 Interviewer
:
Quel est à
votre avis le rôle du poète?
B. Saci : Le
poète est avant tout un observateur,
il est le témoin privilégié
d’une époque, il sait saisir le
sens caché des choses, il est la parole
libre et vraie, il doit se lever contre toutes
les formes d’injustices.
Charles Baudelaire écrivait: "
Le poète est semblable au prince des
nuées Qui hante la tempête et
se rit de l’archer; Exilé sur
le sol au milieu des huées, Ses ailes
de géant l’empêche de marcher.
" En kabyle le poète c’est
celui qui éclaire. Stéphane
Mallarmé (1842-1898) écrivait:
" Le poème est un mystère
dont le lecteur doit chercher la clef."
Interviewer :
Donc,
maintenant vous connaissez le prix de la solitude...
B. Saci :
Jean de la Fontaine (1621-1695) écrivait: "
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami;
mieux vaudrait un sage ennemi. " Je sais
maintenant que mon seul véritable ami est mon
poème, et le véritable amour c’est celui qui
me lie à mon art.
Interviewer :
Comment vivez-vous le drame algérien?
B. Saci : Très
mal, mais je reste optimiste, les algériens
sont un grand peuple, l’histoire l’a
démontré. Je pense que toutes
les luttes finissent par aboutir, et des nuages
le soleil finit toujours par sortir. L’Algérie
évoluera dans la démocratie
et son identité amazighe. Après
tant de sacrifices on ne peut qu’avancer
et déchirer les brumes. Il faut honorer
la mémoire de ceux qui sont tombés
victimes de la répression. La lutte
pacifique des kabyles pour la démocratie
et l’officialisation de la langue tamazight
est tellement admirable. Cette lutte permettra
à tout le peuple algérien de
retrouver sa vérité et sa dignité.
Interviewer :
Que
pensez-vous de l’autonomie de la Kabylie,
idée lancée par Salem Chaker
en 1998 et reprise par Ferhat Mhenni le 05/06/2001,
en créant le MAK (Mouvement pour l’Autonomie
de la Kabylie)?
B. Saci :
C’est sûrement une bonne idée
pour une meilleure gestion de la région
car on a vu les limites de l’état
centralisateur, mais seulement si les conditions
sont réunies, c’est-à-dire
dans une démocratie. N’oublions
pas que les pays qui ont un fédéralisme
exemplaire sont de grandes démocraties.
Des exemples d’autonomies régionales
de pars le monde ont prouvé que l’autonomie
régionale n’est pas une menace
pour l’unité nationale. Mais au
contraire, un élément stabilisateur
comme le montre les modèles espagnol,
belge, italien, suisse, canadien et allemand.
Je rends hommage aux " Archs " lesquels
contre vents et marées luttent pour
l’acceptation de la plate-forme d’El-Kseur
dans son intégralité.
Interviewer :
Il y a beaucoup d’associations berbères
en France, qu’en pensez-vous ?
B. Saci : C’est
une très bonne chose mais la plupart
fonctionnent comme elles peuvent, rares sont
celles qui ont des subventions de l’état.
Il est regrettable que certaines associations
qui ont les moyens ne soutiennent pas d’avantage
la création artistique. Elles trahissent
le but culturel auquel elles sont destinées
en fonctionnant de manière tribale,
il faut faire partie du clan pour qu’on
s’intéresse à vous. Mais
je garde l’espoir car les mentalités
évoluent.
Interviewer :
Maintenant, les berbères ont leur télévision,
qu’en pensez-vous?
B. Saci : C’est
tout simplement génial et j’espère
qu’il y en aura d’autres car c’est
la condition pour la qualité. Je souhaite
à BRTV une longue vie car pour le moment
c'est bien le seul espace ouvert à
toute la création artistique. C’est
véritablement un instrument de promotion
de notre culture amazighe. Et tous les berbères
ont le devoir d’y adhérer car
il faut lui donner les moyens de se construire.
Interviewer :
La langue berbère pour des raisons
historiques manque de termes abstraits, que
pensez-vous des néologismes?
B. Saci : Je
pense qu’il faut se méfier des
néologismes tant que tamazight n’est
pas officialisée, car c’est seulement
là qu’on lui donnera les moyens
de se construire. Si ces conditions sont réunies,
les linguistes pourront faire des recherches
approfondies. Certains néologismes
utilisés aujourd’hui pourraient
alors s’avérer faussés.
Interviewer :
Je
sais que vous vous produisez vous-même.
Pourquoi l’autoproduction? Est-ce que
cela veut dire que vous avez du mal à
percer?
B. Saci :
L’avantage c’est d’être
indépendant même si cela a sa
part de difficultés et souvent de marginalité.
L’inconvénient est qu’on
ne peut pas trouver mes produits partout,
c’est le prix à payer si l’on
veut garder sa liberté de création
et ne pas entrer dans les filières
conventionnelles de publicité et de
promotion. Ce site internet me
permettra de toucher tant d’horizons,
l’internet est un outil extraordinaire
et sans frontière. Quant à percer
je ne me pose même pas la question et
cela m’est égal en vérité.
Je suis un poète, j’écris,
je compose, voilà tout! Quant à
ceux qui se demandent pourquoi je suis tant
attiré par la musique traditionnelle,
je le fais car c’est la source, et c’est
seulement là que je me désaltère.
Je le fais sans complexe. Il ne faut pas oublier
que l’avenir se construit avec la connaissance
du passé.
Interviewer :
Alors qu’est-ce qui vous motive?
B. Saci :
Ce n’est ni l’argent, ni la célébrité,
ni la gloire. Je tire l’inspiration de
mon vécu, d’une quête intérieure,
je sème des poèmes libres, bravant
parfois les tempêtes. J’écris
en kabyle et en français, je mets ces
deux langues sur un même plan d’égalité.
Les deux sont pour moi langue du coeur et
de l’esprit.
Interviewer :
Quel regard portez-vous sur la chanson kabyle
d’aujourd’hui?
B. Saci :
Je porte un regard plutôt positif malgré
un individualisme grandissant qui est lié
plus au matérialisme et à la
société de consommation. Il
y a malheureusement peu de manifestations
culturelles. Les galas que l’on a l’habitude
de voir à Paris sont plus des galas
" business ", des galas de divertissement.
Ce qui me révolte c’est de voir
certains individus sans scrupule portés
par l’appât du gain ou suivant
une certaine mode éphémère,
contribuer à asphyxier leur culture
en ne montrant que la partie folklore. On
a habitué les gens à ne venir
que pour danser, transformant ainsi ces rencontres
en pistes de danse. Il est regrettable que
certains se prennent pour des " stars
" oubliant que la langue tamazight dans
laquelle ils chantent lutte pour sa survie,
ces comportements sont heureusement assez
rares. L’art doit se préserver.
Il y a maintenant une prise de conscience,
les mentalités ne peuvent qu’évoluer.
Il y a beaucoup de créateurs, ce qui
montre que la langue tamazight est plus que
jamais vivante. Mais malheureusement très
peu d’artistes arrivent à vivre
de la chanson.
Interviewer :
Il est vrai que beaucoup d’artistes ont
un travail parallèle car il est
difficile de vivre de son art.
B. Saci :
Oui, c'est le cas pour l'art en général. mais
vous savez nous avons peu de moyens de
promotion.
Interviewer :
Vous faîtes un constat
assez pessimiste !
B. Saci :
Oui mais c'est en décrivant
les choses telles qu’elles sont qu’on
évoluera. En plus, il est difficile
d’avoir accès aux médias
français, ce sont eux qui rémunèrent.
Les médias franco-maghrebins ne rémunèrent
pas car eux-mêmes ont souvent très
peu de moyens. Rares sont les artistes
kabyles qui perçoivent des droits d’auteurs.
Il faut saluer le courage des artistes qui
continuent à créer malgré
d’immenses difficultés.
Interviewer : Où écrivez-vous?
B. Saci :
J’aime beaucoup flâner dans Paris,
les deux rives, Ménilmontant... J’aime
écrire dans les cafés, ce sont
des endroits où on peut observer des
gens de différentes couches de la société,
où chacun y laisse un peu de son vécu.
J’aime les cafés populaires car
je m’y sens bien. J’écris
surtout la nuit car la nuit est l’amie
des poètes.
Interviewer :
Vous
avez aussi écrit deux petites pièces,
deux sketchs qui se déroulent dans
un café. Slimane Azem l’a aussi
fait. L’avez-vous fait pour lui ressembler?
B. Saci :
Non, la raison principale est mon intérêt
pour le théâtre et la comédie.
J’ai beaucoup d’admiration pour
Slimane Azem mais aussi pour Fernand Raynaud
(1926-1973), Fernandel (1903-1971), Bourvil
(1917-1970) et Raymond Devos (né en
1922). Quant aux cafés, ce sont des
lieux de rencontres idéals, sans discrimination,
les gens sont naturels, chacun apporte sa
différence. Slimane Azem excellait
dans l’écriture de sketchs, je
n’ai pas la même prétention.
Mais écrire des sketchs m’amuse
beaucoup. On peut rire de tout, même
des sujets les plus graves. Le comique permet
souvent de mieux faire passer un message.
Interviewer :
Merci pour cet entretien, on a découvert
votre chemin si tortueux.
B. Saci :
Je ne suis qu’un bohème, et les
vents me giflent ça et là, dans
Paris je sème des poèmes en
kabyle et en français. Ainsi va notre
existence.
Entretien réalisé par V. Thibert
A Paris, le 19 octobre 2002.
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