
Interviewer
:
Brahim Saci,
pouvez-vous nous parler un peu de vous? Comment
se fait-il quun jeune arrivé
en France à lâge de 11
ans sintéresse à ce qui
se passe en Algérie? Nous voyons beaucoup
de jeunes qui sont nés ou vivent en
France depuis lenfance qui ne maîtrisent
pas très bien ou pas du tout le Kabyle,
comment faites-vous?
B. Saci :
Eh bien... jespère que mon cas
servira dexemple. Il est vrai quavec
la scolarité nous perdons notre langue
natale, mais pour ma part, je lai en
quelque sorte redécouverte, surtout
avec quelques auteurs qui mont beaucoup
marqué. Je veux parler de Mouloud Mammeri,
de Mouloud Feraoun... quant à Slimane
Azem, ce poète génial, il ma
ouvert les portes de lart et ma
appris à aimer la langue Kabyle, pour
laquelle il a sacrifié sa vie.
Interviewer :
Oui... mais il est tout de même étonnant
quun jeune de la deuxième génération
hors de la génération de Slimane
Azem suive le chemin des anciens. Je veux
dire par là que la plupart des jeunes
sintéressent plus au rythme,
à la musique et à la danse,
mais vous, vous vous intéressez plus
à la mélodie en donnant une
très grande place au texte.
B. Saci :
Je trouve quil est assez normal que
les jeunes sintéressent à
la musique et à la danse car cest
une période de la vie très importante,
ils auront tout le temps pour sintéresser
à autre chose. Il ne faut pas les blâmer,
à chaque âge sa sensibilité.
Dans mon cas cest surtout les études
qui mont poussé à écrire
et à approfondir un peu plus ce que
jécris. Vous savez la langue
berbère est une langue très
riche et elle mérite quon sy
intéresse de très près.
Dailleurs jai suivi quelques cours
de berbère à luniversité
Paris VIII, pour pouvoir la transcrire.
Interviewer :
Oui, mais tous les universitaires ne deviennent
pas auteurs compositeurs interprètes.
Quest-ce qui vous a vraiment poussé
à embrasser la voie de lécriture
et de la création?
B. Saci :
LUniversité ne fabrique pas seulement
des enseignants ou des fonctionnaires, mais
aussi heureusement des poètes et des
écrivains. Quoi que poète cest
plus un état dêtre, les
études peuvent seulement aider à
sa prise de conscience. La découverte
du poète allemand Rilke (1875-1926)
dans son livre Lettre à un jeune poète,
ma définitivement renforcé
dans mon envie décrire, cette
envie qui simposait chaque jour un peu
plus. Rilke écrivait, " Personne
ne peut vous apporter conseil ou aide, personne.
Il nest quun seul chemin. Entrez
en vous-même, cherchez le besoin qui
vous fait écrire : examinez sil
pousse ses racines au plus profond de votre
coeur... Votre vie jusque dans son heure la
plus indifférente, la plus vide doit
devenir signe et témoin dune
telle poussée... Le créateur
doit être tout un univers pour lui-même,
tout trouver en lui-même et dans cette
part de Nature à laquelle il sest
joint. " Dans Paris où que je
sois, dans les quartiers, sur les quais de
la Seine, les ombres de Si Mohand ou Mhand,
dApollinaire, de Baudelaire et de Slimane
Azem, ne me quittent jamais et maccompagnent
comme des amies éternelles. On me pose
souvent la question, pourquoi jécris
des chansons bilingues, la réponse
est simple en vérité: maîtrisant
parfaitement les deux langues (le kabyle et
le français), jécris dans
les deux langues. Cest une grande chance
mais je vous avouerais que souvent, lorsque
jécris en kabyle je pense en
français, mais quand jécris
en français je pense des fois en français
mais souvent en kabyle. Ce nest quune
richesse de plus, jai quelques textes
en anglais aussi mais cela est une autre histoire.
En fait je nai pas beaucoup de sympathie
pour la traduction même si jai
une formation de traducteur, comme disait
Marguerite Yourcenar (1903-1987), " Les
poèmes traduits ne sont que des colombes
auxquelles on a coupé les ailes, des
sirènes arrachées à leurs
éléments natals, des exilés
sur la rive étrangère qui ne
peuvent que gémir quils étaient
mieux ailleurs."
Interviewer :
Slimane Azem vous a beaucoup influencé,
vous lui ressemblez beaucoup.
B. Saci :
Je ne le fais pas exprès, mais c'est une
grande fierté pour moi. Ma musique comme la
sienne tire sa source du folklore kabyle et du chaabi (musique populaire
algérienne). Slimane Azem est le seul
qui a su le mieux décrire les sentiments
collectifs de lépoque, il fut
le porte-parole de tout un peuple pendant
près dun demi-siècle.
La beauté du verbe que jai rencontré
chez Baudelaire, je lai retrouvée
chez Slimane Azem. Mais Slimane Azem avait
quelque chose de plus car il était
une légende de son vivant, il était
un grand philosophe et un grand visionnaire.
Interviewer :
Lavez-vous découvert par ses
chansons ou bien lavez-vous approché
et côtoyé?
B. Saci :
Je nai pas eu cette chance et je le
regrette beaucoup. Javais 18 ans quand
il est mort.
Interviewer :
Puisque vous ne lavez pas rencontré,
avez-vous cherché à rencontrer
des gens qui lont connu et travaillé
avec lui?
B. Saci :
Oui, évidemment. Et jai eu beaucoup
dencouragements. Jai découvert
quil était aussi grand par son
talent que par sa modestie. Il était
vraiment génial, il aimait tous ses
frères kabyles, et puis il était
un artiste complet. Il excellait aussi bien
dans lart de la métaphore que
dans lart de la comédie. Lui
et Cheik Norredine étaient des dramaturges
remarquables. Jai eu la chance de rencontrer
des amis de Slimane Azem, on mesure très
bien la grandeur du poète car quand
ceux-ci parlent de lui, cest à
chaque fois les yeux pleins de larmes. Un
jour de 1995, je marchais dans la rue dans
le dix-septième arrondissement de Paris
quand un homme me tape discrètement
sur lépaule. Je me retourne,
et je vois un vieil homme. Il me prend affectueusement
dans ses bras et me dit: " Vous êtes
Brahim Saci, je suis heureux de vous voir,
je vous ai reconnu pour vous avoir vu dans
un spectacle. Moi je suis un ami de Slimane
Azem. " Très ému il me
proposa un café que jacceptais
avec plaisir. Il me dit: " Ah! mon fils,
si Slimane tavait connu, il taurait
sûrement légué sa ferme
à Moissac. Il cherchait en vain un
garçon intelligent comme toi, il aurait
fait de toi son héritier. Ta ressemblance
avec lui est une bénédiction.
"Je lui proposais alors daller
rendre visite à la femme de Slimane
Azem à Moissac. Il me dit quil
allait dabord lappeler pour lui
demander si elle acceptait de nous recevoir.
Une semaine après, je lai eu
au téléphone, il me dit: "
Jai bien téléphoné
à Malika Azem, mais elle ma dit
quelle était souffrante et quelle
nétait pas prête à
nous recevoir. Nous irons quand elle ira mieux.
" Le temps a passé, Lucienne Azem
mourut en 1996, paix à son âme.
Javais pourtant essayé daller
la voir avec Mouloud Azem en 1993-1994, mais
on remettait toujours le voyage à un
autre jour, le destin en a voulu autrement,
nous ny sommes jamais allés.
La ferme fut vendue à des paysans français
du coin. Aucune association berbère
ne sy est intéressée,
sinon elles lauraient achetée,
et la maison de Slimane Azem serait aujourdhui
un musée pour les générations
daujourdhui et de demain. Hélas!
Le destin en a voulu autrement, qui aurait
cru quun jour la maison du grand Slimane
Azem serait achetée par des paysans
français. Les souvenirs, tout ce qua
laissé Slimane seraient-il donc à
jamais perdu? Ses trois hectares de terres
quil aimait tant cultiver, où
il a sans doute composé ses plus belles
chansons, les arbres quil a greffé
avec des greffons quon lui a apporté
de chez lui en Kabylie? Ainsi est le destin
tragique du poète. Puisse-t-il un jour
reposer dans sa terre pour laquelle il a sacrifié
son existence?
Interviewer :
Vous dites dans vos chansons que le chemin
des arts est épineux. Est-ce que vous
avez les moyens daffronter les obstacles?
B. Saci :
Les obstacles nous les rencontrons tous les
jours, mais moi, jai de la chance car
les obstacles je les affronte avec ma plume.
Interviewer :
Puisque vous êtes en France depuis lenfance,
vous sentez-vous " beur " et que
pensez-vous de tous ces mouvements associatifs
des années 80 ?
B. Saci :
" Beur ", pas du tout! Pour moi
cela ne veut rien dire, je hais les étiquettes.
Tous ces jeunes des banlieues issus de lémigration,
souffrent assez de lindifférence
et de lexclusion qui touchent les plus
pauvres, pourquoi rajouter à la fracture
sociale en les marginalisant un peu plus par
cette appellation absurde? Je regrette linstrumentalisation
politico-médiatique qui a été
faite autour des " beurs ", cétait
une manière pour les politiques de
se dédouaner pour ne pas sattaquer
aux véritables problèmes de
la société et des " banlieues
ghettos ": léchec scolaire,
léducation, la formation, la
précarité, le chômage
et lexclusion. Ce nest pas aux
associations de gérer le malaise social,
elles peuvent aider si on leur en donne les
moyens, cest tout.
Interviewer :
Vous-même, avez-vous connu le racisme,
la discrimination?
B. Saci :
Eh bien oui... jai justement quelques
anecdotes à vous raconter. Quand on
est enfant, innocent, on pense quon
est comme tous les autres enfants, les origines
des parents nentrent pas en jeu. Mais
malheureusement, ce sont les autres qui vous
font sentir la différence.Je me souviens,
javais 12 ans, je jouais dans la cité,
lorsque je me suis disputé avec un
enfant, ce qui paraît anodin quand on
est enfant. La grand-mère de celui-ci
crie de le fenêtre par ces mots: "
Rentres dans ton pays! ". Lenfant
me regardait avec des gros yeux, ne comprenant
pas sa grand-mère, car pour lui il
ny avait pas de différence. Alors
ma tante a rétorqué par ces
mots: " Il est chez lui, et on compte
bien rester au moins 130 ans, comme vous en
Algérie! " Je me souviens que
grâce à cette réponse,
je me suis sentit mieux et je me suis dit,
" Moi aussi je suis chez moi, cette femme
est simplement méchante. "
Interviewer :
Quand vous êtes arrivé dAlgérie,
avez vous suivi une scolarité normale
?
B. Saci :
Quand je suis arrivé dAlgérie
en 1976, je ne maîtrisais pas le français,
car en Algérie lenseignement
est fait en arabe qui est de surcroît
une langue étrangère pour moi.
Mais je suis quand même rentré
en CM2, et jai suivi une scolarité
normale. Quand jy pense, cela tient
du miracle. Mais jai eu la chance davoir
une institutrice remarquable, madame Chariot,
et un directeur exceptionnel, monsieur Dalarun,
un grand homme toujours à lécoute
des autres. Je tiens à leur rendre
un vibrant hommage pour la patience et lécoute
quils ont eu à mon égard.
Jai eu de la chance de croiser un jour
monsieur Dalarun dans le métro, nous
avions échangé quelques mots,
je me souviens combien il était heureux
dapprendre que jétais à
luniversité. Mais quand jétais
en Kabylie au village, javais fait 3
ans de français comme langue étrangère.
Javais un instituteur de français
tout aussi remarquable, monsieur M. Mouhoune,
un homme dune culture immense. Jai
pour lui une grande admiration, jai
rencontré peu duniversitaires
qui avaient sa maîtrise de la langue
française. Je me souviens dune
lettre quil ma écrite,
je devais avoir 12 ou 13 ans. Il écrit:
" Brahim, je sais ton déchirement
loin du village et de la famille, mais tu
es dans le pays des Lumières, ouvres
tes yeux Si Brahim ! " Ces mots résonnent
encore dans ma tête. Vous savez je naime
pas beaucoup les bibliothèques car
quand jy rentre il faut me sortir par
la force tant je suis assoiffé de savoir.
Pourtant plus je sais, plus je me dis que
je ne sais rien.
Interviewer :
Et au collège comment ça cest
passé?
B. Saci :
Donc de lécole primaire Eugène
Varlin, je suis passé au collège
Gustave Courbet. Vous allez voir que parfois
la scolarité peut être un parcours
du combattant. La sixième sest
bien passée, je suis parti en vacances
en Kabylie, mais voilà quà
cause dun problème dautorisation
paternelle, je ne suis revenu en France quen
octobre, et lannée de cinquième
sest très mal passée.
Ayant accumulé un retard au départ
je nai pas pu le rattraper. Javais
alors un professeur principal qui sacharnait
contre moi pour que jaille en apprentissage,
pour apprendre un métier, on mavait
conseillé la plomberie. Cest
une politique qui a toujours cours. Dès
quun enfant issu de lémigration
a des difficultés scolaires on loriente
vers des voies de garage. Bien que nayant
jamais redoublé, le professeur en question
ne voulait rien entendre, elle avait tout
fait pour me convaincre daccepter. Javais
évidemment refusé, j'avais demandé
le redoublement. Bien qu'elle sy soit
farouchement opposée, le conseil de
classe a accédé à ma
requête. Lannée daprès
fut une réussite totale. Je me rappelle
que lorsque je croisais ce professeur dans
la cour, elle rougissait et essayait de méviter.
En troisième, javais de bons
résultats, surtout dans les matières
littéraires. Javais réussi
le Brevet des Collèges, mais quand
jai demandé à passer en
seconde, le professeur dhistoire-géographie
a usé de tous les moyens pour que jaille
en apprentissage, en me disant par exemple,
" Si tu apprends un métier tu
gagneras de largent ". Elle insistait
sur largent, elle savait que je venais
dun milieu ouvrier. Mais je suis quand
même passé en seconde.
Interviewer :
Donc là, vous arrivez au lycée
Paul Eluard à Saint-Denis.
B. Saci : Eh
bien, là encore, un professeur de français
sétait opposé à
monpassage en première littéraire
et ceci malgré mes bons résultats
en anglais et en allemand. En ce qui concerne
le français elle sest débrouillée
pour toujours me mettre 8, à chaque
dissertation javais 8, jétais
désemparé. Javais gardé
contact avec un surveillant du collège
quipréparait une thèse. Je lai
appelé et lui ai raconté ma
mésaventure.Il accepta de travailler
avec moi la prochainedissertation. Monsieur
P. Gervaise et moi, nous nous sommes retrouvés
dans un café à Pierrefitte, une
amitié profonde était née
entre nous, il mavait si souvent soutenu
scolairement. Jai donc rendu la dissertation
quon avait travaillé ensemble,
à ma grande surprise, la note navait
pas changé, javais eu 8, et le
professeur de français avait souligné
tout un passage, hors sujet. Mon ami Patrick
voulait la rencontrer, mais je ne voulais
pas dhistoires. Il était évident
que cétait du racisme. Je me
rappelle dun copain au collège
qui me disait: " Jaimerais tinviter
chez moi, mais mon père est raciste.
" Bon, ne nous égarons pas, je
disais...
Interviewer :
Vous
disiez que le professeur de français
malgré laide de votre ami qui
préparait une thèse vous a mis
8, la note habituelle.
B. Saci : Je
nai pas pu faire une première
littéraire. Je suis passé en
première G, une section à mauvaise
réputation, quon appelait la
classe des dépotoirs. Jai passé
une année de souffrances, mais jai
continué à avoir de bons résultats
dans les matières littéraires.
Ayant eu un troisième prix au concours
de poésie organisé par le lycée,
je me suis rapproché du professeur
de français, laquelle mappréciait
beaucoup, je lui ai alors confié mes
soucis tout en lui demandant dappuyer
ma demande de passage en terminale littéraire.
Elle mavait dit que le cas était
nouveau mais quelle allait plaider ma
cause au conseil de classe. Au dernier conseil
de classe, on ma demandé de venir
mexpliquer. On mavait proposé
un redoublement en première littéraire,
ce que je ne pouvais accepter. Javais
réussi à convaincre le conseil
de classe, en acceptant dassumer les
difficultés, promettant de repasser
le bac de français avec succès
et de décrocher le bac général
littérature, philosophie, langues.
Ils mavaient dit que si je réussissais
mon cas servirait dexemple pour dautres
mal orientés. Jai donc réussi
mon pari en décrochant le bac. A mon
plus grand bonheur jai passé
le berbère au bac, et ceci en 1986,
comme option facultative. Javais présenté
un texte que javais écris sur
lexil, javais dis à lexaminateur
quil sagissait dun texte
de Slimane Azem. Après lépreuve,
il ma dit, " Tu mérites
20, ça ne te dérange pas si
je te mets 19? " Jétais
heureux, je lui ai alors avoué que
le texte était de moi, et il ma
conseillé de continuer à écrire
et de penser à éditer mes poèmes.
Interviewer :
Votre
parcours est tortueux et en même temps
fascinant. Au niveau des loisirs, est-ce que
vous sortiez beaucoup?
B. Saci : Jallais
souvent au cinéma, jaimais beaucoup
dessiner, quant aux discothèques je
ny avais pas accès à cause
de mes origines, seuls ceux qui nétaient
pas typés y avaient accès. Quand
jy allais avec des copains français
jétais systématiquement
refoulé, cétait une grande
souffrance morale, mes copains ressortaient
tous de là avec une petite
copine. Tant de mépris favorise la
formation de bandes ethniques et la discrimination
peut conduire à la révolte et
à la violence. Devant les discothèques
on me disait souvent, " Interdit aux
beurs! " Comment voulez-vous accepter
cela? Moi javais la chance de pouvoir
me réfugier dans les livres et la poésie.
Jai connu des jeunes que la discrimination
a poussé à commettre de graves
erreurs que certains ont payé de leurs
vies. Je me rappelle en 1986, jétais
en train de discuter avec une copine, une
très belle fille blonde, il était
environ 23h, devant chez elle à Paris
dans le vingtième arrondissement, lorsquune
voiture arrive à grande vitesse. Elle
sarrête devant nous, quatre personnes
sortent, agressives, se dirigent vers moi:
" Police, vos papiers! ". Ils me
fouillent et jéclate de rire,
" Pourquoi riez-vous? ", je réponds:
" Je ne savais pas que je représentais
une menace, vous mavez vu avec une jolie
fille et pour mhumilier devant elle
vous usez de provocations en me bousculant,
votre rôle est de nous protéger
pas le contraire ! " A ce moment là,
la fille avec qui jétais sénerve
et menace de porter plainte contre les agents,
alors ceux-ci nous quittèrent en nous
souhaitant une bonne soirée. Une autre
fois, au quartier latin des copains dorigine
algérienne étaient à
la terrasse dun grand café, accompagnés
de suédoises, lun deux
venait de Suède, quand deux policiers
en civil sapprochent et les contrôlent.
Lun deux leur donne un passeport
suédois et les menace de porter plainte
à son ambassade, alors ceux-ci sexcusèrent
avant de sen aller. Les années
80 et les années 90 ont été
rudes. En 1995, un ami français chanteur
de rock, devait se produire avec son groupe
dans une discothèque parisienne très
connue. Il ma remis un
carton dinvitation et je lui ai donné
rendez-vous devant la discothèque car
javais prévu le coup, je savais
que jallais être refoulé.
Jétais bien habillé et
accompagné, mais lorsque nous nous
sommes présentés à
lentrée, le chanteur et ma compagne
passent et moi je suis refoulé. Un
videur me dit, " On naccepte pas
les beurs, désolé on a reçu
des consignes, avec carton dinvitation
ou pas! " Alors le chanteur revient sur
ses pas, sénerve et leur dit:
" Comment sa copine passe et pas lui?
Je suis le chanteur de la soirée, maintenant
vous le laissez passer! " Moralement
cétait dur à encaisser.
Je garde quand même lespoir car
les mentalités évoluent.
Interviewer :
Vous avez raison, seul le temps peut effacer
les préjugés.
B. Saci :
Le temps et la bonne volonté. Les années
90 ont vu disparaître beaucoup dhôtels
meublés appartenant à des algériens
kabyles, à Paris. Les locataires, kabyles
pour la plupart, étaient des ouvriers
qui y habitaient depuis 20-30 ans. Mais voilà
que les hôtels étaient achetés
par la mairie de Paris et souvent les locataires
se retrouvaient à la rue, expulsés.
Ces opérations étaient comprises
dans un plan durbanisme de la ville
de Paris. Les kabyles étaient jetés
à la rue, sans quaucune association
berbère ne bouge ou apporte son soutien.
Je fus le délégué des
habitants dun hôtel meublé
dans le vingtième arrondissement. Le
propriétaire avait vendu sans se soucier
des locataires, lesquels un à un recevaient
des lettres dexpulsion. Jai alors
sollicité laide du D.A.L. (association
Droit Au Logement), qui nous a apporté
une aide précieuse. Laffaire
a duré trois ans en justice mais sest
terminée par un succès avec
le relogement de ceux qui se sont battus jusquau
bout. Je fus invité à plusieurs
reprises à la radio Paris Plurielle,
à lémission Sans toit
je meurs, animée par Marc B. du D.A.L.,
où jai dénoncé
les pratiques inhumaines qui consistaient
à jeter les gens hors de leur logement.
Je rends hommage à tout le travail
du D.A.L. qui a permis à des milliers
de personnes de retrouver une dignité
en accédant à un logement décent.
Tout particulièrement à feu
Maître François Breteau, qui
fut leur avocat, décédé
en août 1998, cet avocat génial,
qui a beaucoup fait avancer le droit au logement.
Je lavais rencontré un mois avant
sa mort, je devais le rappeler pour quon
mange un couscous rue de Buzenval dans le
XXè. Je lui avais offert un de mes
albums, et une amitié était
née entre nous, et puis il avait tant
fait pour les kabyles en les aidant à
ne pas perdre leur dignité. Grâce
à son travail avec lassociation
Droit Au Logement, des centaines dalgériens
ont pu accéder à un logement
décent. Cet ami des pauvres reste à
jamais dans nos coeurs et notre mémoire,
quil repose en paix.
Interviewer :
Comment se passe la vie professionnelle?
B. Saci :
Je ne vis pas de la chanson, même si
mes chansons ont reçu un accueil favorable
par le public. La vie dartiste est semée
dembûches, ce nest pas facile.
Lannée 1998 fut une année
terrible pour moi. La mort de Matoub mavait
effondré, je lavais rencontré
quelques temps avant sa mort dans un café
quil fréquentait dans le XVIIIè.
Il me disait combien sa vie était liée
à la langue berbère et à
sa Kabylie natale. Il me disait quil
ne craignait rien en Kabylie, cétait
chez lui et il sy sentait en sécurité.
Hélas ! Lobscurantisme et la
barbarie ont eu raison de lui. Jétais
très affaibli, abattu, je nétais
que lombre de moi-même. Dans ces
moments difficiles je me suis rendu compte
ô combien jétais seu l!
Le coeur meurtri, trahi en amour et en amitié,
jétais seul. Mon désarroi
a entraîné le chaos autour de
moi. Ceux que je croyais proches séloignaient.
Ne dit-on pas que les poètes sont maudits? |