Commentaires
et analyses (page 5):
| Les
regrets |
Je ne suis que l’onde qui passe
On peut y voir son reflet
Mais mon espérance est lasse
Elle a bu trop de regrets. [...] |
C’est un poème
intemporel qui représente assez bien
Brahim Saci. Nous sommes ici confrontés
à un élément terrestre
au travers de l’onde. L’eau est
un élément de pureté
grâce auquel comme un miroir on peut
voir son propre reflet, c’est le reflet
de la vérité pour celui qui
sait regarder. Dans ce quatrain on ressent
très bien la lassitude et l’impuissance
du poète face au temps qui passe inexorablement
et qui nous apporte son lot de joies et de
souffrances. Selon Brahim Saci, nous portons
la Vérité en nous, mais il faut
un coeur pur comme celui du poète pour
la voir et la comprendre car elle prend parfois
des chemins détournés pour parvenir
jusqu’à nous. La Vérité
est le miroir de l’âme. En communion
avec la nature, le poète peut la comprendre
et communiquer avec elle au travers de son
art. En proie aux ténèbres,
Brahim Saci cherche en vain le soleil. Comme
le mensonge fait autorité, il sait
que les ténèbres ne peuvent
que régner pour l’instant.
Mes rêves restent sur les routes
Là où se perdent mes
pas
La nuit les étoiles m’écoutent
Le soleil ne m’entend pas. [...] |
On constate une perte
de repères temporels avec l’opposition
entre la nuit, les étoiles et le soleil.
Le poète a semé sur son chemin
des petits bouts de lui-même comme pour
laisser une trace de son passage. Mais tout
cela au fond lui est égal car son âme
de poète survivra à tout. Etre
privilégié entre tous, le poète
jette sur le monde avec lequel il vit un regard
profond. Cette quête du créateur
à la recherche de son être propre
débouche sur l’investigation de
zones inconnues et fabuleuses du véritable
moi. Ce thème se retrouve chez des
poètes comme Rimbaud, Apollinaire,
Si Mohand ou Mhand et Slimane Azem.
Que deviennent ces fleurs des champs?
Que je cueillais dans ma jeunesse
Moi j’aime toujours le printemps
C’est le temps qui nous délaisse.
[...] |
Nous avons encore ici
évoqué le thème de la
fuite du temps, thème fréquent
dans la poésie.
Alphonse de Lamartine (1790-1869) écrivait
:
" O temps! suspends ton vol; et vous,
heures propices!
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!
L’homme n’a point de port, le temps
n’a point de rive;
Il coule, et nous passons! "
Alfred de Musset
(1810-1857) écrivait :
" Le temps emporte sur son aile
Et le printemps et l’hirondelle,
Et la vie et les jours perdus;
Tout s’en va comme la fumée,
L’espérance et la renommée.
"
Il y a dans le quatrain de Brahim Saci l’expression
d’une profonde mélancolie, de
regrets et de nostalgie. Les amours passés
sont évoqués avec nostalgie,
avec un caractère désespéré.
L’interrogation se fait sur un ton de
regret, il y a une envie de retrouver un souvenir,
une jeunesse perdue, tout en sachant que dans
la course du temps on ne peut pas revenir
en arrière. La lassitude du poète
devant le temps qui passe est très
bien exprimée.
O je rêve de m’évader!
Te retrouver ô jeunesse!
Alors vers d’autres ports j’irais
Pour que mes étoiles renaissent.
[...] |
Espoir de retrouver le
passé et de s’évader vers
d’autres horizons lointains et peut-être
meilleurs. Mais tout cela est impossible au
poète qui a besoin de vivre sa solitude
dans la ville pour que son feu créateur
renaisse à chaque fois de ses cendres.
C’est la nuit que le poète vit
car il écoute la ville et les étoiles,
il est en communion avec la nature et son
désir d’évasion est imaginaire
car le poète doit vivre tel qu’il
vit pour comprendre le monde et le faire comprendre
aux autres.
Si je reste parmi vous
Je brûlerai à petit feu
Vous êtes presque tous des loups
Vous noircissez vous aïeux. [...] |
Dans ce quatrain Brahim
Saci évoque l’Algérie,
son pays natal. C’est toujours avec nostalgie
qu’il en parle mais aussi avec regret.
En effet, dans sa lutte pour la survie culturelle
et identitaire, l’Algérie rencontre
de nombreux obstacles, elle en paie lourdement
le prix. Mais l’opiniâtreté
de son peuple dans son combat permettra à
la lumière de vaincre les ténèbres,
à la liberté et à la
démocratie de triompher des "
loups ". Le poète évoque
la possibilité d’une évasion,
mais il se sait condamné à brûler
" à petit feu ", la fuite
reste dans l’imaginaire du poète.
| La
trahison |
C’est dans les rues de la vie
De l’Algérie à
Paris
Qu’il a semé l’espoir C’est au son d’une mélodie
Bercée dans la Kabylie
Qu’il a gravé la mémoire.
[...]
|
Ce poème est dédié
à Slimane Azem. Slimane Azem reste
éternel, il reste un modèle,
un exemple et un souffle d’espoir pour
l’Algérie d’aujourd’hui
et de demain. Ses chansons demeurent une source
d’inspiration pour les artistes contemporains
car elles font aujourd’hui partie du
patrimoine culturel de l’Algérie
et de la Kabylie. Le titre " La trahison
" nous interpelle avec force, c’est
ici la Vérité trahie par le
Mensonge. La Vérité c’est
l’identité ancestrale amazighe
plusieurs fois millénaire. Le Mensonge
c’est l’identité arabe qu’on
a essayé de greffer après l’indépendance
à l’Algérie entière,
en usant de la force et de tout autre stratagème
pour effacer la réalité amazighe.
" La trahison ", c’est aussi
un clin d’oeil à ceux qui ont
trahi les espoirs du Congrès de la
Soumame, lequel voulait une Algérie
démocratique. Dans le premier tercet,
" les rues de la vie " est une métaphore
qui évoque l’expérience
personnelle du poète. Nous avons ici
évoqué Paris, une ville chère
à Brahim Saci où Slimane Azem
a beaucoup chanté. On remarque que
" l’Algérie " est le
point de départ et " Paris "
le point d’arrivée. Nous constatons
qu’il n’y a pas de retour possible,
ce qui exprime bien le drame de l’exil.
Mais le dernier vers du tercet atténue
la chute tragique car dans le voyage sans
retour, le poète est le semeur "
d’espoir ". Dans le deuxième
tercet, Brahim Saci fait allusion au folklore
kabyle, au terroir d’où la musique
kabyle prend sa source. Le poète nous
fait comprendre la nécessité
de préserver les traditions pour perpétuer
la mémoire de la culture amazighe.
Même s’il fut trahi
Sans rancune et sans mépris
Il nous a tant fait rêver. Ce fut l’espoir de sa vie
C’est l’espoir d’un
pays
L’espoir d’une liberté.
[...]
|
Slimane Azem fut trahi
par les siens, abandonné de tous il
est mort en exil en 1983. C’était
un poète philosophe, visionnaire, auquel
Brahim Saci voue une admiration sans limite,
c’est pour lui un maître vénéré.
Véritable symbole pour la Kabylie,
Slimane Azem a sacrifié sa vie pour
identité amazighe. C’est un modèle
d’humilité et de courage qui malgré
les obstacles et les souffrances d’un
exil forcé, a lutté jusqu’à
sa mort pour la cause dont il avait fait sa
vie., l’espoir d’une Algérie
démocratique dans son identité
amazighe.
Vagabond sur les chemins
Seul, sa guitare à la main
Dans les ruelles de Paris. Il chantait quelques refrains
Pour l’espoir d’un lendemain
O folklore de Kabylie! [...]
|
Ces deux tercets soulignent
la simplicité du poète, "quelques
refrains", qui n’a pour seule richesse
que son Art, " seul, sa guitare à
la main ". Le poète n’est
qu’un " vagabond ", un bohème,
empruntant parfois des chemins étroits,
" ruelles ", pour pouvoir s’exprimer
et de surcroît malgré les difficultés
chanter " l’espoir d’un lendemain
" meilleur. "Paris" symbolise
ici l’exil et la difficulté de
vivre dans un pays étranger. Difficulté
d’autant plus grande pour un artiste
à l’esprit libre qui ne fait pas
partie des " bien pensants ". Même
loin de chez lui le poète exprime avec
force le besoin indispensable de préserver
ses traditions.
Même si l’exil l’a
banni
Pour l’amour de sa Patrie
Il a gardé l’espoir. Il disait soyez unis
Vous réussirez vos vies
Vous garderez la mémoire. [...]
|
On constate que le poète
est banni par deux fois car l’exil est
déjà un bannissement en soi.
On devine très bien combien fut la
souffrance de Slimane Azem banni injustement
par l’obscurantisme de son pays, se retrouvant
en France banni une deuxième fois.
Mis à l’écart, retranché
dans sa solitude, seul " l’amour
de sa Patrie " et l’espoir d’un
retour imaginaire l’ont empêché
de sombrer. Malgré les blessures il
était le moraliste, le sage guidant
ses compatriotes vers un avenir meilleur,
vers la fraternité, l’union, conditions
pour évoluer et réussir sa vie.
Ainsi la mémoire de la culture amazighe
sera préservée.
C’est sur les chemins de l’art
Qu’il a semé l’espoir
Avec les couleurs des saisons Comme cet oiseau rare
Qu’on a trahi sans savoir
Qu’on a trahi sans raison. [...]
|
La vie de Slimane Azem
fut consacrée à l’art.
Il a su insuffler l’espoir à ses
compatriotes. Cet espoir est un peu comme
les couleurs vives que l’on retrouve
dans les tableaux ou dans la nature lorsqu’elle
est en fleur et pleine de vie. Il a su transmettre
joies et espoir à ses compatriotes
tout au long de sa vie. Dans le deuxième
tercet, le poète est assimilé
à l’exception au travers du symbolisme
de " l’oiseau rare ". Ce qui
est rare doit être protégé,
mais ce ne fut malheureusement pas le cas
de Slimane Azem qui fut trahi par les siens,
et condamné à un exil forcé
par les autorités algériennes
de l’époque. Maintenant il faut
protéger son oeuvre.
O montagnes de Kabylie!
C’est pour vous que j’écris
Avec une note d’espérance. Si je meurs demeurent mes cris
Sous le vent ou la pluie
Ils effaceront vos souffrances.
|
On assiste ici à une projection dans
le temps et à une identification de
Brahim Saci à Slimane Azem. Il a la
vision d’une même fin, mais contrairement
à Slimane Azem, il s’agit d’un
exil volontaire. Brahim Saci sait très
bien que sa vie s’achèvera loin
de son pays natal. Il cultive un espoir imaginaire,
qu’il sème sur son chemin au travers
de ses chansons. Le poète termine son
poème sur une note d’espérance
car le sacrifice n’est pas inutile. Mieux
vaut que le poète souffre pour les
autres afin d’effacer leur souffrance.
Donc, ceci est fait dans un but de bien-être
pour les autres, pour le bonheur des berbères
et la reconnaissance de la culture amazighe.
Brahim Saci est prêt à tout,
même à affronter la mort, qui
ne lui fait pas peur, pourvu que son sacrifice
ne soit pas inutile.
Jean de La Fontaine (1621-1695)
écrivait:
" La mort ne surprend point le sage:
Il est toujours prêt à partir.
"
Victor Hugo (1802-1885)
écrivait:
" Ne dites pas mourir. Dites naître.
"
François Coppée
(1842-1908) écrivait:
" Le cercueil du poète était
jonché de roses...
La tombe du despote était pleine
de sang. "
Pour Brahim Saci la poésie
va de pair avec la musique, il sait que
toute rupture avec le passé serait
dramatique, c’est pour cela qu’il
ne cesse de se référer aux
grands poètes du passé, comme
Si Mohand ou Mhand, Slimane Azem et Cheik
Mohand ou Lhocine (1830-1901). Dans notre
époque qui vit en accéléré,
la poésie se vend mal. Mais Brahim
Saci continue à suivre sa voie de
poète, donnant plus d’importance
à la rime qu’au rythme.
Commentaire et analyse, V.Thibert
(universitaire) Paris, 2002
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