrin, une part en lui manque aujourd’hui indéniablement, même si elle a toujours manquée durant ces longues années d’un exil forcé, car Youcef Zirem est profondément humain, il aspire à liberté, à la démocratie pour les siens, à l’égalité, à une justice sociale pour tous, pour un pays qui mérite mieux, sans ces conditions, le retour semble improbable.

Comment supporter la douleur de la séparation, l’absence, de cette maman tant aimée, par ces enfants, sa famille, son village et au-delà ?

L’Akfadou tremble devant cette vie si généreuse qui s’éteint, mais il sait que le souvenir demeure comme une lumière éclairant la mémoire. L’humanisme transmis par cette maman hors du commun qui a vécu dans l’humilité, la compassion, le don de soi, donner sans rien attendre en retour continue de rayonner à travers ses enfants, sa famille, ses proches, pour que nul n’oubli Na Lâaldja, cette femme au regard d’un ange, au grand cœur, souriant à chaque jour naissant quel que soit le temps, soulageant les âmes.

À travers cet émouvant récit, on se rend compte que malgré les douleurs et les larmes, la beauté l’emporte, l’espoir, la lumière nous remplissent le cœur, on en sort que plus fort, plus humain.

Na Lâaldja fait partie de ces âmes « qui sans tambour battant inventent des bonheurs » Que sa belle âme repose en paix.

Brahim Saci

« Lâaldja, notre mère » de Youcef Zirem aux éditions Fauves.

Le Matin d’Algérie

1 mars 2023

LEMATINDALGERIE.COM

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« Slimane Azem, blessures et résiliences », de Hacène Hirèche

L’universitaire, l’intellectuel et militant, Hacène Hirèche, vient de nous surprendre avec bonheur avec une publication, qui est un émerveillement, Slimane Azem, Blessures et résiliences chez les éditions l’Harmattan.

Qui mieux que Hacène Hirèche pour écrire sur le légendaire Slimane Azem, ce poète, chanteur, visionnaire, génial, qui a marqué le vingtième siècle par sa verve poétique et son engagement artistique. Slimane Azem disait haut et fort ce que le peuple pensait tout bas, que ce soit sous le joug du colonialisme français ou sous la dictature de l’Algérie indépendante, luttant toute sa vie pour une Algérie plurielle, démocratique, dans sa dimension amazighe, dans sa diversité culturelle et linguistique. Son engagement lui valut de mourir en exil loin de la terre des ancêtres qu’il aimait tant.

Le livre s’ouvre sur une citation du philosophe français Jacques Derrida, « Ce qu’on ne peut pas dire, il faut surtout pas le taire, mais l’écrire ». Cette citation résonne et donne comme une tonalité au livre.

La préface de l’universitaire Mokrane Gacem, perspicace et incisive, nous plonge dans le génie littéraire de Hacène Hirèche et l’univers captivant, de son livre, Slimane Azem, Blessures et résiliences, et s’offre à l’esprit du lecteur comme une offrande bienfaitrice qui nous transporte dans l’univers créateur de Slimane Azem. Mokrane Gacem nous donne le ton et la cadence de ce livre touchant et poignant.

Dès les premières pages nous sommes transportés vers ce passé qui n’est pas si lointain, da Slimane c’était hier, c’est aujourd’hui, tant il continue de vivre dans nos cœurs, dans le cœur de cette Kabylie tant aimée. Slimane Azem a su transfigurer les affres de l’exil, les injustices subies, pour magnifier un élan poétique jamais égalé.

Des livres écrits sur Slimane Azem celui-ci semble le plus complet, le plus documenté, le plus dense aussi dans son analyse subtile qui élève sa portée, qui rend ce livre, attachant, qui nous émeut et nous transporte à travers la vie à la fois tragique, torturée et fascinante de Slimane Azem.

Un livre extraordinaire et passionnant, qui nous renseigne, nous éclaire, sur les interrogations, incompréhensions, incertitudes, l’arbitraire, l’injustice et la chape de plomb qui frappèrent le poète libre. Hacène Hirèche lève le voile, grâce à une recherche minutieuse sur la vie, l’itinéraire et le parcours du poète légendaire.

La société kabyle a fait sienne le verbe libre, source d’équilibre, d’harmonie avec la terre et le ciel, Slimane Azem en était le porte-parole pendant plus d’un demi-siècle. Si, Si Mohand Ou Mhand marqua la deuxième moitié du 19ème siècle, Slimane Azem marqua lui, la deuxième moitié du 20ème siècle.

Slimane Azem comme Si Mohand Ou Mhand, est entré dans la légende de son vivant, et continue de faire rêver des générations grâce à ses compositions de génie qui demeurent intemporelles. Son œuvre rayonne au-delà des frontières, plus le temps passe plus on redécouvre la portée exceptionnelle de son génie créateur.

Ce livre de Hacène Hirèche sur le légendaire Slimane Azem, finement écrit, émouvant, captivant, est un baume pour le cœur et l’intellect.

Brahim Saci

23/10/2022

LEMATINDALGERIE.COM

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Mouna Aguigui, un philosophe errant

André Dupont dit Mouna Aguigui, qui nous a quittés le 08 mai 1999, à l’âge de 87 ans, fut un philisophe errant que j’ai bien connu à Beaubourg, où je déssinais les touristes comme caricaturiste, portraitiste, dans les années 80.

Comme Jaber El Mahdjoub, il a marqué le quartier Beaubourg par son amour de la liberté. De tels hommes sont rares aujourd’hui où le matérialisme sauvage semble tout acheter, le coeur et l’esprit.

Mouna, homme libre, était là, pour éveiller les consciences. Il y avait toujours du monde autour de lui, des jeunes et moins jeunes, qui l’écoutaient et engageaient la conversation avec lui. À chaque fois je m’arrêtais pour l’écouter comme pour me ressourcer et reprendre des forces, avant de descendre sur le parvis pour dessiner. 

Il disait qu’il faut toujours être libre quoi qu’il en coûte.

Un peu plus bas sur le parvis, Banana, un africain, faisait son spectacle, tournant en dérision un batteur chanteur de rock, il tape sur une banane accrochée comme une cymbale , et des couvercles de poubelles en guise de caisses claires, tout en criant, banana ! 

En haut du parvis, il y avait le théâtre de rue de John Guez au talent exceptionnel, mettant en scène le public, émerveillant des générations de passants. Il tenait une petite baguette qu’il maniait comme un chef d’orchestre pour faire jouer les personnages.

Une époque où la liberté avait encore un sens à Paris.

https://fr.cyclingheroes.com/fr/blog/aguigui-mouna-cycliste-clochard-philosophe

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 Jaber El Mahjoub, artiste saltimbanque, philosophe errant

Jaber El Mahjoub, artiste saltimbanque, philosophe errant

L’artiste tunisien, peintre, musicien saltimbanque, auteur compositeur Jaber El Mahjoub s’est éteint à Paris le 21 octobre 2021 à l’âge de 83 ans, paix à son âme.

J’ai eu la chance de le connaître, je garde le souvenir d’un artiste libre, humble et généreux. Je l’ai connu début des années 80 à Beaubourg, il faisait de l’animation en chantant et en jouant du oud tout en tapant des pieds, il y avait chaque fois beaucoup de monde autour de lui. Je dessinais là-bas à l’époque comme caricaturiste portraitiste, chaque après-midi, le chant et le oud de Jaber résonnaient dans tout le quartier Beaubourg, il semait de la joie de vivre. Je restais souvent là, parfois des heures à l’écouter, les gens riaient, il nous rendait heureux. 

 Un peu plus bas sur le parvis, Banana, un africain, faisait son spectacle, tournant en dérision un batteur chanteur de rock, il tape sur une banane accroché comme une cymbale , et des couvercles de poubelles en guise de caisses claires, tout en criant , banana !

En haut du parvis, il y avait le théâtre de rue de John Guez au talent exceptionnel, mettant en scène le public, émerveillant des générations de passants. Il tenait une petite baguette qu’il maniait comme un chef d’orchestre pour faire jouer les personnages.

À cette époque la liberté avait encore un sens à Paris.

Quelques années avant sa mort, Jaber et moi, prenions souvent un café ensemble chez Said, au café, Aux Marronniers, au 347 rue des Pyrénées. Nous nous croisions aussi chez Azouz le libraire, vendeur de presse au 391 rue des Pyrénées. Jaber a connu à Paris beaucoup d’artistes kabyles, comme Slimane Azem, Oukil Amar et d ‘autres, lui aussi chantait dans sa jeunesse, il avait même enregistré un 45 tour   » Ya madame Serbila ». Il aimait évoquer sa mère avec ses tatouages berbères, en disant ma mère était berbère.

Artiste reconnu de son vivant, humble et discret, ses peintures sont célèbres des états-unis à Paris. Trois mois après sa mort la mairie du vingtième arrondissent de Paris, lui rend un vibrant hommage en exposant ses tableaux, de janvier au mois de mai 2022.

Jaber El Mahdjoub a été inhumé M’Saken dans son pays natal, en Tunisie.

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« Éveiller les consciences », la nouvelle publication de Youcef Zirem

« Éveiller les consciences », la nouvelle publication de Youcef Zirem

Après «Chaque jour est un morceau d’éternité», paru aux éditions Douro, Youcef Zirem nous revient comme un enchantement avec un livre passionnant, «Éveiller les consciences», publié chez Fauves éditions.

Le titre interpelle tout esprit cherchant l’éclaircie dans l’obscurité qui tend à s’étendre aujourd’hui comme pour plonger la mémoire dans l’amnésie.

« Éveiller les consciences », arrive donc à point nommé, comme un éveil salvateur pour ne pas sombrer. Dès les premières pages, Youcef Zirem nous rappelle l’éveil pacifique du peuple Algérien, « Lorsque les jeunes et moins jeunes sont sortis dans la rue le 16 février 2019, à Kherrata, en Kabylie maritime, ils ne savaient pas que leur geste amorçait un nouveau cycle de luttes en Algérie, toute lutte sincère génère un éveil. De larges fractions de la population se sont éveillées et réclament désormais leur droit à la dignité, à la liberté, à la justice sociale ».

Ce livre se présente agréablement sous forme d’entretiens avec des écrivains algériens, qui apportent un nouveau souffle comme pour réchauffer et rafraîchir l’univers littéraire parisien. Youcef Zirem a cette originalité, celle de donner la parole à plusieurs écrivains entre 2004 et 2006, où chacun s’exprime et donne sa vision sur la littérature et l’actualité du monde dans lequel il vit.

C’est ainsi que vingt-deux écrivains prennent la parole, dont Mustapha Benfodil, Bachir Mefti, Chawki Amari, Akram Belkaid, Ali Malek, Habiba Djanine, Abdelmadjid Merdaci, Rachid Mokhtari, Slimane Ait Sidhoum, Boualem Sansal…

Nous ne pouvons nous empêcher de penser à l’inventeur des grands entretiens littéraires dans les années 50, aux entretiens radiophoniques de Jean Amrouche qui a réussi à convaincre et à donner la parole à de nombreux penseurs, écrivains, tels que, Gide, Claudel, Mauriac, Giono, Ungaretti, Pierre Emmanuel ou Jouhandeau.

Ce livre à l’écriture agréable est un moment de littérature. Le lecteur ne boudera pas son plaisir en tournant les pages avec lenteur pour faire durer le jaillissement de lumière qui se dégage de chaque entretien. Mais qui mieux qu’un poète peut mener ces entretiens ?

Dans une Algérie qui peine à se démocratiser, qui n’encourage ni la littérature ni les arts, l’écrivain tente tant bien que mal à décrire la réalité saisissante et celle cachée pour forger avec sa sueur un certain chemin du bonheur, qu’il sait fragile, mais ne plie pas, il essaie de dompter les obstacles et surmonter les difficultés.

Tant d’efforts et tant de peines consentis par des générations d’écrivains, pour tenter d’éveiller les consciences, espérer et tracer des perspectives heureuses pour un lendemain meilleur où l’élan démocratique pourra s’imposer comme seule lueur salvatrice.

Youcef Zirem a l’art de mener les débats, il sait trouver la bonne question pour amener l’écrivain à se dévoiler, à se confier, à livrer ses pensées les plus intimes. Boualem Sansal qui a acquis une renommée internationale dit « c’est le drame qui m’a amené à l’écriture », Ali Malek nous confie « écrire pour prolonger une certaine innocence », Bachir Mefti avoue « l’écriture est une question de survie ». Chacun de ces écrivains est allé au fond de lui-même pour répondre au poète journaliste écrivain Youcef Zirem.

Pour l’écrivain enseignant chercheur Abdelmadjid Merdaci, « Sans liberté de penser, il n’y a pas de littérature ». Magistral !

Brahim Saci

Le Matin D’Algérie

https://lematindalgerie.com

01/02/2022

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« Chaque jour est un morceau d’éternité », de Youcef Zirem

16/01/2022

Cette nouvelle publication de Youcef Zirem arrive comme une bouffée d’air dans le paysage littéraire parisien. C’est un Ovni littéraire qui nous réconcilie avec l’écriture sensible et vagabonde qui vient chatouiller notre sensibilité.

L’écrivain Youcef Zirem, après « Libre comme le vent » publié par Fauves éditions et une quatrième édition de « histoire de Kabylie, le point de vue kabyle » publiée par les éditions Yoran Embanner, revient pour le plus grand bonheur des amoureux du livre avec « Chaque jour est un morceau d’éternité, journal parisien 2005-2015 » aux éditions Dourou.

Le livre s’ouvre sur une citation de Christian Bobin, qui donne un ton et un élan qui invite au voyage, à la réflexion, à la méditation. « Il n’y a rien d’autre à apprendre que soi dans la vie. Il n’y a rien d’autre à connaître. On n’apprend pas tout seul, bien sûr. Il faut passer par quelqu’un pour atteindre au plus secret de soi. Par un amour, par une parole, ou un visage ». Par cette élévation spirituelle et philosophique nous plongeons avec bonheur pour découvrir l’univers fabuleux de l’écrivain poète humaniste Youcef Zirem.

L’auteur a ce don et cette magie rare que partagent seulement les plus grands écrivains, comme Faulkner, Camus, Balzac, ou Feraoun, pour décrire l’humain et raconter la vie. Chaque jour est un morceau d’éternité, écrit sous forme de journal qui va de 2005 à 2015, avec des citations et des poèmes, nous transporte et nous émerveille.

Ce journal est une écriture aérée pleine de poésie et de lucidité qui invite le lecteur à suivre l’auteur, à s’interroger, à aimer. Il y a dans ce journal des rencontres, des quêtes, spirituelles, philosophiques. Chaque page apporte sa dimension poétique comme pour nous rappeler la beauté du monde malgré parfois des cieux lourds. « Je retrouve le Paris plein de rêves que la crise sanitaire obscurcit aujourd’hui ». On suit chacun des pas de l’auteur en essayant de ne rien perdre ni du regard ni de la pensée, l’on découvre que le meilleur est toujours possible.

Les pages semblent se tourner toutes seules comme pour ne pas troubler la quiétude qui émane de la narration, un peu plus loin nous sommes accueillis par une citation de Verlaine, « L’Art, mes enfants, c’est être absolument soi-même », pour magnifier l’élan poétique, la sensualité et le mysticisme qui se dégagent de chaque page. On ne peut s’empêcher de penser au Journal de Mouloud Feraoun, par l’humanité et l’émotion qui s’en dégage et le désir d’une liberté exigeante non négociable, comme un sursaut dans la conscience humaine.

La forme du livre est aussi des plus originales, les jours racontés portent un titre qui invite sans attendre à aller plus loin, pour ne perdre aucun pas, aucun regard du poète. Youcef Zirem nous rappelle les origines kabyles d’Alain Bashung, de Marcel Mouloudji, cet habitué de Saint-Germain-des-Prés. On retrouve une citation du poète chinois du huitième siècle, Tou Fou, surnommé le dieu de la poésie, aimé et admiré par Jacques Chirac.

Youcef Zirem nous raconte un concert donné par votre serviteur au conservatoire municipal Camille Saint-Saëns du huitième arrondissement de Paris le 7 juin 2006, il nous décrit l’ambiance chaleureuse de ce moment précieux du partage culturel, de la musique kabyle dans ce haut lieu de l’enseignement musical parisien. Il nous parle aussi du poète chanteur visionnaire Slimane Azem, cet immense artiste épris de liberté qui adorait Paris.

Il évoque aussi maintes fois l’Algérie qui peine à se démocratiser. La liberté et l’amour se côtoient entre illusions et désillusions, mais la poésie en sort toujours salvatrice pour ramener l’équilibre et l’harmonie. Le 16 juin 2015, Youcef Zirem écrit, « réhabiliter l’harmonie du monde, un titre quasi prophétique, qui sonne si juste aujourd’hui ».

Tout au long des pages de ce journal, on a l’impression de marcher à côté de Youcef Zirem dans Paris, on a envie de continuer la route avec lui, on ne veut pas s’arrêter. On veut que le poète continue à nous raconter. L’auteur cite Woody Allen : « Échouer à Paris, c’est mieux que réussir ailleurs ».

Brahim Saci

Chaque jour est un morceau d’éternité, journal 2005-20015 Éditions DOUROU Janvier 2022.

 Le Matin d’Algérie

16/01/2022

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Les étoiles se souviennent de tout» est le roman de Youcef Zirem paru aux éditions Fauves. Comment un groupe de résistants kabyles a sauvé des enfants juifs dans Paris sous l’occupation. Ce livre est une merveille de la littérature.

C’est un rafraîchissement poétique du style littéraire pour les passionnés du livre. Une immersion éblouissante dans le Paris et la Kabylie des années 1940.

Ce roman « Les étoiles se souviennent de tout » de Youcef Zirem, est le bienvenu dans le paysage littéraire. L’auteur vient une nouvelle fois nous surprendre pour notre plus grand bonheur avec un enchantement littéraire qui interpelle le cœur et l’esprit.

«Les étoiles se souviennent de tout » est une plongée dans l’histoire, le roman se déroule dans les années 40 entre Paris et la Kabylie. On retrouve des pans de l’histoire souvent méconnus, une histoire humaine poignante. Comme un magicien des mots Youcef Zirem sait si bien jongler entre le roman et l’histoire pour étancher la soif du lecteur. On se prend d’affection pour les personnages, on évolue avec eux dans cette époque trouble écorchée des années 40.

Ce roman raconte une épopée vraie, comment des résistants kabyles aidés par la grande mosquée de Paris et de son recteur le cheikh Si Kaddour Benghabrit ont redoublé d’efforts en dépit de tous les dangers pour sauver des enfants juifs dans Paris sous l’occupation.

Des tracts sont rédigés en langue kabyle pour ne pas éveiller les soupesons des nazis et de la Gestapo appellent les kabyles à aider les enfants juifs pour les sauver de la déportation, d’une mort certaine. Youcef Zirem réussit avec maîtrise et sobriété à nous immerger dans ces années obscures de l’occupation nazie en France. Le style épuré et fluide nous permet de mieux appréhender l’atmosphère étouffante de cette époque blessée.

Ce roman soulève des questions, apporte des réponses et nous aide à comprendre la complexité des situations humaines sous un regard philosophique pour dénouer les nœuds et enlever les brumes qui nous empêchent de voir certaines vérités et rendre hommage à certains engagements fraternels humains. Ce livre de Youcef Zirem nous éclaire et nous rend plus humains.

Samedi 26 septembre 2020

Auteur

Brahim Saci

Le Matin D’Algérie

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Youcef Zirem : « La Cinquième mascarade »

Youcef Zirem vient enrichir la littérature francophone avec son roman, la cinquième mascarade, chez Fauves Éditions. Nous pouvons dire que c’est un livre qui tombe à pic quand on voit le Hirak, la révolution qui se déroule en Algérie qui est porteuse d’espoir.

« La cinquième mascarade » est un roman qui émerveille par sa force et interpelle le cœur et l’esprit par sa lucidité. On retrouve des personnages qui se débattent dans les soucis de la vie de tous les jours, dans une société inégalitaire où même l’amour semble interdit. Un livre poignant, un hymne à la liberté, à l’espoir dans cette époque trouble de toutes les déchirures, où la lumière peine à percer les ténèbres imposées par l’absurde et le non-sens.

Un roman qui dépeint les illusions et les désillusions d’une jeunesse blessée de l’Algérie de l’indépendance à nos jours. Face à l’une des plus féroces dictatures au monde, la résistance est toujours là, l’amour aussi, la soif de liberté hante tous les esprits, ce qui laisse entrevoir un avenir qui peut être meilleur.

La folie et la déraison tentent de faire plier les cœurs et les esprits sans toutefois y parvenir. Le lecteur s’identifie parfois aux personnages et se sent proche de Sabrina, Malika, Khaled, Farid que nous n’avons pas envie de quitter tant nous sommes touchés par leur quête d’idéal et de justice.

L’histoire bien que romanesque paraît si réelle. Au fur et à mesure qu’on avance et qu’on tourne les pages on découvre le soleil sauvegardé au fond des cœurs qui donne l’énergie vitale pour œuvrer dans la bonne direction mais aussi la lutte pour effacer les atmosphères funèbres qui empoisonnent le quotidien.

Un peuple qui semble usé par les années noires d’obscurantisme où l’impensable, la démesure, nourrissent la terreur qui façonne le quotidien d’un pays livré aux hyènes où les valeurs sont déchiquetées. On évolue avec les protagonistes entre espoir et désespoir.

Mais malgré les impasses et les jours sombres, les yeux ne se tournent plus vers la terre à la recherche d’un tombeau, mais vers le ciel pour un renouveau, les corps usés courbés se redressent, comme pour renaître. Sabrina, Malika, Khaled, Farid ont appris par la force des choses à apprivoiser la souffrance et à vivre avec les blessures.

Mais les cicatrices sont là pour nous rappeler afin de chasser l’oubli et l’impunité. Celui qui se souvient par où il est passé saura où il va. Même par temps couvert et les hivers, il faut être lucide à tout prix pour ne pas sombrer. Les loups qui tiennent le pouvoir méprisent le peuple au point de le laisser dans la misère plus bas que terre. À la détresse morale s’ajoute l’injustice sociale qui touche surtout les plus faibles. La dictature a instauré la terreur et l’infamie. Les protagonistes réussissent malgré tout à tenir le cap à l’image d’une jeunesse sacrifiée mais toujours debout.

Youcef Zirem réussit avec art et magie un élan salvateur pour transfigurer les souffrances de tout un pays, dans un style limpide poétique et épuré qui nous rappelle les plus grands écrivains comme William Faulkner, Émile Zola, Mouloud Feraoun ou Albert Camus, où le verbe est porté, élevé, mis à nu pour ne dire que l’essentiel loin du superflus pour ne saisir que le vraisemblable, la vérité. Youcef Zirem malgré un style qui à première vue peut paraître des plus libres par sa fluidité applique au roman une rigueur quasi-scientifique pour peindre comme le peintre une fresque psychologique d’une société malade où les inégalités sociales sont criardes, où les maux sont multiples.

Youcef Zirem sait que le salut n’est pas dans la fuite lâche mais dans la résistance et la lutte pour se libérer des chaînes de la dictature qui érige l’oppression et la barbarie. Il sait que La vie l’emporte toujours et qu’un sursaut philosophique salvateur est toujours possible. L’injustice doit être combattue. Dans une société algérienne qui semble vouée au malheur depuis l’indépendance, l’esprit lucide doit dépasser l’échec pour ne plus se plier. Il interroge et s’interroge, décryptant par l’expérience humaine les conflits et les comportements qu’impose un système injuste, pour démystifier le réel parfois étouffant.

« La cinquième mascarade » nous apprend que malgré les incertitudes, l’espérance d’un avenir meilleur peut jaillir au bout du tortueux chemin. Youcef Zirem à travers ses personnages réussit à faire passer le message que le combat pour la dignité, la démocratie, n’est jamais perdu.

« La Cinquième mascarade », le roman de Youcef Zirem chez Fauves éditions.

Auteur

Brahim Saci

Samedi 17 octobre 2020 

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Matoub Lounès la fin tragique d’un poète », de Youcef Zirem

Matoub Lounès la fin tragique d’un poète, de Youcef Zirem est comme une lumière dans le paysage littéraire.

Youcef Zirem nous surprend une nouvelle fois avec joie par la publication d’un beau livre sur le légendaire Matoub Lounès aux éditions Fauves. La couverture du livre est originale, il s’agit d’un tableau,

une peinture portrait de Matoub Lounès, l’artiste peintre a connu le poète chanteur. Il n’est pas facile d’écrire sur ce géant de la culture Kabyle, poète, musicien, auteur-compositeur chanteur, militant infatigable des causes justes.À juste titre, l’approche de Youcef Zirem est des plus pertinente, un style épuré accrocheur, fluide, forgé par la clairvoyance et la volonté toujours vive d’écarter les superflus pour aller toujours vers l’essentiel, qui accapare dès les premières lignes l’attention du lecteur, le regard fixé sur les pages pour ne rien perdre ni de la lumière qui jaillit des mots et tournures ni du rythme apaisant dans une volupté poétique magnifiant la verve tranchante et éclairée du récit.

Youcef Zirem sait nous tenir en haleine. Youcef Zirem nous dévoile un poète vrai, ami de la muse, manipulant la langue kabyle avec grand art et une dextérité saisissante. Matoub Lounès était proche de son public. Ses admirateurs étaient émerveillés par des textes percutants, une voix  grave particulière, un style musical travaillé, des mélodies envoûtantes, le tout dans une langue kabyle recherchée, où les mots sont choisis avec amour et l’expérience du vécu pour toucher le cœur et l’imaginaire kabyle en adéquation avec le réel, défi sans cesse renouvelé. 

Recréer le monde par le langage poétique dans la recherche d’un idéal au-delà du réel, dans une société kabyle où la poésie est un art de vivre. Page après page, apparaît un poète généreux, amoureux des libertés, humble, fidèle en amitié, proche de son peuple. Nous découvrons un artiste écorché, meurtri dans une quête de l’absolu, d’un amour insaisissable, d’une justice sans cesse bafouée, dans un monde en mutation où les inégalités se creusent de plus en plus. Matoub Lounès, en ardent défenseur des libertés, criait haut et fort des vérités à l’instar du légendaire Slimane Azem auquel il vouait une admiration sans bornes.Comme Slimane Azem, il est resté libre, poète qu’aucune force n’a pu ni plié ni corrompre. Matoub Lounès tombe dans un guet-apens en Kabylie le 25 juin 1998 à quelques kilomètres de son village natal, la thèse de l’assassinat politique soulevée par ses fans semble aujourd’hui se préciser, Matoub dérangeait. Une vraie enquête reste à faire pour déterminer les vrais auteurs et les commanditaires du lâche assassinat de l’un des plus grands poètes algériens kabyles du XXe siècle.

Poète vrai incompris aux multiples blessures bravant l’incompréhension, la folie de son époque, Matoub Lounès a été l’ennemi d’une dictature bien établie avec ses rouages, ses valets, semant le mal et la destruction, érigeant la corruption en valeur, pour s’assurer la pérennité. Nous découvrons aussi les zones d’ombres entourant son assassinat, les intrigues les manipulations, les trahisons, du sommet du pouvoir jusqu’à l’entourage du poète.Des questionnements assaillent le lecteur désespéré à la recherche de réponses. Youcef Zirem a cette magie rare qu’ont seulement les plus grands écrivains, pour ne citer que Faulkner, Zola, Hugo ou Gabriel Garcia Marquez, pour cette grande liberté dans la narration, mais avec une rigueur scientifique, où s’élèvent des interrogations.

Une plume jaillissant, pourfendant les ombres dans une quête perpétuelle de lumière et de vérité. Youcef Zirem nous dépeint un témoignage poignant d’une époque mouvementée déchirée à travers cet artiste hors du commun qu’est Matoub Lounès dont l’œuvre influence et influencera bien des générations. « Matoub Lounès la fin tragique d’un poète » éditions Fauves, enrichit le paysage littéraire, un fabuleux livre à lire, à découvrir. 

Auteur

Brahim Saci

Le Matin d’Algérie

Mardi 6 octobre 2020

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 Libre, comme le vent » de Youcef Zirem : un hymne à la liberté, à l’amour « Libre, comme le vent » est une bouffée d’oxygène dans le paysage littéraire. Félicitations à ce grand poète romancier qui ne cesse de nous émerveiller avec de belles publications. 

Ce fabuleux livre « Libre, comme le vent » est comme une éclaircie dans un ciel obscurci. Le poète est là heureusement pour nous rappeler quand tout semble pencher vers la nuit, qu’il est toujours possible de puiser au plus profond de soi les forces pour en tirer la lumière, pour être « libre, comme le vent ». Voici un titre évocateur, il interpelle le cœur et l’esprit de l’homme dont le mental est déchiré, enchaîné par les chaînes rouillées des désirs superficiels et éphémères qui font de lui l’esclave de l’illusion, où la quête effrénée pour satisfaire l’appétit vorace de l’ego, l’enferme dans l’incertitude grandissante d’une liberté qui semble impossible à atteindre. La poésie de Youcef Zirem forgée par l’expérience et les errances nous dit que le meilleur est toujours possible et que parfois un poème, un aphorisme, peut nous mener libres au bout du chemin.

La poésie de Youcef Zirem est comme cette source enchantée bénie par les dieux où coule la vérité, celle qui jaillit du fond des âges, éternelle, de toute beauté. Notre temps est court mais nous gaspillons l’énergie précieuse à courir derrière des chimères qui nous mènent vers le gouffre, et là, on ne peut s’empêcher de penser à Baudelaire, lui qui a sondé l’âme humaine. La poésie de Youcef Zirem nous donne des ailes, nous rend libres. Elle nous parle, nous approche comme une amie, comme pour nous murmurer à l’oreille qu’il est toujours temps de s’évader, de s’envoler. Youcef Zirem à travers ces vers libres nous libère de toute entrave et conditionnement. Ces aphorismes nous rappellent la brièveté de l’existence ou nous résument en peu de mots l’essentiel, la vérité fondamentale, éclairant ainsi le mental trop longtemps alourdi par une dialectique déformée par le monde matériel. Loin de chercher à convaincre, les aphorismes de Youcef Zirem sont hors du temps, ils paraissent comme une lueur d’espoir pour les âmes perdues qui ont peur du miroir, et ceux en quête de sens.

 C’est une poésie qui se laisse boire jusqu’à satiété, mais en vérité celui qui plonge dans cette eau de la terre et du ciel voudrait y rester, pour ne plus en sortir, tant la béatitude de l’essentiel loin du superflu brille comme le soleil qui donne vie. Le poète a un regard juste sur le monde qui l’entoure. Il est témoin de son temps, il voit la folie du monde, (…Happé par la solitude, le joueur de saxophone s’arrête; son instrument détruit, il laisse le chaos se propager; dictatures imposées par le nouvel désordre mondial, les caravanes du mensonge s’emballent… Ivresse impossible, le papillon est déjà ors-jeu; tes neurones saccagés frétillent; seul le désir se plaît à trouver son chemin…).

Le poète est toujours à l’écoute du monde, Youcef Zirem rend un bel hommage au peuple algérien admirable, uni dans la fraternité et l’amour dans son identité berbère, amazigh, dans sa diversité culturelle et linguistique, pour libérer le pays de la dictature et instaurer enfin après tant de sacrifices une vraie démocratie, et retrouver la grandeur du soleil d’Afrique. (…Peuple algérien, tu es magnifique ! Laisse-moi te dire combien je t’aime, laisse-moi te dire combien je t’admire ! Laisse-moi te dire que je j’ai jamais douté de ta grandeur !…Par la force des choses je vis loin de toi…Mais je n’ai jamais cessé de penser à toi…L’exil est, parfois plus dur que la mort…je me sens renaître…aucune armée au monde ne peut s’opposer à ta soif de liberté, de dignité, de justice sociale…Ce qui se passe dans le pays va bouleverser toute l’Afrique du Nord…Peuple algérien, sois patient ta victoire est certaine…Peuple algérien, bientôt tu exerceras ta souveraineté, dans les règles de l’art, sans désir de vengeance, mais avec cet amour de l’autre qui a fait la force de nos ancêtres depuis la nuit des temps…Peuple algérien, tu as beaucoup souffert mais tu es en marche pour ta liberté. Peuple algérien, dans ta marche vers la lumière, tu es beau…)Cet hommage est un hymne à l’amour, à la liberté, comme un beau chant, un beau poème lyrique à la louange de cette révolution algérienne pacifique extraordinaire, saluée par le monde. Il y a dans ce beau livre des quêtes multiples, cherchant un sens, il y a aussi des interrogations qui vont au-delà de notre réalité terrestre, vers l’univers, tentant toujours de saisir un élan salvateur.

« Libre, comme le vent » de Youcef Zirem, chez les éditions Fauve.

Auteur

Brahim Saci

Jeudi 10 septembre 2020

Le matin d’Algérie

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 » Fauves Editions

Merci Brahim SACI pour ces mots d’une grande justesse et d’une vérité touchante 🥳 Une merveilleuse critique pour découvrir le nouveau recueil de Youcef Zirem, une page qui chante la poésie dans ce qu’elle a de plus grand 🌬 « 

Merci beaucoup Fauves Editions, ce nouveau livre du grand Youcef Zirem « Libre, comme le vent », est une pure merveille, c’est la poésie que j’aime, qui m’éclaire et qui m’interpelle .

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Mohand Cherif Zirem : « Un écrivain authentique doit être un citoyen du monde »

Mohand Cherif Zirem Poète journaliste de talent, Mohand-Chérif Zirem a beaucoup écrit dans la presse, il a aussi plusieurs ouvrages à son actif. Universitaire, il est psychologue clinicien, il est donc de ceux à même de comprendre les bouleversements de la société dans laquelle il vit.

Le Matin d’Algérie :

Vous êtes un auteur prolifique parlez-nous de vos livres ?

 Mohand Cherif Zirem 

J’écris depuis que j’avais 11 ans. J’ai débuté en arabe, puis en tamazight et puis en français. J’écris plusieurs livres dans ces trois langues. Certains de mes ouvrages ont été publiés, d’autres pas encore. J’ai publié entre autres : Les Nuits de l’absence, Brahim Saci sur les traces de Slimane Azem, L’Amour ne meurt pas et Je vais encore prendre le large. Je suis édité en Algérie et aux USA. Je suis traduit en italien. On peut dire que j’ai laissé quelques traces dans le monde fabuleux de l’écriture. En outre j’ai fait plusieurs préfaces pour nombre d’auteurs algériens et étrangers. J’écris pour témoigner, pour apporter un plus à mes lecteurs, un tant soit peu.

 Vous avez étudié la psychologie, est-ce que cela vous aide dans votre écriture ?

 Mohand Cherif Zirem 

Oui je suis psychologue clinicien, sorti de l’université d’Alger en 2004. J’ai soulagé les patients dans deux grands CHU de la capitale. Et depuis des années j’interviens comme psychologue dans la presse et dans mes conférences. La psychologie m’aide dans l’écriture. Je ne me contente pas de noircir les feuilles, mais je tente, toujours, de pénétrer dans l’âme humaine pour l’analyser et tenter de la décrypter. Ce n’est pas du tout facile de faire ça, mais je fais de mon mieux.

 Dans un pays qui peine à se démocratiser, où les crises sont multiples, quelle est la place de l’écrivain ?

  Mohand Cherif Zirem 

L’écrivain a du mal à se faire une place dans le monde d’aujourd’hui ; un monde qui se matérialise et qui se déshumanise démesurément. Notre beau pays traverse des crises multidimensionnelles depuis des décennies. Les nobles valeurs ont tendance à disparaître et les gens lisent de moins en moins. Cependant, l’écrivain a le devoir d’apporter un plus à sa société et au monde entier. Un écrivain authentique doit être un citoyen du monde qui est à l’écoute de tout ce qui touche l’humain. L’écrivain peut orienter, interpeller, accompagner ses lecteurs.

 Le monde est secoué par des bouleversements sans précédents, la gestion de la crise sanitaire, freine les révolutions, en restreignant les libertés, en Algérie, la transition démocratique devient urgente, qu’en est-il du Hirak ?

Mohand Cherif Zirem 

La crise sanitaire complique la situation de l’Algérie, un pays déjà fragile et secoué par des crises qui semblent éternelles. Le Hirak est un mouvement singulier qui aspire à libérer notre chère patrie. Les millions de personnes qui manifestent dans la rue sont à saluer. Personnellement, je ne rate aucune occasion pour exprimer mes aspirations démocratiques dans la rue dans mes écrits, et ce, depuis

plusieurs années.

Actuellement, il est temps de penser à de nouvelles formes de protestation pacifiques pour que l’Algérie se démocratise. Notre combat pour la liberté doit

s’inscrire dans la durée. Le chemin sera encore long. Donc, il faut investir dans l’humain : via la culture, l’éducation et l’inculcation des valeurs humanistes aux générations montantes, des générations qui peinent à trouver leurs repères. Seule la démocratisation réelle de l’Algérie permettra l’évènement d’une nouvelle ère de liberté et de prospérité.

Nous devons, sans cesse, semer l’amour, la tolérance, le respect de l’autre et bien d’autres vertus, lesquelles vont nous permettre d’accéder à un lendemain meilleur.

Auteur

Entretien réalisé par Brahim Saci

Le Matin d’Algérie / Vendredi 6 novembre 2020

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Hamza Zirem : « L’écrivain éloigné de son pays doit se recréer continuellement »

Hamza Zirem est né en 1968 à Akfadou. Il a enseigné la langue française pendant plusieurs années. En 2009, bénéficiant d’une bourse d’études dans le cadre du réseau international ICORN, il a été accueilli en Italie par la municipalité de Potenza. Depuis 2010, il entreprend la profession de médiateur interculturel et linguistique.

Hamza Zirem a collaboré avec plusieurs revues et journaux : Rencontres Artistiques et Littéraires, Algérie Littérature/ Action, La Grande Lucania, Controsenso Basilicata, La Pretoria, Territori della Cultura… Hamza Zirem est l’auteur d’une dizaine de livres. Il est co-auteur de la traduction des entretiens radiophoniques de Jean El Mouhoub Amrouche avec Giuseppe Ungaretti (UniversoSud, 2017).

Il a été nommé, par l’Universum Academy Switzerland, Ambassadeur de la Paix pour son précieux témoignage dans le domaine culturel. Il a obtenu de prestigieux prix littéraires en Italie: Premio Nuova scrittura attiva (Tricarico), Premio Europa (Porlezza), Premio Salvo D’Acquisto (Pescara), Premio Universum Basilicata (Potenza), Premio AlberoAndronico (Roma), Premio La Pulce Letteraria (Villa D’Agri) et Premio La Rosa d’Oro (Torre Alfina). Hamza Zirem a été nommé

membre du comité scientifique du Centre Universitaire Européen du Patrimoine Culturel. Ses textes ont été insérés dans de nombreuses anthologies.

Le Matin d’Algérie : 

Après des études universitaires, vous avez enseigné pendant quelques années la langue française, j’essaie d’imaginer la difficulté d’exercer ce métier dans une Algérie où le pouvoir politique prône l’arabisation.

Hamza Zirem : L’enseignement est un métier très enrichissant et très exigeant. Il ne consiste pas seulement à aider les élèves à apprendre, l’éducation à l’école compte beaucoup et doit amener les apprenants à réfléchir à la manière dont ils peuvent contribuer à l’édification d’un monde meilleur. De mon expérience personnelle, je me rappelle surtout des textes de grands auteurs, qui ne faisaient pas partie du programme officiel, que j’étudiais avec mes élèves et qui nous transmettaient des regards observateurs sur la société ainsi qu’un sens profond des rapports humains. L’école algérienne a toujours été utilisée à des fins politiques.Les diverses «réformes scolaires», entamées au cours des années, n’ont pas vraiment pour objectif une refonte pédagogique, les idéologies planifiées du régime ont intentionnellement détérioré le système éducatif. Dans son étude intitulée « Crise linguistique en Algérie: les conséquences de l’ arabisation », l’universitaire Lily Keener a écrit en 2019 : « En ce qui concerne l’Algérie, qu’il soit de la langue ou de la religion, le gouvernement ne désire que monopoliser tout afin de garder le pouvoir, et de plus, il ne désire que le pouvoir. Il ne s’intéresse ni à la question de la langue, ni de la culture. La langue arabe a bien été exploitée comme un outil destiné à la domination des Algériens. Chez le gouvernement algérien n’existe qu’une histoire de corruption qui a conduit le problème islamiste jusqu’à la décennie noire ainsi que la politique d’arabisation jusqu’à l’empêchement de la modernisation ».

Pouvons-nous dire que ce sont les contradictions, le manque d’horizon d’un pays qui se referme sur lui-même qui vous a ouvert les portes de l’écriture et vous a poussé à partir ?

Hamza Zirem : J’ai grandi dans un milieu familial très propice à l’éveil culturel. Je me suis rapproché davantage de l’écriture suite à mes rencontres déterminantes avec certains copains durant les études universitaires, nous avions vécu des expériences très formatrices et les lieux que nous fréquentions étaient de véritables bouillonnements culturels. En outre, dpuis 1990, j’ai entamé une correspondance littéraire en échangeant les idées avec de nombreux écrivains francophones qui m’ont encouragé à publier mes propres textes.

Parmi eux, je peux citer Djamel Amrani, Michel Tournier, Jeannie Varnier et Michel Poissenot. Après avoir exercé pendant une quinzaine d’années dans le domaine de l’enseignement, j’ai quitté l’Algérie en 2007. J’ai vécu pendant plus d’une année en Norvège et puis je me suis installé en Italie. Abandonner son pays est toujours un choix douloureux. Les raisons qui poussent les Algériens à quitter le pays sont multiples.La situation actuelle de l’Algérie est désastreuse: le président de la république et les membres du gouvernement sont illégitimes, le chômage est grave et endémique, les émeutes sont récurrentes, la flambée des prix érode continuellement le pouvoir d’achat des familles et la majorité de la population vit sous le seuil d’une extrême pauvreté, il n’existe aucune liberté d’expression, l’absence de démocratie est totale, la violation des droits de l’homme est systématique, l’incessante détention des militants du Hirak est arbitraire, la gestion de la crise sanitaire liée au Covid-19 est très mauvaise…

Vous vivez depuis plusieurs années en Italie, où vous avez réussi à vous imposer en publiant des livres en italien et en français, parlez-nous de vos ouvrages ?

Hamza Zirem : Ma première suite poétique, parue aux éditions françaises Clapàs, remonte à 1997 et depuis j’ai continué de publier des recueils de poèmes, quelques essais littéraires, des entretiens avec certains auteurs, des fables pour enfants et des romans. J’ai également écrit le texte d’une pièce théârale qui a été représentée par la troupe Gommalacca à l’occasion de l’inauguration de « Matera, capitale de la culture européenne 2019 ». Je suis aussi co-auteur de la traduction des entretiens radiophoniques de Jean El Mouhoub Amrouche avec le poète italien Giuseppe Ungaretti, un livre publié chez UniversoSud en 2017. Dans quelques mois paraitra mon nouveau recueil de poèmes intitulé « La persistance des vieux jours » avec une introduction de Philippe Poivret.

L’Italie vous a adopté, vous avez obtenu de prestigieux prix littéraires ainsi que des nominations de très haut niveau comme ambassadeur de la paix et membre du conseil scientifique du Centre Universitaire Européen du Patrimoine Culturel de Ravello. Parlez-nous de ces heureux événements ?

Hamza Zirem : On m’a attribué des prix littéraires et des nominations, et les différents motifs des reconnaissances sont minutieusement expliqués par les jurys responsables. J’avais bénéficié d’une bourse d’études dans le cadre du réseau international ICORN et je suis accueilli par la municipalité de Potenza au sud d’Italie, en Lucanie. Invité dans un cadre officiel m’a énormément aidé à organiser facilement beaucoup de rencontres culturelles pour parler de mes livres et d’autres sujets. J’avais, par exemple, organisé en 2009 avec le professeur Luigi Serra (un chercheur universitaire en études berbères et un ami de Mouloud Mammeri) un colloque international sur la Kabylie comme région emblématique de la Méditerranée. Oui la Lucanie m’a adopté. Cette région méridionale a accueilli de nombreuses et importantes civilisations méditerranéennes, des Grecs antiques aux hommes illustres du XXe siècle.

Une région riche en paysages qui, sur quelques kilomètres, changent considérablement : des côtes sableuses ou découpées, des lacs aux montagnes, des châteaux aux fermes ; elle offre des décors splendides très différents. Le sud d’Italie a su garder une réelle authenticité semblable à la Kabylie, avec des gens viscéralement attachés à leur terre, à leur culture et à leur langue.Les Lucaniens ont fièrement conservé leurs traditions aux rites anciens et ils ont su mettre à profit toutes les stimulations culturelles. Cette terre riche en produits gastronomiques est une gardienne excellente d’un patrimoine ancien et raffiné. Chaque commune est un haut lieu de valeurs culturelles d’où émergent des faits, des us et coutumes d’une grande richesse.

Le caractère de l’Italien du sud est souvent jovial, on peut discuter de tout avec lui, vu sa facilité d’approche et son humanité. Les Lucaniens sont ouverts au monde par tous leurs sens, ils sont admirablement armés pour recueillir le trésor illimité de sensations et de jouissance que la Lucanie met à leur disposition. Ils gardent en eux intacts la puissance, l’audace et le besoin d’appréhender le monde dans sa réalité physique, ils sont de vrais habitants de la terre. Ils vivent en harmonie avec l’univers en atteignant un haut niveau de plénitude morale. De cet accord profond et essentiel, entre la Lucanie et ses habitants, nait une parfaite grâce.Après avoir passé plus d’une année en Norvège où les personnes sont très froides comme leur climat, je me retrouve beaucoup mieux ici au sud de l’Italie dans le climat de la culture méditerranéenne, je ne me sens pas dépaysé et je découvre beaucoup de choses similaires entre l’Afrique du nord et le sud de l’Italie : les traditions et les us, certains faits historiques, les rythmes de la musique, la saveur culinaire, l’architecture, l’accueil des gens, la mentalité, la sympathie, la vie communautaire et même la langue dont beaucoup de termes arabes et berbères sont utilisés dans les dialectes lucaniens.

Y a-t-il des reconnaissances ou des évènements culturels importants auxquels vous aviez participé qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

Je suis parfois invité par des universités, des établissements scolaires et des associations culturelles pour participer à des événements culturels. Chaque rencontre me procure de grandes satisfactions. Je cite quelques épisodes qui me viennent à l’esprit en ce moment.

Lors d’un festival de la poésie des pays méditerranéens qui s’est tenu à Nusco le 24 octobre 2009, les élèves de cinq lycées d’Irpinia dirigés par leurs professeurs ont étudié et traduit mes poèmes du français vers l’italien et même du français vers le latin. Ils m’ont consacré d’admirables critiques littéraires qui ont été publiées dans le numéro 4 de la revue «Il Monte». Ma suite poétique intitulée «Saisir le présent », parue dans la revue Algérie Littérature / Action en 2005, a été traduite en norvégien par le traducteur de Nedjma de Kateb Yacine : Kjell Olaf Jensen et a été publiée en 2008 à Stavanger. Mon roman « Inno alla libertà di espressione » a été étudié à l’Université de la Basilicate par les étudiants du département des sciences humaines.En décembre 2010, un de mes textes est publié à Florence dans une anthologie, consacrée au thème de la liberté des idées, imprimée en 7000 copies et distribuée gratuitement dans tous les instituts scolaires du cycle secondaire de la Toscane. Dans un de ses livres, le grand écrivain italien Rocco Brindisi me cite dans plusieurs passages une trentaine de fois. Après avoir lu mon roman 

intitulé « L’exil norvégien d’un écrivain kabyle », le poète Oudjedi Khellaf m’a écrit un long commentaire, voici un petit extrait : « La première impression qui se dégage de ce roman est la poésie dont il regorge. (…) Ton écriture ressemble à celle de Mouloud Feraoun ou Albert Camus par sa simplicité, à celle de Mouloud Mammeri par sa poésie et à celle de Kateb Yacine par sa profondeur humaine ».

Est-ce que vous pourriez mettre en évidence quelques brefs extraits de votre roman que vous venez de citer pour donner une idée bien précise, aux lecteurs de notre journal, de ce que vous écrivez ?

« Le rôle de Massi en tant qu’écrivain est d’ouvrir son cœur et ses idées à ses interlocuteurs, d’exprimer sa vision des choses, ses craintes et ses aspirations. L’acte d’écrire est, d’une certaine manière, un acte risqué qui suppose beaucoup de courage et d’abnégation dans le contexte où il vivait. Répondant aux questions qu’on lui pose, Massi évoque sa collaboration au journal Akfadou News et savoure encore ces temps durant lesquels il s’efforçait de sensibiliser les lecteurs sur des questions de morale, sur l’importance de la citoyenneté souveraine et sur le déclin de l’ouverture démocratique qui a gangréné l’Algérie jusque dans ses moindres recoins.Face à l’oppression, ses articles se sont faits virulents, ce qui lui a valu un emprisonnement. L’écriture journalistique l’a fait voyager abondamment. Sa cause était juste et son combat était indispensable. Sa conscience demande à ce que quelqu’un le comprenne et poursuive sa lutte. Peut-être qu’un jour ses signaux seront plus forts que l’inhumanité de ceux qui l’ont poussé à l’exil. (…) Massi est un terrien, qui s’est nourri de vérités simples. C’est cela qu’il tente de traduire dans ses livres, par besoin de le rappeler au monde qui l’oublie, quand il ne se désintéresse pas, préférant les plaisirs et les vanités.

Massi est quelqu’un qui a besoin du ciel mais dont les pieds demeurent ancrés dans le sol, il a besoin du concret, de toucher, de sentir, de voir et d’entendre avec les mots de tous les jours. Ses sentiments s’appuient sur des valeurs qui ne visent que ce qui peut rendre le monde et les hommes meilleurs. L’encre dans laquelle il plonge sa plume n’est pas celle qui rédige les savants dictionnaires, mais celle où le cœur puise ce qui le fait battre. (…) C’est quoi l’exil ? Une omniprésence d’un état d’esprit énigmatique. Vidée de sa substance vivante, l’âme s’engourdit et s’éteint dans un profond sommeil. Comme le vent qui souffle nerveusement sur le no man’s land, le bateau de Massi a du mal à trouver son port. Les flashbacks douloureux l’empêchent d’oublier les temps malfaisants et les périples âpres. (…) L’expérience de l’expatriation est une épreuve douloureuse et éprouvante.L’écrivain éloigné de son pays doit se recréer continuellement une ambiance avec des couleurs imprécises. Massi reconsidère son exil dans ce qu’il contient d’épaisseur de survie, de souffrance, de joie inventée et de liberté recherchée. L’exil est une tension qui vise à fragmenter tant d’expériences humaines. Le regard de Massi est braqué vers un avenir de sentiments blafards. Sa vision est déroutante dans un mélange de symboles et d’interprétations confuses. La déraison de son époque l’a contraint à consommer la bêtise des jours contrariés. Il reconnaît l’inanité de son cheminement décérébré ».

En France, les écrivains algériens souffrent du manque de visibilité pour la majorité car l’accès aux médias est souvent impossible. Pensez-vous que l’Italie offre plus l’ouverture et plus de perspectives de réussite aux auteurs étrangers ?

Oui l’Italie offre certainement plus de possibilités aux écrivains étrangers par rapport à la France. Au fil des années, la reconnaissance des différentes cultures et l’écoute des témoignages d’auteurs étrangers deviennent de plus en plus importants. L’intérêt pour la littérature produite par des auteurs d’origine étrangère en Italie est né dans le cadre d’un cours universitaire sur la communication interculturelle, initié par l’enseignante Paola Ellero qui avait déclaré : «Les productions culturelles des étrangers constituent, au-delà de leur valeur littéraire, un outil pour dépasser les frontières qui conditionnent encore notre façon de penser et de vivre le phénomène migratoire et la présence de citoyens immigrés dans notre pays. Ils nous invitent à regarder la réalité, souvent entachée de stéréotypes, à travers les yeux de ceux qui ont cherché et trouvé l’hospitalité parmi nous, parvenant également à s’intégrer.

Face à l’augmentation des flux migratoires de ces dernières années, à l’image transmise par les médias, un changement de perspective dans notre façon de voir l’immigré est de plus en plus nécessaire. La littérature des migrants en langue italien peut jouer un rôle important dans ce processus, car elle reflète dans le présent de ces nouveaux voisins notre passé, pas substantiellement différent, même s’il est refoulé, d’hommes et de femmes qui ont dû abandonner leur terre pour chercher ailleurs une meilleure vie ».

L’Italie n’est pas épargnée par la crise sanitaire mondiale, comment vivez-vous cela ?

On résiste en espérant que les choses rentreraient dans l’ordre après la saison hivernale. On se rend compte que la première vague de la pandémie n’a pas servi de leçon aux gouvernants, on se retrouve une nouvelle fois avec un manque flagrant de préparation. La deuxième vague du coronavirus est brutale, elle dévoile les disparités du système sanitaire italien et les hôpitaux du sud risquent de chavirer. Pour le moment, les autorités ont catalogué les vingt régions en zones jaunes, oranges et rouges, impliquant différentes restrictions.

Quel regard portez-vous en Italie sur la révolution pacifique algérienne du Hirak ?

Un collectif d’Algériens résidents en Italie a été créé pour soutenir le Hirak. Il organise souvent des activités à la place Cordusio de Milan et rassemble des dizaines de personnes très actives qui se solidarisent avec les manifestants en Algérie et sensibilisent l’opinion italienne. Les protestations menées par le Hirak algérien étaient très impressionnantes. Les messagers de la révolution du sourire, depuis le mois de février deux mille dix-neuf et pendant plus d’une année, ont organisé des manifestations de masse plusieurs fois chaque semaine en Algérie et dans plusieurs pays étrangers où résident nos concitoyens. Ils ont hissé notre âme que l’on tente d’assujettir, ils continuent à réclamer un état civil et non militaire, ils ont brandi des slogans captivants, leurs chansons  improvisées valent mieux que mille discours.

Ils ont mis l’intérêt collectif au dessus de tout, ils se sont rappelé des sacrifices de nos martyrs, ils ont traversé toutes les villes et tous les bourgs pour libérer nos âmes enchainées et abattre les injustices qui ont perduré. Ils ont franchi des océans en démence et des territoires consternés pour allumer sur nos fronts la flamme de l’espoir. Ils supportent encore de longues attentes pour tracer d’authentiques chemins, ils résistent aux aléas des quatre saisons pour figurer l’arc-en-ciel. Ils affrontent constamment de très grandes difficultés causées par le régime dictatorial des militaires. Beaucoup de personnes sont arrêtées et arbitrairement emprisonnées à cause de leurs opinions, même le drapeau amazigh dérange ceux qui ont renié notre identité. Les hirakistes sont des militants vigoureux et ils s’expriment pacifiquement en réinventant nos aspirations avec de géniales trouvailles. Ils s’efforcent de garantir des lendemains qui chantent pour ouvrir les fenêtres du pays sur la promesse de l’aube. L’Algérie libérée des tyrans est une espérance pour tous. Les messagers de la révolution du sourire ont désobéi à la mort programmée de l’Algérie pour déjouez les ivresses et les fureurs des décideurs illégitimes. Les agents du désordre ne peuvent brouiller les pistes perpétuellement. Après la pause forcée, due à la pandémie, les hirakistes renaitront avec de nouvelles formes de lutte. Avec leur détermination, ils résisteront jusqu’à l’instauration d’une transition démocratique et iront jusqu’au bout avec le projet du changement radical pour éteindre l’incendie causée par les pyromanes du pouvoir. Cette révolution extraordinaire, ignorée par presque tout l’Occident, se poursuivra certainement jusqu’à la chute de la dictature des généraux. Les revendications de liberté et de démocratie soulevées dans le plus grand pays africain entraîneront des changements majeurs dans l’ordre géopolitique de l’Afrique du Nord et auront un impact sur le monde entier. Ces changements seront d’une importance fondamentale en ce qui concerne notamment l’avenir de la
politique étrangère des différents pays européens.

Auteur

Entretien réalisé par Brahim Saci

  Le Matin d’Algérie

Jeudi 19 novembre 2020

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Café littéraire parisien L’Impondérable, le rendez-vous incontournable de Youcef Zirem

Paris compte cinq cafés littéraires historiques, « Les DeuxMagots » à Saint Germains des prés, que fréquentaient jadis Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, un lieu de rendez-vous d’artistes et d’intellectuels, Guillaume Apollinaire, Elsa Triolet, Louis Aragon, André Gide, Picasso et d’autres.

« Le Procope » dans le 6ème arrondissement de Paris, La fontaine, Racine, Diderot, d’Alembert, Beaumarchais, Voltaire, Balzac, Nerval, Hugo, George Sand, Musset et Verlaine s’y sont attablés. Aujourd’hui Amélie Nothomb, Éric-Emmanuel Schmitt fréquentent ce lieu.

« Le Café de la Paix », place de l’opéra dans le 9è arrondissement, fréquenté par de nombreux intellectuels, écrivains, Maupassant, Victor Hugo, Émile Zola, Oscar Wilde, Paul Valéry, André Gide, Marcel Proust.« Le Café de Flore » dans le 6ème arrondissement, fréquenté par Guillaume Apollinaire, Picasso, Boris Vian, Serge Reggiani, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Ionesco.

« La Closerie des Lilas » dans le 6ème arrondissement, Bazille, Renoir, Monet, Sisley, Pissarro, Émile Zola, Paul Cézanne, Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Edmond de Goncourt, Paul Verlaine, Paul Fort, Lénine Guillaume Apollinaire, Alfred Jarry. Amedeo Modigliani, Germaine Tailleferre, Paul Fort, André Breton, Louis Aragon, Pablo Picasso, Jean-Paul Sartre, André Gide, Paul Éluard, Oscar Wilde, Samuel Beckett, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Henry Miller, ont fréquenté cet endroit.Le café littéraire de L’Impondérable de l’écrivain Youcef Zirema lieu tous les dimanches depuis plus de deux ans dans le 20ème arrondissement de Paris, plus précisément au 320, rue des Pyrénées. Beaucoup d’artistes, d’intellectuels, d’écrivains s’y côtoient chaque dimanche. Mais bien que ce soit le seul café littéraire qui a lieu chaque semaine à Paris, la presse française, curieusement, n’en parle pas.

Ce café littéraire est pourtant un exemple pour le vivre ensemble et l’ouverture culturelle. C’est un lieu convivial, où les échanges se font dans la curiosité, l’amitié, et la bonne humeur. Les poètes, les écrivains, les artistes en général, sont toujours les bienvenus.

Mathilde Panot, députée de la France insoumise est venue parler de la situation sociale en France, elle a évoqué la lutte des gilets jaunes, du « Hirak » la révolution du peuple algérien dite du sourire, puisqu’elle a été en Algérie, en Kabylie, rencontrer les révolutionnaires. Mathilde Panot a aussi parlé des mouvements révolutionnaires en Amérique latine et à travers le monde.

Les artistes, le écrivains, les intellectuels de tous bords viennent parler de leurs publications. L’écrivain Youcef Zirem assure la programmation et anime toujours les débats avec brio.Après une présentation et un échange entre l’invité et Youcef Zirem, la parole est donnée au public. Chacun est libre d’intervenir et de poser la question qu’il veut, même celui qui vient de rentrer, qui n’a rien suivi, tout le monde l’écoute avec bienveillance et l’invité lui répond, tout se passe dans le respect du vivre ensemble.

Ce café littéraire situé dans un quartier populaire joue un rôle éducatif. Les rencontres sont toujours chaleureuses et conviviales. Un repas est souvent offert après la rencontre. Les gens restent souvent très tard et en profitent pour échanger autour d’un verre entre eux et avec l’invité.Moise Kemmache le patron du lieu contribue aux côtés de Youcef Zirem à faire vivre ce café littéraire, on leur dit un merci et un grand bravo ! C’est vraiment un exemple d’ouverture culturelle dans le respect de la diversité et du vivre ensemble.

Dans une société parisienne qui a tendance à se refroidir dans un individualisme grandissant dans un repli sur soi effrayant, le café littéraire de l’Impondérable est comme une oasis dans un désert brûlant, ou un coin du feu dans un hiver glacial.Certains m’ont dit attendre chaque dimanche avec impatience. Ce rendez-vous est devenu incontournable pour beaucoup de parisiens et non parisiens.

Auteur

Brahim Saci

Dimanche 6 septembre 2020

Le Matin d’Algérie

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Le « HIRAK », la révolution du peuple algérien dite du sourire 

Mon grand ami l’écrivain Youcef Zirem que je considère comme l’un des plus grands écrivains francophones contemporains algériens dit toujours qu’il ne faut mythifier personne et il a raison. Je sais que l’Algérie depuis l’indépendance a tout fait pour nous conditionner comme font tous les pouvoirs despotiques, totalitaires, pour ne voir qu’avec des œillères, une seule religion, une seule langue, un seul écrivain, un seul artiste, souvent ceux qui gravitent autour de la cour du roi. L’histoire n’oublie jamais rien.

Seule une véritable démocratisation permettra à chacun d’avoir sa place, sans elle rien n’est possible ! La révolution actuelle dite du sourire le « Hirak » qui secoue l’Algérie depuis février 2019 est déjà gagné dans les esprits. Le peuple algérien s’est réveillé, éveillé, décidé à faire tomber le système despotique vieilli qui étrangle le pays depuis l’indépendance.

Sans démocratie rien n’est possible, ni la justice sociale, ni la justice tout court, ni la liberté d’être, de penser, d’opinion, d’action. Un ami rêvant d’une Kabylie indépendante me disait récemment reprocher au « Hirak » les slogans en langue arabe, mais il faut voir au-delà car le but est la chute du régime, de la dictature pour instaurer une démocratisation, mais la langue berbère, la langue kabyle est à peu près présente à travers tout le pays, on a même vu des slogans kabyles dans des régions arabophones. Il faut être lucide, l’urgence est la chute du système, sans cela rien n’est possible ! Nous avons vu que la Catalogne n’a pu avoir son indépendance même dans une Espagne et une Europe démocratique alors que l’Afrique peine à se démocratiser.Les idées d’autonomies, d’indépendances ou de fédéralismes ne peuvent se développer que dans une véritable démocratie. La révolution doit continuer pour en finir avec les mascarades ! L’Algérie n’a jamais connu d’élections libres et démocratiques, tous les présidents ont été désignés ! Une transition démocratique est urgente pour mettre fin aux injustices, à l’arbitraire, à la pensée unique !

L’Algérie est à un tournant de son histoire, le peule dans son ensemble, les 48 wilayas, veut la chute du système. Une révolution admirable saluée par les esprits libres du monde entier. L’Algérie démocratique de demain donnera sa place à chacun.  « Pour faire une révolution il faut un peuple » Victor Hugo.

Brahim SACI.

Le 31 janvier 2020.

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YOUCEF ZIREM

UNE VIE VOUÉE À L’ÉCRITURE

L’écrivain poète journaliste Youcef Zirem, un écrivain talentueux, dont l’aura dépasse les frontières, parfois me rappelle Faulkner, parfois il me rappelle Camus, Mouloud Feraoun ou Gabriel Garcia Marquez.

Sil peut nous paraître quelquefois en marge, il n’en est rien en vérité, car il est parfaitement attentif et à l’écoute de la société dans laquelle il vit et suit les bouleversements du monde, son esprit perspicace et lucide comprend les enjeux, et tente bien des fois d’alerter et prévenir la conscience humaine.

Si sa vison métaphysique semble hors du temps, elle est aussi bien de son temps, conscient des flux volontaires et involontaires de l’époque qui semblent échapper au pouvoir humain. Ses écrits et sa façon d’être, sont un enseignement. Il sait que le présent façonne l’avenir avec les leçons du passé. Il ne cessera d’œuvrer à dégager la pensée dépoussiérée, de toute soumission. Il n’est pas rare de le voir à une terrasse parisienne, un café et un journal, parfois même en train de griffonner une pensée, un poème.

Youcef Zirem a cette manière étrange et mystérieuse de saisir l’inspiration et de ciseler les mots à la manière d’un orfèvre pour en retirer tout ornement superflus pour en retenir que l’essentiel. Sa vie est remplie de poésie, le regard du poète ne le quitte jamais , même à travers ces romans où il est souvent lui même l’un des personnages. Sil transfigure parfois la réalité c’est toujours pour la rendre plus réelle, à la portée de tous, afin que nul n’oublie.

Youcef Zirem connaît le poids de l’exil celui que ressent tout être incompris où qu’il soit, et la solitude qu’il apprivoise pour la rendre féconde, car c’est peut-être seulement là que l’âme est libérée, où la plume peut sans entraves s’exprimer. Il n’aura de cesse de tenter de briser les silences, bousculer les absences pour s’élever contre toutes les formes d’oppression. Il sait la fragilité des choses, ses écrits nous mettent en garde contre l’absurde qu’on tend à ériger en certitude.

Il est l’humaniste, l’ami. Youcef Zirem connaît les chemins justes, il essuie les larmes du faible, il connaît aussi les sentiers sinueux des méchants, des arrogants, il fustige et dénonce l’impunité des puissants. Il est de tous les combats qui mènent à la libération des peuples. Il aime les petits cafés parisiens, comme la plupart des grands poètes et écrivains car là les échangent sont sincères, les regards sont libres, les gens laissent leurs armures à l’extérieur, la vie est vraie.

Son livre, « Libre, comme le vent », le résume très bien, la liberté n’est pas pour lui un simple credo mais une façon de vivre, c’est un état d’être. Il sème des graines de lumière sur son passage, il éclaire ceux qui le lisent, il redonne l’espoir à ceux qui l’approchent. Il aime flâner dans les rues de Paris, cette ville lumière des poètes et des écrivains.

On le croirait tiré d’un personnage de roman, il est la pensée libre sans concession, il milite depuis de longues années pour la démocratisation de l’Algérie, et la liberté des peuples opprimés. IL aime aussi prendre des photos de cette ville des arts, pour fixer ces instants éternels parisiens. Si j’ai publié plusieurs livres de poésie, c’est en partie grâce à ses encouragements, et il m’a à chaque fois honoré d’une belle préface dont il a la magie. Rares sont les auteurs qui ont sa sagesse et sa générosité. Je suis heureux d’être son ami et j’attends à chaque fois avec impatience ses nouvelles publications.

Brahim Saci  

Le Matin d’Algérie

Le 20 juin 2020

Youcef Zirem, une vie vouée à l’écriture

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Le roman «la porte de la mer» de Youcef Zirem vient de paraître aux éditions Intervalles, un hymne à la vie, à la liberté.

Le roman «La porte de la mer» de Youcef Zirem nous interpelle à plus d’un titre. Dès le début nous sommes frappés par le titre très évocateur, nous pensons tout de suite à la liberté mais la photo nous montre une femme enfermée qui ne voit le monde extérieur qu’a travers une fente, une déchirure.

Il y a de prime abord une dualité entre cette photo de couverture qui montre une femme désespérée et le titre qui est plein d’espoir, le lecteur est alors envahi d’une impatience inouïe pour ouvrir le livre et entrer dans l’histoire qu’il pressent écorchée vive et plonger dans cette mer inconnue.

Dès la première page on constate que le roman est dédié au poète chanteur compositeur Brahim Saci,  » A brahim Saci, pour la clairvoyance de son regard, pour sa poésie qui sait saisir l’essentiel, pour ses chansons toutes enrobées d’un humanisme serein et toujours en mouvement. » qui est comme une clé ouvrant une petite porte pour découvrir un peu plus ce roman. Puis l’auteur cite une phrase de Fernando Pessoa, « J’ai conquis, un petit pas après l’autre, le territoire intérieur qui était mien de naissance. J’ai réclamé, un petit espace après l’autre, J’ai accouché de mon être infini, mais j’ai dû m’arracher de moi-même au forceps. » comme pour nous donner une deuxième clé ouvrant une autre porte de compréhension pour mieux aborder le livre.

Nous découvrons une histoire tragique émouvante dans une Algérie déchirée qui se recherche. Les protagonistes sont tantôt perdus dans une société en effervescence où parfois la folie dicte ses lois, tantôt lucides pour panser ses blessures, se frayer un chemin et réinventer l’espoir. L’auteur dans une transfiguration de la réalité en allégorie de la critique d’une société algérienne extrêmement corrompue, une méthodologie stricte de l’observation, de la description, qui nous rappelle l’écriture d’Émile Zola.

Dans ces vives descriptions des inégalités sociales génératrices des passions les plus viles, à travers des personnages attachants que la misère ne plie pas, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Honoré de Balzac tant le héros balzacien est un observateur révolté qui contemple impuissant. La forme narrative parfois hachée parfois fluide nous rappelle aussi par moments William Faulkner.

Ainsi l’héroïne Amina consciente de son impuissance mais ne baisse pas les bras, elle avance pour ne pas oublier, dans une Algérie qui cultive l’oubli de peur de se regarder dans le miroir.

Amina me fait penser à Nedjma de Kateb Yacine dans la transfiguration de l’Algérie tant elle témoigne d’une Algérie défigurée, meurtrie.

Brahim SACI

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SANDRA CARDOT, LE BONHEUR À TOUT PRIX – AFRIQUE DU NORD NEWS

25 Octobre 2018

 

Sandra Cardot, le bonheur à tout prix

Sandra Cardot, est une personne lumineuse que chacun devrait lire. Toujours souriante et joviale, toujours dans le don de soi, le partage et l’abandon, son simple regard vous fait aimer la vie.

Après son livre « En pleine conscience, itinéraire lucide vers le bonheur spirituel » publié aux éditions Michalon, dont on a beaucoup parlé, où elle nous éclaire sur les pouvoirs immenses cachés en nous et comment l’amour, l’empathie et la compassion arrivent comme par magie à les libérer, pour nous libérer, toujours pour le meilleur, améliorer notre vie, en parfaite communion avec les autres et le monde qui nous entoure, Sandra revient avec une nouvelle publication « Empathie et compassion ».

Sandra Cardot revient donc renforcer sa vision du monde avec une grande lucidité et une verve poétique qui semble inépuisable avec cette deuxième publication « Empathie et compassion » publiée aux éditions Michalon, qui est comme un rayon de soleil dans le paysage littéraire.

Sandra Cardot vient nous émerveiller avec ce livre pour le plaisir des lecteurs en quête de sens et de lumière, où lucide, perspicace et pédagogue elle nous ouvre les yeux sur le chemin du bonheur, de la spiritualité et nous donne des outils tels des clés pour ouvrir les portes conduisant à l’épanouissement personnel.

« Empathie et compassion » est un livre qui nous aide à respirer dans cette époque où tout va trop vite, où l’homme s’oublie, esclave de ses désirs entraînant derrière lui le chaos. Sandra Cardot nous offre la voie salvatrice de la spiritualité, de la méditation pour guérir le mental et redonner un souffle, un sens, aux esprits écorchés, aux cœurs torturés, qui portent le joug offert par le monde matériel.

Le monde tend à imposer le superflu et le non-sens, les ténèbres qu’il tisse voilent le vrai sens de la vie et notre raison d’être qui est d’être heureux, un bonheur que nous avons tous en nous même si l’éblouissement des lumières artificielles extérieures tend à nous le faire oublier.

Il faut beaucoup défricher, semer et aimer dans l’abandon, sans jamais rien attendre, c’est seulement là que peuvent commencer à apparaître des éclaircies dans le mauvais temps dont nous sommes le plus souvent responsables, et voir le chemin qui mène à la réalisation spirituelle en évitant les pièges de l’ego.

Sandra Cardot nous montre que notre plus grand ennemi est l’ego et nous donne des outils pour le combattre. Elle nous montre aussi combien tout ce qui est vivant est lié toujours pour célébrer la vie où tant de forces interréagissent dans l’amour et la compassion et qu’il est possible de changer nos comportements et nos réflexes hérités des générations qui nous ont précédées et d’aller vers l’amour absolu du vivant.

La nature est pleine d’enseignements pour ceux qui regardent avec le cœur loin des barrières, œillères, préjugés, terreur, inégalités, pauvreté, peurs et interdits que la société nous impose avec ses rois et ses vassaux pour pérenniser les forces obscures sous le règne du Veau d’Or afin de barrer la route à l’amour, au partage, à la compassion.

En nettoyant son cœur chaque jour, en souriant, en acceptant les événements de notre vie avec sérénité nous renforçons les forces positives qui participent à l’équilibre du monde, de la nature et de l’univers. Ce livre nous aide à mieux voir la vie, il nous montre comment aller vers l’essentiel, accepter ses peurs qu’engendrent les désirs pour pouvoir en sortir.

« Empathie et compassion » et « En pleine conscience, itinéraire lucide vers le bonheur spirituel » sont deux livres qui nous éclairent et nous ouvrent la voie vers la méditation pour une ascension spirituelle vers le langage libérateur du cœur.

Sandra Cardot nous apprend à nous libérer des ruses du mental et des pièges de l’ego, à cultiver le pardon pour retrouver l’équilibre enfoui au fond de chacun, en nous donnant des outils simples qui nous aideront au jour le jour à écarter les brumes du superflu qui viennent de l’extérieur.

Les livres de Sandra Cardot « Empathie et compassion » et « En pleine conscience, itinéraire lucide vers le bonheur spirituel » nous accompagnent comme une lumière bienfaitrice, éclairant notre quotidien, nous aidant à voir plus clair dans la nuit ou en plein jour, pour un éveil de la conscience tourné vers le cœur pour une élévation spirituelle et une plénitude intérieure, pour comprendre que l’amour, l’empathie, la compassion et le pardon sont les clés du bonheur.

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KATIA TOUAT, UNE POÉSIE QUI INTERPELLE LE CŒUR ET L’ESPRIT.

14 Novembre 2018

Katia Touat, une poésie qui interpelle le cœur et l’esprit

« Ijeɣlalen n tudert » est un magnifique recueil de poésie en langue kabyle de Katia Touat publié aux éditions Achab, disponible en Algérie.

En ouvrant le recueil, nous sommes de prime à bord éblouis par la beauté qui s’en dégage comme un baume apaisant pour supporter les tiraillements subis par la pensée afin d’en écarter les ombres pour plus d’éclaircies.

L’attention est tout de suite happée par la liberté du style poussée à son paroxysme comme pour mieux retenir le lecteur dans une tentative hâtive de réduire toute réticence et résistance du mental pour une libération du regard des contingences de la condition humaine. Sortir de la forme vers d’autres configurations et styles, dans une volonté d’attiser la curiosité de l’esprit pour une poésie sans cesse renouvelée.

Les vers s’articulent parfois empreints d’une grande mélancolie, mais sans exagération, car l’imaginaire kabyle rend tout cloisonnement et enfermement quasi impossibles. Une poésie moderne par sa musicalité et le rythme tirant sa force dans un décloisonnement de la pensée libérant l’esprit. Katia Touat ne s’accommode pas des influences et des représentations, curieuse et surmontant les difficultés, elle essaie d’aller au plus profond d’elle-même pour saisir les éléments nécessaires pour dépeindre avec bienveillance la complexité de l’existence.

Les poèmes se succèdent dans un jaillissement de lumière surprenant, magnifiant, élevant l’esthétique de cet art littéraire que cisèle Katia Touat avec la force du cœur. L’effort se précise avec dextérité dans un élan stylistique singulier et irrégulier qui à première vue peut paraître hyperbolique dans son expression.

Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du livre, une poésie profonde s’offre à nous parfois pour nous surprendre par un renouveau du genre et du style qui interpelle, bouscule, éclaire et élève l’esprit. Katia Touat sort des sentiers battus, elle ne se perd pas dans des descriptions et développements inutiles et superflus.

La langue kabyle est merveilleusement ciselée, travaillée, pour transfigurer les douleurs, les déchirures du cœur, de l’âme, dans un élan poétique bienveillant et salutaire.

Brahim SACI

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HISTOIRE DE KABYLIE, LE POINT DE VUE KABYLE», DE YOUCEF ZIREM.

31 octobre 2018

« Histoire de Kabylie » livre de Youcef Zirem

Histoire de Kabylie, le point de vue kabyle», de Youcef Zirem.

Une traversée de l’histoire de la Kabylie de l’antiquité à nos jours. 

«Histoire de Kabylie, le point de vue kabyle», de Youcef Zirem aux éditions Yoran Embanner, est un livre passionnant, si étonnant par la force de la narration qu’on s’y croirait. On peut dire que l’écrivain Youcef Zirem nous a surpris avec ce livre d’histoire écrit par un kabyle sur cette région d’Algérie habitée par les berbères kabyles depuis la préhistoire. Jusqu’ici nous étions habitués à voir des auteurs étrangers à notre culture écrire sur notre histoire.Youcef Zirem est le premier kabyle à écrire sur l’histoire de son peuple dont les origines remontent à la nuit des temps. Les Kabyles sont un peuple pacifique qui a fait de la liberté et de la poésie depuis des milliers d’années un art de vivre où les contes, les chants, font partie du quotidien. Le livre se présente comme un résumé condensé exhaustif de l’histoire de la Kabylie.

La couverture de la première édition du livre est un dessin représentant Si Mohand Ou Mhand, le célèbre poète kabyle de l’errance et de la révolte, de la confédération des Aït Iraten. Il est né entre 1840 et 1845 à Icheraiouen, à Larbaâ Nath Irathen, et mourut le 28 décembre 1906 à l’hôpital des Sœurs blanches, près de Michelet (Aïn- El-Hammam) il est enterré au cimetière de Tikorabin, Asqif Netmana (le portique de la sauvegarde), dans le coin réservé aux étrangers. Si Mohand Ou Mhand a marqué la deuxième moitié du 19ème siècle et le début du 20ème siècle.Si Mohand Ou Mhand a été poussé sur les routes après la destruction de son village par les français. Il n’accepta pas le nouvel ordre dicté par l’occupant refusant toute compromission avec la présence coloniale, il vécut en poète errant libre, égrainant des rimes, jamais soumis, maniant le verbe kabyle avec grand art, dénonçant le colonialisme et les travers de son temps.

Si Mohand Ou Mhand est entré dans la légende de son vivant comme ce fut le cas du poète chanteur kabyle Slimane Azem dans la deuxième moitié du 20ème siècle qui refusa toute compromission avec le pouvoir autoritaire de l’Algérie indépendante qui allait museler les libertés démocratiques et tenter d’effacer l’identité millénaire berbère. En fervent défenseur des libertés démocratiques et de son identité kabyle berbère occultée par l’Algérie indépendante, Slimane Azem fut contraint à l’exil. Il mourut en France en 1983.  La couverture de la réédition du livre est un dessin représentant l’héroïne guerrière kabyle Fadhma N’Soumer qui a résisté à la conquête française de 1849 à 1857. Elle est née en 1830 dans le village de Werja (Ouerdja), situé sur la route menant d’Aïn El Hemmam vers le col de Tirourda. Elle mena une résistance armée acharnée contre les Français. Le 27 juillet 1857, elle fut arrêtée au village Takhlicht Nath Atsou. Fadhma N’Soumer meurt en captivité en septembre 1863 à l’âge de 33 ans à Tablat. Ses cendres ont été transférées en 1994 à El Alia à Alger.

Il n’est pas aisé d’être le premier kabyle à écrire l’histoire de cette région et pourtant Youcef Zirem l’a fait avec le talent et la magie féconde pour nous captiver et nous émerveiller, dans un élan poétique de conteur, qu’ont seulement les plus grands écrivains. Les kabyles sont un peuple épris de liberté, véhiculant les plus hautes valeurs humaines, d’entraide, d’hospitalité, de démocratie, de droit d’asile, où la prison n’existe pas, où le fonctionnement du pouvoir ne génère aucun salaire. Les kabyles sont un peuple berbère constitué en tribus, en villages, en fédérations et confédérations. « Histoire de Kabylie » est donc une plongée dans l’histoire millénaire de cette partie d’Afrique du nord, la partie Algérienne, la Kabylie, à travers l’histoire si riche de cette Afrique du nord berbère. Le Kabyle a toujours défendu sa langue, sa culture et sa liberté depuis des millénaires. Cette terre africaine du soleil, de toutes les richesses, était très convoitée, les envahisseurs furent nombreux. Le peuple kabyle a résisté depuis des siècles aux différentes invasions, en préservant sa langue et sa culture qui sont toujours vivaces de nos jours. Il n’a jamais plié jusqu’à l’arrivé des français. Le kabyle qui a vécu en harmonie avec la nature qui l’entoure n’a pas résisté à la politique de la terre brûlée organisée par ceux-ci.

C’est vers l’an 1000 avant J-C, que les Phéniciens installent des comptoirs le long de la côte nord-africaine pour asseoir leur domination commerciale en méditerranée, s’accommodant avec les royaumes numides avant que les Romains en fins stratèges, concurrents militaires et commerciaux ne viennent à leur tour tenter d’imposer leur domination sur l’Afrique du Nord berbère. Les kabyles comme les autres peuples berbères ont résisté à leur pénétration. Mais la convoitise de cette Afrique du nord va grandissante et la Kabylie va subir d’autres invasions, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Espagnols, les Turcs et les Français. Islamisés les kabyles vont participer à la fondation de plusieurs dynasties berbères musulmanes dont la dynastie des fatimides qui fonda le Caire en l’an 969.La domination turque n’a pas réussi à soumettre la Kabylie et les français ne viennent à bout de la résistance Kabyle qu’en 1872. «Lorsque la guerre d’Algérie éclate, la Kabylie est l’un des plus grands bastions de cette lutte pour la liberté. Mais une fois l’indépendance acquise, le régime d’Alger n’a de cesse de marginaliser cette région qui ne se laisse pas faire. La Kabylie se bat toujours pour ses valeurs, sa langue et sa culture.»Youcef Zirem traverse l’histoire avec élégance relatant avec finesse l’essentiel. On apprend aussi énormément sur l’histoire contemporaine de la Kabylie, de l’indépendance à nos jours. Si aujourd’hui l’obscurantisme tente de lui faire perdre ses repères, son esprit libre et démocratique, il n’y parviendra pas, car les kabyles sont conscients du danger et semblent vouloir prendre leur destin en main. La Vérité, la liberté en sortiront vainqueurs, la lumière effacera les oppresseurs. Youcef Zirem réussit un coup de génie pour un livre d’histoire, donner la parole à quelques intellectuels pour donner leur point de vue sur l’histoire de la Kabylie et réactualiser le livre en l’augmentant de plusieurs pages à chaque nouvelle réédition.

Brahim SACI

Le 31 octobre 2018

Le Matin d’Algérie
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Une pensée pour mon ami le regretté Achour Badache, paix à son âme !

Mon grand ami Achour Badache était une grande âme qui s’en est allée bien trop tôt, le 23 juillet 2018 à l’âge de 52 ans. La nouvelle de sa mort survenue à Alger était tombée comme un couperet.


Je n’arrivais pas à y croire, nous devions manger ensemble à Azazga, il m’avait proposé de m’y rejoindre en voiture pour nous restaurer dans cette ville kabyle située à 135 km d’Alger, cette ville célèbre pour ses restaurants et son accueil légendaire.
La distance n’avait peu d’importance pour lui lorsqu’il s’agit de rejoindre un ami. J’ai rarement rencontré un homme aussi fidèle en amitié et à la parole donnée.


D’une mère française et d’un père kabyle, il était l’exemple même de la double culture.
Il maîtrisait admirablement la langue kabyle et était très attaché aux valeurs légendaires qu’elle véhicule. Il aimait la Kabylie, il aimait l’Algérie qu’il désirait plus que tout voir se démocratiser pour le bonheur du peuple algérien. Je sais qu’il aurait aimé assister au réveil de ce grand peuple, à toutes ces manifestations pacifiques saluées par le monde entier.


Achour Badache était plein d’amour, il aimait tant la vie. Toujours jovial, d’une immense générosité toujours prêt à rendre service, un grand homme de culture, un grand humaniste, un homme merveilleux qui nous manquera toujours.
 Achour Badache aimait les livres, les arts. Nous nous retrouvions souvent au café littéraire l’impondérable animé par Youcef Zirem. En compagnie de Youcef Zirem, nous partagions le verre de l’amitié, nous discutions avec joie du livre et nos échanges étaient à chaque fois des plus profonds et d’une grande portée littéraire.
Il aimait mes chansons, il avait tous mes livres ainsi que les livres de Youcef Zirem, Sa générosité était immense, il achetait un grand nombre d’exemplaires qu’il offrait toujours avec plaisir.


A chaque fois qu’il venait au café littéraire il achetait évidemment les livres de l’auteur invité et il ne manquait jamais de poser des questions pertinentes pour enrichir l’échange intellectuel toujours avec douceur et gentillesse sans jamais froisser l’invité mais au contraire encourageant toujours.
Il a aidé beaucoup de jeunes artistes en difficulté tant il aimait l’art avec cette volonté majestueuse de vouloir toujours aider. Toujours prêt à rendre service.
Il me parlait souvent de sa famille, de ses enfants qu’il aimait tant qu’il était impatient de voir grandir. Malheureusement le destin en a décidé autrement.

Que dieu tout puissant t’accueille dans son vaste paradis.
Sur terre tu étais un exemple, tu portais en toi les plus hautes valeurs humaines, l’amour des autres, la solidarité, l’entraide, la générosité, donner sans rien attendre en retour en digne héritier de la sagesse et des valeurs nobles kabyles d’antan.

Une pensée pour mon ami le regretté Achour Badache

16 Avril 2019

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Une pensée pour le poète Meziane El Djouzi qui nous a quitté le 21 mars 2019 à 68 ans, paix à son âme.

Mon ami le poète Meziane El Djouzi nous laisse un grand vide, il était un homme généreux, humaniste, il nous manquera toujours. Il aimait les livres, il savait combien la lecture éclaire, nourrissant le cœur et l’esprit.

Meziane El Djouzi aimait les livres, il était un fidèle lecteur de mes poésies et des romans de mon ami Youcef Zirem. N’habitant pas Paris, je me souviens qu’il était venu de la campagne spécialement pour nous rencontrer et a affectueusement insisté pour nous inviter Youcef Zirem et moi à dîner à Paris.  Un soir, nous nous sommes retrouvés avec joie dans un restaurant kabyle célèbre au 85 rue de Buzenval dans le XXè arrondissement de Paris, autour d’un bon couscous kabyle. Je me souviens combien nos échanges culturels, autour des livres, de la poésie, étaient élevés et enrichissants.

Il nous parla de l’Algérie, de la Kabylie avec beaucoup d’émotion et de nostalgie. Il nous confia combien la guerre d’Algérie a marqué son enfance. Mais même s’il a quitté l’Algérie enfant, il resta très attaché à la Kabylie, il maîtrisait d’ailleurs parfaitement la langue kabyle.

Il est venu plusieurs fois assister au café littéraire de l’Impondérable qu’anime mon ami l’écrivain poète journaliste Youcef Zirem tous les dimanches au 320 rue des Pyrénées dans le 20ème arrondissement de Paris. IL était à chaque fois très enthousiasmé, heureux, transporté par les échanges entre les auteurs et le public. Il n’hésitait pas en homme de lettres, éclairé, soucieux d’apporter quelques choses, de poser des questions enrichissantes en toute convivialité aux auteurs invités. Les discussions continuaient chaleureusement autour d’un verre qu’il aimait offrir généreusement, jusqu’au bout de la nuit.

 Je garde le souvenir d’un homme jovial, sensible, cultivé, généreux. IL aimait la vie, les amis, le partage.IL avait lui même une belle plume avec une âme de poète, je l’avais encouragé à maintes reprises à publier ses écrits. Il est parti hélas bien trop tôt.

 Meziane El Djouzi fut un poète humble, un homme bon proche de tous, il continue à vivre dans la mémoire de ceux qui l’ont connu.

Brahim SACI

22 Mars 2020

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Une pensée pour l’homme de culture Chérif Messaouden, paix à son âme.

Tu étais un grand homme de culture, un grand militant, un homme généreux qui connaissait la valeur de l’amitié, tu nous as quittés le 18 avril 2010 bien trop tôt, des suites d’une longue maladie, à l’âge de 44 ans.Chérif Messaouden a dirigé le Cercle culturel  Igelfan de la commune de Bouzeguene, le premier novembre 2004 il lança le journal  » Echos de Bouzeguene », une publication culturelle d’ouverture dans la perspective enrichissante de débats démocratiques. Il avait écrit « Notre association fait sienne cette citation de Saint-Exupéry, celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ». 

Chérif Messaouden réalisa en 2008 un documentaire  » Mémoire d’un boycott », où il revient sur  la grève du cartable 1994/1995.

En effet en 1994, le MCB (mouvement culturel berbère appelle à la grève du cartable pour la reconnaissance officielle de la langue berbère, (tamazight), pour qu’elle soit enseignée dans les écoles et les universités. Il dit à propos de son documentaire, « Lors du boycott scolaire qui avait été lancé par le mouvement culturel berbère (MCB) pour la reconnaissance officielle de la langue tamazight et son introduction dans l’enseignement de l’école à l’université, j’ai participé à plusieurs manifestations pendant cette période de « dissidence scolaire » de l’année 1994/1995. Beaucoup d’encre a coulé. C’est pour mieux comprendre cette épopée à inscrire à l’actif du long combat pour l’amazighité que j’ai décidé de porter un regard critique de la réalité vécue de cette période avec toute la liberté et tout le recul nécessaire à travers l’image. » Le centre culturel de Bouzeguene que tu  as dirigé en tant que directeur rayonnait. Je n’oublierais jamais ce jour de 2007 où tu m’as accompagné à radio Soummam.Il y avait avec nous un autre grand ami, le journaliste Salem Hammoum, une belle plume, un des rares esprits libres du journalisme algérien, qui t’a rejoint dans l’éternité à l’âge de 65 ans le 21 septembre 2015, lui aussi des suites d’une grande maladie, paix à son âme. 

Cette journée reste gravée dans mon âme. Toi et Salem, vous avez laissé un grand vide, j’ai perdu deux grands amis mais vous restez vivants dans ma mémoire. J’ai chaque jour une pensée pour vous. Tant de souvenirs s’entrechoquent dans ma tête, à chaque fois que je venais en vacances en Algérie, nous nous retrouvions souvent avec Salem Hammoum à Azazga, cette ville de Kabylie chaleureuse, célèbre pour ces restaurants. 

 Attablés dans un de ces bons restaurants, autour d’un bon plat nous échangions des idées culturelles, des réflexions. Nous sortions toujours de là heureux, l’esprit plus éclairé, enrichi, l’amitié agrandie. Peu de temps avant ta disparition tragique, je t’avais parlé du docteur Aziz Saibi, un chercheur libre, pluridisciplinaire, un grand homme de culture, un grand militant de la cause berbère, que j’ai bien connu à Paris, originaire de Houra, le chercheur qui a émis l’hypothèse selon laquelle la langue berbère serait

la mère des langues, qui nous a quitté le 16 juillet 2006 à l’âge de 56 ans, lui aussi des suites d’une longue maladie, paix à son âme.Tu m’avais proposé de lui rendre hommage avec le centre culturel de Bouzeguene, en associant Houra son village natal et les départements de recherche linguistique de l’université de Tizi-ouzou et de l’université de Bgayet.  

Mais le sort s’est acharné, le destin en a décidé autrement, tu es parti prématurément, sans avoir pu réaliser ce projet. 

 Brahim SACI

22 Avril 2020

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Une pensée pour l’ingénieur homme de culture Kaci AZEM

Une pensée pour l’ingénieur homme de culture Kaci AZEM

 Kaci Azem nous a quittés prématurément le 15 décembre 2019 à l’âge de 60 ans, paix à son âme. Il est décédé accidentellement, en tombant d’un olivier dans son champ, dans son village Agouni Gueghrane en Kabylie. Triste destin que celui de cet ingénieur, érudit, homme de culture, aimé de tous, ouvert sur le monde.

Une disparition tragique qui laisse sans voix, plongeant une famille, un village, ses proches et tous ceux qui l’ont connu dans la douleur et l’incompréhension. Je me souviendrais toujours de nos échanges amicaux, fraternels, éclairés,

sur les réseaux sociaux et par mails. Je garde en mémoire le souvenir d’un homme attentif, cultivé, d’une grande sagesse, d’une grande générosité, curiosité, à l’écoute de tous, de sa société et du monde.

Kaci Azem était d’un optimisme naturel orné d’une grande bonté, d’un esprit élevé, plein d’espoir, confiant en un avenir meilleur.

Nous échangions souvent sur les réseaux sociaux, des idées, des réflexions, nous évoquions souvent  le légendaire Slimane Azem, dont nous partagions l’admiration.

Un jour je lui avais demandé s’il pouvait prendre quelques photos de la maison  natale de Slimane Azem ainsi que des  terres familiales, il a accepté avec joie. Quelques temps après, il a eu la gentillesse de m’envoyer quelques photos.  

Le 23 novembre 2019, soit vingt-deux jours avant sa disparition tragique, il publia sur facebook :

(L’heure est-elle écrite, peut-on la fuir ce soir à Samarcande? Puis il cita Le poète mystique persan Farid ud-Dîn Attar (1140-1230).

(Il y avait une fois, dans Bagdad, un Calife et son Vizir. Un jour, le Vizir arriva devant le Calife, pâle et tremblant :«

Pardonne mon épouvante, Lumière des Croyants, mais devant le Palais une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné et cette femme au teint pâle, aux cheveux sombres, à la gorge voilée par une écharpe rouge était la Mort. En me voyant, elle a fait un geste vers moi. Puisque la mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir me cacher loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir »

Sur quoi il s’éloigna au grand galop de son cheval et disparu dans un nuage de poussière vers Samarcande. Le Calife sortit alors de son Palais et lui aussi rencontra la Mort. Il lui demanda :« Pourquoi avoir effrayé mon Vizir qui est jeune et bien-portant ? »

– Et la Mort répondit :

« Je n’ai pas voulu l’effrayer, mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande »).

Kaci Azem nous invite à la réflexion et à la méditation par cette pensée à la portée mystique et philosophique qui interpelle le coeur et l’esprit humain, comme pour nous rendre meilleurs. La nouvelle de sa mort tragique est tombée comme un couperet.

Nous n’oublierons jamais cet homme, cultivé, au sourire plein de bonté, aimé de tous.

 Brahim SACI

Le 09 mai 2020

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